LES OU­BLIÉS DE LA CAM­PAGNE

À SAINT-BREVIN, LES MI­GRANTS HONNIS PUIS AC­CEP­TÉS

Le Figaro - - LA UNE - Laure Man­de­ville lman­de­ville@le­fi­ga­ro.fr En­voyée spé­ciale à Saint-Brevin

Il est en­vi­ron mi­di, le so­leil tape et une douce brise glisse dans l’air ma­rin de SaintB­re­vin-Les-Pins, pe­tite bour­gade du Pays de Retz, si­tuée sur les bords de l’océan At­lan­tique à deux pas de l’es­tuaire de la Loire. Sayid Na­sir, jeune Af­ghan de 29 ans, qui n’avait ja­mais vu la mer, dit que c’est la chose qui l’a le plus frap­pé à son ar­ri­vée au Centre de va­cances d’EDF, où il a été ac­cueilli en oc­tobre pour six mois avec 47 autres mi­grants. « J’ai ai­mé la mer, la chambre confor­table et aus­si la gen­tillesse des ha­bi­tants ! Je suis re­con­nais­sant à Saint-Brevin », nous confiait-il il y a quelques jours, alors que le centre d’aide et d’orien­ta­tion (CAO) mis en place s’ap­prê­tait à fer­mer, confor­mé­ment aux en­ga­ge­ments de l’État et de l’or­ga­ni­sa­tion Tra­jets, qui a su­per­vi­sé le sé­jour bré­vi­nois des mi­grants. Sayid, qui a quit­té l’Afghanistan en sep­tembre 2015 pour la Bel­gique avant de pas­ser en France, es­pé­rait pou­voir ga­gner la Grande-Bre­tagne mais s’est re­trou­vé blo­qué dans la fa­meuse « jungle » de Ca­lais. Quand le gi­gan­tesque camp qui avait crû dans le chaos de­puis des an­nées, sus­ci­tant une vé­ri­table le­vée de bou­cliers des ha­bi­tants de la ville, a été fer­mé, l’État a ré­par­ti des mil­liers de de­man­deurs d’asile à tra­vers les com­munes de l’Hexa­gone. Saint-Brevin a hé­ri­té d’Af­ghans, d’Éry­thréens et de Sou­da­nais ve­nant de zones de guerre.

Sayid, un gar­çon aux yeux noirs ori­gi­naire de la pro­vince de Kun­duz, qui parle bien an­glais et vou­drait faire des études de science po­li­tique, dit qu’il a fui son pays parce que « c’était de­ve­nu trop dan­ge­reux ». Il évoque le dan­ger mortel des ta­li­bans qui a mis toute sa fa­mille sur les routes. « Le fait de re­fu­ser de por­ter une barbe et de s’ha­biller en pan­ta­lon et en tee-shirt est un gros risque. J’aime ma pa­trie, si je l’ai quit­tée c’est qu’il n’était pas pos­sible de res­ter. Ma fa­mille me manque chaque mi­nute », sou­pire-t-il in­quiet, vu qu’il n’a tou­jours pas de ré­ponse à sa de­mande de pa­piers. « De quoi est fait le fu­tur ? », s’in­ter­roge-t-il, sombre mal­gré ses sou­rires. Des tour­ments qui pour­raient rem­plir des livres, mais que les ha­bi­tants de Saint-Brevin n’étaient pas pré­pa­rés à em­bras­ser et à com­prendre.

Tem­pête d’émo­tions

Quand au mois d’oc­tobre 2016, les Bré­vi­nois ap­prennent que le camp de Ca­lais va fer­mer et que 50 à 70 mi­grants vont ar­ri­ver sous peu au centre de va­cances d’EDF, dans le quar­tier de Saint-Brevin l’Océan, une tem­pête d’émo­tions se met à cou­rir sur la sta­tion bal­néaire, qui s’étonne de l’ab­sence to­tale de concer­ta­tion. « 70 mi­grants pour 13000ha­bi­tants, c’est dan­ge­reux, par­mi eux il ne doit pas y avoir seule­ment des en­fants de Ma­rie mais des voyous », dé­clare alors Maxime Bou­lan­ger, qui de­vient por­te­pa­role d’un co­mi­té an­ti­mi­grants. Un com­mer­çant bré­vi­nois confie à Ouest-France que « ça pour­rait faire peur aux gens qui vou­draient ve­nir en va­cances ». D’autres craignent une chute de l’im­mo­bi­lier. L’as­so­cia­tion d’ha­bi­tants op­po­sée à leur ins­tal­la­tion va bien­tôt ras­sem­bler quelque 400si­gna­tures pour le camp du re­fus, sus­ci­tant en ré­ac­tion la mise sur pied d’une « as­so­cia­tion des Bré­vi­nois at­ter­rés » qui se pro­nonce en fa­veur du contin­gent de mi­grants. Un soir, peu avant leur ar­ri­vée, des coups de feu sont ti­rés contre le bâ­ti­ment d’EDF, un acte qui plonge la ville dans la conster­na­tion. « Je peux com­prendre les craintes mais la vio­lence est in­ad­mis­sible », ré­agit le pré­fet de Loire-At­lan­tique, Hen­riMi­chel Co­met. « Il y a des sen­ti­ments d’in­quié­tude, de peur mais aus­si d’em­pa­thie. Je pense que les es­prits vont se cal­mer », affirme pour sa part le maire (divers droite) Yan­nick Hau­ry, tout en re­con­nais­sant « avoir été mis de­vant le fait ac­com­pli ».

Irène Pe­ti­teau, la di­rec­trice de l’As­so­cia­tion Tra­jets, qui a été char­gée de toute l’opé­ra­tion d’ins­tal­la­tion et de ges­tion du centre, me confie six mois plus tard « ne pas avoir bou­gé d’un pouce son dis­po­si­tif » mal­gré cette tour­mente ini­tiale. « On avait des pro­cé­dures dé­jà tes­tées et on les a sui­vies. Les gens se sont nour­ris de ru­meurs. Nous sa­vions qu’il n’y avait au­cun dan­ger », dit-elle. À la suite des coups de feu, Tra­jets a dû en­ga­ger un vi­gile pour la nuit. Mais l’as­so­cia­tion s’est sur­tout oc­cu­pée de mo­bi­li­ser quelque 300 bé­né­voles qui ont don­né de leur temps pour as­su­rer des cours de fran­çais, l’in­ten­dance des re­pas et maintes sor­ties pour les 47 mi­grants, no­tam­ment au Mé­mo­rial de Caen et sur les plages du Dé­bar­que­ment. Pas­cal Théault, en­traî­neur de l’équipe de foot de Caen, a pro­po­sé des en­traî­ne­ments. « Au dé­but j’avais moi-même des in­quié­tudes. Mais quand j’ai vu l’ap­pel au bé­né­vo­lat, j’ai dé­ci­dé d’al­ler voir », ra­conte Jean-Pierre Ta­vec, un an­cien ins­ti­tu­teur bré­vi­nois à la re­traite qui a don­né des cours de fran­çais. « Je me suis dit : qu’est-ce qu’on fait ? On les ac­cueille ou on les re­met à l’eau ? » JeanPierre dit que toute une pe­tite com­mu­nau­té s’est for­mée pour ai­der ces ar­ri­vants exo­tiques et que la fête de dé­part a été « émou­vante ». L’ins­ti­tu­teur s’in­quiète tou­te­fois pour la suite. Il dit que les mi­grants sont loin d’être au bout de leurs peines. La plu­part vont at­ter­rir dans de nou­veaux centres d’ac­cueil, qui n’ont pas tous le cô­té es­ti­val et cha­leu­reux de Saint-Brevin. « Par­vien­dront-ils à s’in­té­grer ? Pour­raient-ils glis­ser sur la mau­vaise pente », s’in­quiète-t-il.

Au res­tau­rant la Du­chesse Anne, à deux mi­nutes du centre d’ac­cueil, la blonde pa­tronne Béatrice En­de­lise dit que la ré­ac­tion d’hos­ti­li­té ini­tiale n’avait « rien d’éton­nant » vu « le contexte des at­ten­tats ». La France pro­fonde a peur que la ca­pi­tale n’ex­porte vers les pro­vinces les pro­blèmes de com­mu­nau­ta­risme et de sé­cu­ri­té des grandes mé­tro­poles. « C’est une vraie in­sé­cu­ri­té cultu­relle », affirme le géo­graphe Ch­ris­tophe Guilluy. Du coup « les gens ont ten­dance à faire l’amal­game entre ter­ro­risme et mi­grants », dit la pa­tronne de la Du­chesse Anne par­lant d’une vraie di­vi­sion. Une com­mer­çante a re­çu des lettres d’in­sultes pour avoir dit qu’elle avait peur. La fleu­riste, qui se trouve juste à cô­té du res­tau­rant, a été clouée au pi­lo­ri pour avoir ap­por­té son sou­tien aux mi­grants. « Mais je dois dire que tout s’est très bien pas­sé et que des voi­sins mo­dèles comme ça, j’en re­prends dès de­main ! Ils étaient po­lis. Le fait qu’ils se pro­mènent tou­jours en tout pe­tits groupes a beau­coup ras­su­ré », ra­conte Béatrice.

Chez la fleu­riste, le ju­ge­ment est tout aus­si po­si­tif. « Ils ont été par­faits, beau­coup plus dis­crets que les es­ti­vants d’EDF », affirme Ma­rie-France Os­set, 58ans, pa­tronne vo­lu­bile qui trône au comp­toir dans un che­mi­sier ba­rio­lé vert et rose. « Quand on voit ces pauvres en­fants de Sy­rie se faire ga­zer au gaz sa­rin, et toutes les mi­sères en­du­rées, on se dit qu’on peut ai­der un peu », affirme-t-elle. Ma­rie-France ra­conte qu’elle a été vi­ve­ment cri­ti­quée pour ses po­si­tions fa­vo­rables. « On a cru que je fai­sais un choix po­li­tique contre le FN, mais c’était juste de l’hu­main. » Elle pré­cise qu’elle a re­çu une sou­rate du Co­ran re­vi­si­tée par le FN au cour­rier.

Ma­rie-France n’en a cure. Mais elle ajoute que ce qu’elle vou­drait main­te­nant « c’est que tous les gens qui ont tant fait pour les mi­grants se mo­bi­lisent aus­si pour nos pauvres, si nom­breux ». Elle parle « de toutes ces pe­tites grands-mères et de tous ces gens qui sont à la peine, et n’osent pas de­man­der ».

Pro­blèmes so­ciaux

Beau­coup en ville af­firment que le su­jet des mi­grants a été ins­tru­men­ta­li­sé par le Front na­tio­nal, qui at­tise les ten­sions. « C’est évident, ils étaient der­rière », affirme le can­di­dat de La France in­sou­mise à la dé­pu­ta­tion en Loire-At­lan­tique… Le di­rec­teur de la ré­dac­tion du Cour­rier du pays de Retz, Her­vé Pin­son, ne va pas aus­si loin, es­ti­mant que le FN s’est plu­tôt gref­fé sur le mou­ve­ment, « puis a lais­sé plu­sieurs sites d’in­fos d’ex­trême droite souf­fler sur les braises ». Ar­naud de Ri­gné, res­pon­sable du Front na­tio­nal Jeunes pour la ré­gion, que je contacte, affirme que le mou­ve­ment an­ti­mi­grants de SaintB­re­vin a sur­gi spon­ta­né­ment, mais que le FN « s’est évi­dem­ment in­té­res­sé à la si­tua­tion ». Lui-même était pré­sent à une réunion des op­po­sants à l’ac­cueil et a ju­gé leurs pré­oc­cu­pa­tions « lé­gi­times ». « Nous avons évi­dem­ment con­dam­né la vio­lence et il n’est pas ques­tion d’en vou­loir aux mi­grants, mais nous com­pre­nons le mou­ve­ment d’hos­ti­li­té. Notre ap­proche est que la France n’a plus les moyens d’ac­cueillir au­tant de de­man­deurs d’asile et de ré­fu­giés alors que des di­zaines de mil­liers de Fran­çais sont mal lo­gés, que nous avons 6 mil­lions de chô­meurs et 6 mil­lions de pauvres », dit-il. Le jeune fron­tiste de 21 ans ajoute que la France doit prendre garde à ne pas ag­gra­ver la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion qu’il dit avoir ob­ser­vée dans les quar­tiers po­pu­laires de Nantes. Une ap­proche que sou­tient Maxime Bou­lan­ger, por­te­pa­role du Col­lec­tif des Bré­vi­nois op­po­sés à l’im­plan­ta­tion de mi­grants. « Le fait que les choses se soient bien pas­sées ne nous a pas fait chan­ger d’avis. Nous ne sou­hai­tons pas que notre com­mune de­vienne un la­bo­ra­toire de co­ha­bi­ta­tion migratoire, m’écrit-il dans un mail. À chaque fois que nous re­ce­vrons 47mi­grants, fau­dra-t-il une dé­bauche de soins et de ser­vices de bé­né­voles pour que l’ex­pé­rience se passe sans dé­gâts ? Quel monde uto­pique vou­lons nous construire et avec quels moyens ? » Bou­lan­ger nie que le FN ait or­ches­tré la mo­bi­li­sa­tion, mais note que c’est le seul par­ti à les avoir sou­te­nus.

Au mar­ché de Saint-Brevin, des ha­bi­tants s’af­fairent, pa­nier au bras, ache­tant des pou­lets rô­tis et rô­dant au­tour des stands de vê­te­ments. Dans l’en­semble ceux que j’in­ter­roge disent qu’ils n’ont eu au­cun pro­blème avec les mi­grants. Mais ils dé­tournent vite la con­ver­sa­tion vers les pro­blèmes so­ciaux, dont m’a par­lé le maire de Saint-Viaud, Roch Ché­raud, les ju­geant pri­mor­diaux dans la ré­gion. Pe­tits sa­laires, mé­de­cins qui partent, jeunes ly­céens qui doivent faire une 1 heure 30 de route pour se rendre au collège, tous ces thèmes que j’ai en­ten­du ci­ter si sou­vent pen­dant mon voyage. Ceux qui dé­am­bulent entre les étals de pou­lets rô­tis et de robes lé­gères, sont plu­tôt de gauche, peut-être parce qu’on est en Loire-At­lan­tique. Beau­coup se disent mé­len­cho­nistes, mais cer­tains se disent prêts à vo­ter Ma­rine, s’il n’est pas au se­cond tour, signe de la confu­sion dans les têtes. Le nom de Ma­cron ap­pa­raît aus­si, no­tam­ment dans la bouche d’un Ir­lan­dais, Sean Kel­ly, qui le trouve in­no­vant et por­teur d’es­poir pour une France qui en a bien be­soin. Une dame qui tra­vaille au Se­cours po­pu­laire parle des pauvres qui dorment dans leur voi­ture et des vieilles per­sonnes es­seu­lées dans leurs mai­sons en­cla­vées. « Nous de­vons nous oc­cu­per des mi­grants mais aus­si de nos an­ciens », dit-elle fai­sant écho à la fleu­riste de Saint-Brevin. C’est le com­men­taire que le di­rec­teur du Cour­rier du pays de Retz, Her­vé Pin­son, au­ra le plus lu, sur son site, en re­la­tion avec l’af­faire des mi­grants.

LOÏC VENANCE/AFP

Des mi­grants af­ghans prennent un cours de fran­çais avec des vo­lon­taires au centre d’ac­cueil et d’orien­ta­tion de Saint-Brevin, le 4 jan­vier.

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