Vers des champs de ba­taille « 3.0 »

Un rap­port de la Dé­fense dé­taille l’uti­li­sa­tion à ve­nir d’armes au­to­nomes sur les théâtres d’opé­ra­tions.

Le Figaro - - LA UNE - ALAIN BARLUET @abar­luet

DÉ­FENSE Des es­saims de drones mi­nia­tu­ri­sés, bour­rés d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, ca­pables de sa­tu­rer les dé­fenses en­ne­mies avec de pe­tites charges ex­plo­sives em­bar­quées et de créer un ef­fet de souffle aux ef­fets, no­tam­ment psy­cho­lo­giques, dé­vas­ta­teurs. D’autres drones ar­més à longue en­du­rance évo­luant de ma­nière au­to­nome, loin de tout com­bat­tant hu­main pour évi­ter les risques de tirs fra­tri­cides au sol. Des mis­siles de croi­sière per­met­tant de neu­tra­li­ser par une im­pul­sion ma­gné­tique toute l’élec­tro­nique d’une ville pour fa­ci­li­ter la pro­gres­sion de troupes ter­restres, elles-mêmes pro­té­gées par un « bou­clier la­ser »…

Dans un rap­port pros­pec­tif in­ti­tu­lé «Les Chocs fu­turs» que Le Fi­ga­ro a pu consul­ter, le Se­cré­ta­riat gé­né­ral de la dé­fense na­tio­nale (SGDSN) an­ti­cipe l’avè­ne­ment, à l’ho­ri­zon 2030, d’un champ de ba­taille « 3.0 », dans le­quel «les ro­bots et les sys­tèmes au­to­nomes se­ront de­ve­nus des ac­teurs or­di­naires dans le do­maine des opé­ra­tions mi­li­taires ». Pour le SGDSN, or­gane in­ter­mi­nis­té­riel pla­cé sous la tu­telle de Ma­ti­gnon, « après la maî­trise de l’ap­pli­ca­tion de l’éner­gie nu­cléaire dans les an­nées 1950 et l’in­for­ma­tique dans les an­nées 1970, ces ob­jets in­tel­li­gents pour­raient de­ve­nir l’une des bases du 3e “off­set” », un terme amé­ri­cain dé­si­gnant un avan­tage opé­ra­tion­nel ma­jeur per­du­rant plu­sieurs dé­cen­nies.

Cette ré­vo­lu­tion du fu­tur est dé­jà en marche. Les ro­bots et les sys­tèmes au­to­nomes agis­sant par­tiel­le­ment ou to­ta­le­ment sans in­ter­ven­tion hu­maine sont pré­sents dans les ar­mées, comme le rap­pelle le rap­port du SGDSN. Tous les pays pro­duc­teurs d’ar­me­ment (États-Unis, Chine, France, Grande-Bre­tagne, Is­raël…) in­ves­tissent ce mar­ché d’ave­nir. Tous les mi­lieux sont concer­nés, aus­si bien ter­restre qu’aé­rien et ma­ri­time, de même que presque toutes les mis­sions : ren­sei­gne­ment, sur­veillance et re­con­nais­sance, sys­tèmes of­fen­sifs ou de com­man­de­ment.

Ain­si, les avions de com­bat peuvent évo­luer en sui­vi de ter­rain au­to­ma­tique et leurs pi­lotes peuvent se conten­ter d’au­to­ri­ser le tir de leur ar­me­ment, se­lon une sé­quence que le cal­cu­la­teur de bord a éla­bo­rée et pro­po­sée. Les drones s’in­tègrent de fa­çon évi­dente dans toutes les opé­ra­tions mi­li­taires. En 2019, les forces ar­mées amé­ri­caines dis­po­se­ront en per­ma­nence de 90 or­bites de drones aé­riens de sur­veillance – la CIA en ac­tive ac­tuel­le­ment une ving­taine.

Sur mer, les Amé­ri­cains dis­posent pour leurs na­vires de guerre d’un sys­tème d’au­to­pro­tec­tion à courte por­tée, Pha­lanx, qui re­père sa cible, pointe son ca­non mul­ti­tube et ouvre le feu dans une sé­quence en­tiè­re­ment au­to­ma­ti­sée. Ré­cem­ment, Thales a pré­sen­té un drone mixte – à la fois de sur­face et sous­ma­rin - sus­cep­tible de me­ner un large spectre de mis­sions de ma­nière au­to­nome du­rant plu­sieurs se­maines.

Pour les opé­ra­tions ter­restres, ro­bots et drones sont cou­ram­ment uti­li­sés dans des mis­sions d’ob­ser­va­tion et de dé­mi­nage, ain­si que le rap­pelle le SGDSN. Mais les sys­tèmes au­to­nomes de dé­fense lé­tale se dé­ve­loppent. De­puis 2013, la Co­rée du Sud a dé­ployé le long de la «zone dé­mi­li­ta­ri­sée» face à la Co­rée du Nord des ro­bots do­tés de cap­teurs, ar­més d’une mi­trailleuse et d’un lance-gre­nades, qui rem­placent les sen­ti­nelles sta­tiques. En Is­raël, Tsa­hal a dé­ve­lop­pé un vé­hi­cule 4 × 4 ar­mé sans pi­lote qui pa­trouille le long de la fron­tière avec la bande de Ga­za. En zone sy­ro-ira­kienne, les forces spé­ciales amé­ri­caines uti­lisent un « fu­sil an­ti­drone » à mi­cro-ondes pour neu­tra­li­ser les en­gins vo­lants de Daech.

L’ar­mée russe n’est pas en reste. Mos­cou af­fiche l’am­bi­tion d’em­ployer plus de 30 % de sys­tèmes d’armes au­to­nomes et se­mi-au­to­nomes en 2025. Se­lon cer­taines sources, les Russes au­raient dé­jà dé­ployé en Sy­rie une uni­té ro­bo­ti­sée pour s’em­pa­rer de points clés du ter­rain. Leurs forces spé­ciales uti­li­se­raient un ro­bot che­nillé, le Stre­lok, ca­pable de se mou­voir dans un en­vi­ron­ne­ment ur­bain tan­dis qu’un ro­bot dé­mi­neur, Ou­ran-6, té­lé­pi­lo­té, se­rait sus­cep­tible de dé­tec­ter et de neu­tra­li­ser tout type de mines.

À l’échéance 2030, l’uti­li­sa­tion mi­li­taire des ro­bots se se­ra dé­ve­lop­pée « de ma­nière ex­po­nen­tielle », es­time le rap­port du SGDSN. Ce der­nier pré­voit tou­te­fois une si­tua­tion « dif­fé­ren­ciée » : pa­ral­lè­le­ment aux puis­sances qui dis­po­se­ront des ca­pa­ci­tés les plus so­phis­ti­quées, d’autres pays ac­quer­ront des ma­té­riels moins éla­bo­rés et plus an­ciens, tan­dis que les or­ga­ni­sa­tions non éta­tiques, no­tam­ment ter­ro­ristes, dé­tour­ne­ront des tech­no­lo­gies ci­viles, ai­sé­ment dis­po­nibles et peu coû­teuses. « Cette uti­li­sa­tion gé­né­ra­li­sée des ro­bots et des sys­tèmes au­to­nomes consti­tue un en­jeu stra­té­gique », sou­ligne le rap­port. Ces nou­velles ca­pa­ci­tés in­tel­li­gentes « se­ront bien au coeur de la trans­for­ma­tion des ar­mées et de la conduite des opé­ra­tions dans les an­nées à ve­nir», re­lève le do­cu­ment. Ro­bots et sys­tèmes au­to­nomes per­met­traient de pré­ser­ver les ca­pa­ci­tés hu­maines ou de les dé­pas­ser. Ils se­raient ca­pables d’un ni­veau de pré­ci­sion in­ac­ces­sible en contrôle ma­nuel. Plus ra­pides et plus pré­dic­tibles qu’un être hu­main, ils échap­pe­raient aux états de ten­sion phy­sique et ner­veuse en­du­rés par les com­bat­tants.

Mais les ro­bots ne sont pas sans sé­rieuses li­mites. In­aptes à agir en de­hors de leur do­maine d’ap­pli­ca­tion pré­vu, ils ex­posent éga­le­ment ceux qui les uti­lisent au risque d’une perte de contrôle du sys­tème. En 2003, en Irak, un Tor­na­do bri­tan­nique et un F-18 amé­ri­cain ont été abat­tus par des mis­siles an­ti­aé­riens amé­ri­cains Pa­triot ti­rés en mode au­to­ma­tique, rap­pelle le SGDSN. Jus­qu’à pré­sent tou­te­fois, note le rap­port, «au­cun re­tour en ar­rière vers des sys­tèmes non au­to­nomes n’a été consta­té ».

Pour leurs pro­mo­teurs, les ro­bots au­raient aus­si une « su­pé­rio­ri­té éthique » car ils ne pour­raient en­freindre sciem­ment les règles fixées. Des ques­tions nor­ma­tives, doc­tri­nales et mo­rales se posent néan­moins, comme en té­moignent les ré­ti­cences que sus­cite tou­jours, en France no­tam­ment, l’em­ploi de drones ar­més. Une pers­pec­tive in­évi­table, se­lon le SGDSN. « La ro­bo­ti­sa­tion (…) s’im­po­se­ra iné­luc­ta­ble­ment sur le champ de ba­taille en rai­son de ses nom­breux atouts », sou­ligne le rap­port, ajou­tant que «la fonc­tion lé­tale de ces ro­bots ne se­ra qu’une op­tion ad­di­tion­nelle ». Est ce­pen­dant en­vi­sa­gé le risque d’un « scé­na­rio de rup­ture: l’au­to­no­mi­sa­tion des ro­bots tueurs». Do­tés d’une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ul­tra­per­for­mante, les ro­bots pour­raient alors « uti­li­ser leurs ca­pa­ci­tés d’au­to-ap­pren­tis­sage pour s’éloi­gner des règles ini­tiales d’ou­ver­ture du feu », s’alarme le SGDSN.

L’au­to­no­mi­sa­tion in­évi­table des sys­tèmes « in­tel­li­gents » ne sau­rait donc s’ac­com­pa­gner d’un désen­ga­ge­ment de l’être hu­main du champ de ba­taille. Le scé­na­rio qui trans­for­me­rait ra­di­ca­le­ment la phy­sio­no­mie de la guerre, en la ré­dui­sant à une confron­ta­tion de ro­bots peut faire fré­mir. « La ques­tion du prin­cipe de la place de l’homme dans l’ou­ver­ture du feu ré­sulte d’une po­li­tique de l’em­ploi de l’arme et non de l’arme el­le­même », in­siste le rap­port du SGDSN.

Sys­tème d’arme la­ser ins­tal­lé à bord du croi­seur amé­ri­cain USS Ponce, lors d’une dé­mons­tra­tion opé­ra­tion­nelle, dans le golfe Ara­bo-Per­sique, en no­vembre 2014.

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