Le scé­na­rio noir ef­fraie Ber­lin et Bruxelles

Le Figaro - - L'ÉVÉNEMENT - NI­CO­LAS BAROTTE @Ni­co­lasBa­rotte ET JEAN-JACQUES MÉVEL @jj­me­vel

LE PEN contre Mé­len­chon ? À Ber­lin, dans les al­lées du pou­voir, l’hy­po­thèse fait fré­mir. « C’est le scé­na­rio ca­tas­trophe. Mais on ne peut pas l’ex­clure », di­ton. « Ce se­rait un dé­sastre to­tal », pour­suit-on en rap­pe­lant que la can­di­date du Front na­tio­nal et ce­lui de La France in­sou­mise ont, cha­cun à leur ma­nière, l’Eu­rope comme ad­ver­saire : pour Ber­lin, « ce se­rait la plus grave crise que l’Union ait connue ». Pire que la faillite de la Grèce ou le vote des Bri­tan­niques pour sor­tir de l’UE. Alors à Ber­lin, on at­tend avec une in­quié­tude gran­dis­sante le vote di­manche des Fran­çais. Il y a de l’in­com­pré­hen­sion en Al­le­magne face à l’es­sor du po­pu­lisme en France. Ma­rine Le Pen et Jean-Luc Mé­len­chon « ont pour fonds de com­merce des pro­grammes hos­tiles à l’Al­le­magne », a poin­té jeu­di sur la ra­dio Deut­schland­funk An­dreas Jung, dé­pu­té CDU et pré­sident du groupe par­le­men­taire fran­coal­le­mand au Bun­des­tag. « L’Eu­rope et la po­li­tique al­le­mande sont ren­dues res­pon­sables de la crise ac­tuelle en France. Qu’on puisse ob­te­nir de nom­breuses voix avec de telles pa­roles doit nous in­quié­ter », a-t-il ajou­té. La can­di­date du FN et ce­lui de La France in­sou­mise dé­noncent tous deux de­puis long­temps le lea­der­ship de Ber­lin en Eu­rope. Ma­rine Le Pen l’avait lan­cé à la fi­gure de Fran­çois Hol­lande et An­ge­la Merkel en oc­tobre 2015 en trai­tant le pré­sident fran­çais de vice-chan­ce­lier al­le­mand. JeanLuc Mé­len­chon, au­teur du « Ha­reng de Bis­marck, le poi­son al­le­mand », était al­lé un cran plus loin en ré­pon­dant « ta gueule » à An­ge­la Merkel, qui avait cri­ti­qué en dé­cembre 2014 la si­tua­tion éco­no­mique en France. Au­raient-ils le même dis­cours en fonc­tion ? Si ja­mais Jean-Luc Mé­len­chon ou Ma­rine Le Pen de­vait l’em­por­ter, les res­pon­sables al­le­mands es­pè­sa­voir rent que la réa­li­té du pou­voir amè­ne­ra le ou la fu­tur(e) pré­sident(e) à plus de rai­son et moins d’an­ti­ger­ma­nisme. Quoi qu’il en soit, les chefs d’État et de gou­ver­ne­ment eu­ro­péen ont d’ores et dé­jà ren­dez-vous les 22 et 23 juin pour un Con­seil eu­ro­péen. Pour l’UE, ce pour­rait être le huis clos de la rup­ture si l’élu des Fran­çais s’ap­pelle Ma­rine Le Pen ou Jean-Luc Mé­len­chon. Ils sont les bêtes noires d’une Eu­rope po­li­tique qui craint de se dis­lo­quer sur le « Frexit », un an tout juste après avoir tré­bu­ché sur le ré­fé­ren­dum bri­tan­nique du 23 juin 2016.

« Por­ter des vê­te­ments de deuil »

Op­po­sés sur le spectre po­li­tique, la pa­tronne du Front na­tio­nal et le lea­der de La France in­sou­mise font un cal­cul pa­ral­lèle. D’abord po­ser sans dé­lai des condi­tions à Bruxelles, l’une en prio­ri­té contre l’im­mi­gra­tion « in­con­trô­lée », l’autre contre « l’aus­té­ri­té » d’abord. Et si ces som­ma­tions ne donnent rien, ils en­tendent don­ner le der­nier mot aux Fran­çais, par le biais d’un ré­fé­ren­dum.

Le reste de l’Eu­rope, à com­men­cer par l’Al­le­magne, pour­rait-il faire bloc face au chan­tage ? Bruxelles, Ber­lin et les autres ca­pi­tales se sont bien gar­dés de ré­pondre, sous cou­vert de non-in­gé­rence élec­to­rale, mais sur­tout pour gar­der leurs op­tions ou­vertes face au « scé­na­rio noir ». Jean-Claude Jun­cker a ju­ré de « por­ter des vê­te­ments de deuil » en cas d’élec­tion de Ma­rine Le Pen. Mais cette vic­toire, ex­pli­quait-il plus ré­cem­ment, ne si­gni­fie­rait « pas la fin du pro­jet eu­ro­péen ». Préoc­cu­pée et en pre­mière ligne, l’Al­le­magne a sui­vi de près la cam­pagne élec­to­rale fran­çaise. « La pré­si­den­tielle est vue comme cen­trale pour l’Eu­rope », ré­sume Claire De­mes­may, spé­cia­liste des ques­tions eu­ro­péennes à l’ins­ti­tut DGAP de Ber­lin : « Mais la vi­sion al­le­mande est bi­naire. Il y a d’un cô­té les can­di­dats ca­tas­trophes, Ma­rine Le Pen et Jean-Luc Mé­len­chon, et de l’autre les can­di­dats des ré­formes, Em­ma­nuel Ma­cron et Fran­çois Fillon. »

Prête à re­ce­voir tous les can­di­dats à la pré­si­den­tielle, An­ge­la Merkel avait ex­pli­ci­te­ment ex­clu de la liste Ma­rine Le Pen. « Il n’y a au­cun point com­mun entre la po­li­tique du FN et celle de la chan­ce­lière », avait no­té son porte-pa­role Stef­fen Sei­bert. Le cas de Jean-Luc Mé­len­chon, qui a émer­gé en fin de cam­pagne, n’avait pas été sou­le­vé mais la ré­ponse au­rait fait peu de doute. La chan­ce­lière a donc d’abord re­çu Fran­çois Fillon en jan­vier : le can­di­dat des Ré­pu­bli­cains ap­pa­rais­sait le mieux à même pour ré­for­mer la France. Mais les scan­dales ont fait naître le doute sur sa ca­pa­ci­té à l’em­por­ter contre Ma­rine Le Pen. Em­ma­nuel Ma­cron a alors sur­gi aux yeux des Al­le­mands comme le rem­part aux po­pu­listes. La se­maine der­nière, le mi­nistre des Fi­nances Wolf­gang Schäuble l’a ex­pli­ci­te­ment sou­te­nu : s’il était fran­çais, il « vo­te­rait sû­re­ment Ma­cron », a-t-il dé­cla­ré. Dans une lo­gique de tout sauf Le Pen ou Mé­len­chon.

FABRIZIO BENSCH/REU­TERS

An­ge­la Merkel et Jean-Claude Jun­cker à Ber­lin, en jan­vier 2016.

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