L’op­po­si­tion main­tient la pres­sion

Une nou­velle ma­ni­fes­ta­tion contre le pou­voir cha­viste était or­ga­ni­sée jeu­di après celle de mer­cre­di qui a fait plu­sieurs morts.

Le Figaro - - LA UNE - PA­TRICK BÈLE @Pa­trick­bele

AMÉ­RIQUE DU SUD L’op­po­si­tion vé­né­zué­lienne ne re­lâche pas la pres­sion sur le pou­voir cha­viste. Après la « mère des ma­ni­fes­ta­tions » du mer­cre­di 19 avril, qui a réuni au moins une cen­taine de mil­liers de ma­ni­fes­tants à Ca­ra­cas, une nou­velle ma­ni­fes­ta­tion était or­ga­ni­sée ce jeu­di dans les mêmes 26 points de ren­contre et se­lon les mêmes iti­né­raires. La ma­ni­fes­ta­tion de mer­cre­di a un lourd bi­lan : 500 in­ter­pel­la­tions et trois morts. « Il y a au moins deux morts par balles, a dé­cla­ré le di­rec­teur de l’ONG Fo­ro pe­nal, Al­fre­do Ro­me­ro. Pao­la Ra­mi­rez, 24 ans, tuée à San Cris­to­bal dans l’État de Ta­chi­ra, et Car­los Mo­re­no, 17 ans, à Ca­ra­cas. » Au­cune in­for­ma­tion n’avait été four­nie sur le dé­cès de Car­los Mo­re­no à Ca­ra­cas.

Un membre de la garde ci­vile a aus­si été as­sas­si­né par un franc-ti­reur dans l’État de Mi­ran­da. Il s’agit du sergent Niu­mar Jo­sé Bar­rios, âgé de 35 ans. « Ils (les op­po­sants) viennent d’as­sas­si­ner un garde na­tio­nal à San An­to­nio de Los Al­tos », s’est in­sur­gé Dios­da­do Ca­bel­lo, le nu­mé­ro deux du PSUV, le par­ti cha­viste. Jo­sé Viel­ma Mo­ra, gou­ver­neur du Ta­chi­ra, affirme que le ti­reur, âgé de 31 ans, s’ap­pelle Ivan Pe­ria Da­vi­la, et qu’il «au­rait ti­ré de­puis son ap­par­te­ment sur un groupe de mo­tards». De tels groupes de mo­tards ont l’ha­bi­tude de cir­cu­ler aux abords des ma­ni­fes­ta­tions de l’op­po­si­tion, se­mant la ter­reur car ils sont sou­vent ar­més.

Une cen­taine de ma­ni­fes­tants se­rait tou­jours aux mains des forces de l’ordre. Le pré­sident Ni­co­las Ma­du­ro a ac­cu­sé les États-Unis de vou­loir fo­men­ter un coup d’État et l’op­po­si­tion d’ap­pe­ler l’ar­mée à l’in­sur­rec­tion. Il a lan­cé un aver­tis­se­ment au pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale, où l’op­po­si­tion est ma­jo­ri­taire de­puis dé­cembre 2015 : « Ju­lio Borges, tu es le chef du coup d’État. Après, ne te plains pas, quand la jus­tice vien­dra. Je te pré­viens avant : je suis dé­ci­dé à dé­fendre la pa­trie, et je ne vais pas cé­der un mil­li­mètre. »

Des ru­meurs de coup d’État mi­li- taire, ali­men­tées par le pré­sident Ma­du­ro lui-même, cir­culent de­puis plu­sieurs jours. Trois lieu­te­nants ont dif­fu­sé sur In­ter­net une vi­déo où ils ap­pe­laient à l’in­sur­rec­tion des forces ar­mées, mais, se­lon la plu­part des ob­ser­va­teurs, il s’agis­sait au mieux d’in­cons­cients, au pire d’une pro­vo­ca­tion de la part du gou­ver­ne­ment. Deux gé­né­raux ont été ar­rê­tés ces der­niers jours : le gé­né­ral An­gel Vi­vas a été pré­sen­té de­vant un tri­bu­nal mi­li­taire le 8 avril, se­lon le dé­fen­seur du peuple, Ta­rek William Saab. Le vice-ami­ral Pedro Pe­rez Ro­dri­guez a été ar­rê­té mar­di 18 avril à son do­mi­cile.

«Il n’y a pas de signe d’in­sur­rec­tion dans l’ar­mée, pré­cise Ro­cio San Mi­guel, spé­cia­liste des forces ar­mées et di­rec­trice de l’ONG Con­trol ciu­da­da­no. Les mi­li­taires sont prag­ma­tiques. Ils savent qu’une in­sur­rec­tion de leur part ne se­rait pas ac­cep­tée par l’op­po­si­tion, ni par la so­cié­té. » Pour le jour­na­liste Leo­ce­nis Gar­cia, «il n’y a pas de lien entre l’ar- mée et l’op­po­si­tion, qui ne manque ja­mais une oc­ca­sion d’ac­cu­ser les mi­li­taires de cor­rup­tion et d’être des nar­co­tra­fi­quants. Ja­mais l’ar­mée ne cher­che­ra à ren­ver­ser Ma­du­ro pour trans­mettre le pou­voir à l’op­po­si­tion. Ce qui se passe, c’est une lutte in­terne. La vraie ba­taille n’a pas lieu entre l’op­po­si­tion et le gou­ver­ne­ment, mais au sein même du cha­visme.» L’op­po­si­tion de­mande l’or­ga­ni­sa­tion des élec­tions ré­gio­nales re­por­tées de­puis dé­cembre 2016, la li­bé­ra­tion des pri­son­niers po­li­tiques, la créa­tion d’un cor­ri­dor hu­ma­ni­taire pour per­mettre l’ache­mi­ne­ment de nour­ri­ture et de mé­di­ca­ments.

La pre­mière pré­oc­cu­pa­tion de la po­pu­la­tion est éco­no­mique. Dans un pays où le contrôle des changes est très strict, «le pou­voir ne dis­tri­bue de de­vises que pour im­por­ter de la nour­ri­ture et de l’es­sence, ex­plique un bon connaisseur des échanges ex­té­rieurs du Ve­ne­zue­la. Dans les hô­pi­taux et les phar­ma­cies, il n’y a plus un seul mé­di­ca­ment. Il y a une vé­ri­table ur­gence sa­ni­taire. »

Face à ses ur­gences, le pou­voir vient d’ex­pro­prier l’usine Ge­ne­ral Mo­tors, qui em­ployait plus de 2000 per­sonnes. Cet équi­pe­ment tour­nait au ra­len­ti, faute de dis­po­ser de de­vises pour im­por­ter des pièces dé­ta­chées. La plu­part des na­tio­na­li­sa­tions qui ont eu lieu de­puis dix ans ont conduit à la di­mi­nu­tion, voire la dis­pa­ri­tion, de la pro­duc­tion dans les usines, faute de per­son­nel com­pé­tent.

L’in­fla­tion en 2017 pour­rait at­teindre 1000%. Les pé­nu­ries touchent plus de 80% des pro­duits, dans un pays qui dis­pose des plus im­por­tantes ré­serves de pé­trole du monde. Pire : le Ve­ne­zue­la pour­rait éprou­ver ra­pi­de­ment des dif­fi­cul­tés à em­prun­ter pour ho­no­rer ses échéances fi­nan­cières. Le par­le­ment re­fu­sant de va­li­der de nou­veaux em­prunts, les prê­teurs ha­bi­tuels, la Chine et la Rus­sie prin­ci­pa­le­ment, se montrent ré­ti­cents à contrac­ter des prêts sans la ga­ran­tie du Par­le­ment.

“Dans les hô­pi­taux et les phar­ma­cies, il n’y a plus un seul mé­di­ca­ment. Il y a une vé­ri­table ur­gence sa­ni­taire ” UN BON CONNAISSEUR DU VE­NE­ZUE­LA

RO­NAL­DO SCHEMIDT/AFP

Une cen­taine de mil­liers de per­sonnes ont pris part aux ma­ni­fes­ta­tions, mer­cre­di, dans les rues de Ca­ra­cas.

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