Au Pa­kis­tan, Na­waz Sha­rif sauve sa tête, pour l’ins­tant

La Cour su­prême a re­fu­sé de des­ti­tuer le pre­mier mi­nistre, mal­gré son im­pli­ca­tion dans le scan­dale des Pa­na­ma Pa­pers.

Le Figaro - - INTERNATIONAL - EM­MA­NUEL DERVILLE @e_­der­ville COR­RES­PON­DANT À NEW DELHI

ASIE Une ca­pi­tale sous haute sur­veillance, des mé­dias te­nus en ha­leine. Le ju­ge­ment de la Cour su­prême, qui me­na­çait de faire tom­ber le pre­mier mi­nistre ce jeu­di, était at­ten­du avec fé­bri­li­té. Fi­na­le­ment, les ma­gis­trats de la plus haute ins­tance ju­di­ciaire pa­kis­ta­naise ont ac­cor­dé un ré­pit à Na­waz Sha­rif.

Dans un ar­rêt de 540 pages, ils ont dé­ci­dé de ne pas pous­ser le chef du gou­ver­ne­ment à la dé­mis­sion, or­don­nant tou­te­fois qu’une com­mis­sion d’en­quête se penche sur son cas. Celle-ci se­ra com­po­sée de sept membres, no­tam­ment des re­pré­sen­tants de la Banque cen­trale, des membres des ser­vices de ren­sei­gne­ment mi­li­taire, l’ISI et le MI, ain­si que des agents du bu­reau an­ti­cor­rup­tion, le NAB. À eux de faire la lu­mière sur les ré­vé­la­tions du Con­sor­tium in­ter­na­tio­nal des jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion (ICIJ) pa­rues l’an der­nier et qui im­pliquent tout le clan Sha­rif. Pe­tit re­tour en ar­rière.

Très peu d’im­pôts sur le re­ve­nu

Dé­but avril 2016, l’ICIJ rend pu­blic des do­cu­ments confi­den­tiels du ca­bi­net d’avo­cats pan­améen Mos­sack Fon­se­ca. On y ap­prend que les deux fils de Na­waz Sha­rif, Has­san et Hus­sain, ain­si que sa fille Ma­ryam, dé­tiennent des parts ou sont as­so­ciés dans quatre en­tre­prises en­re­gis­trées aux îles Vierges bri­tan­niques et au Li­be­ria. Ces en­ti­tés ont ser­vi à ache­ter au moins six ap­par­te­ments dans des quar­tiers cos­sus de Londres, des opé­ra­tions fi­nan­cées, pour cer­taines, grâce à un prêt de 7 mil­lions de livres ster­ling (9 mil­lions d’eu­ros) ac­cor­dé par la Deutsche Bank.

Le scan­dale des Pa­na­ma Pa­pers éclate alors que de­puis vingt-cinq ans Na­waz Sha­rif traîne des ac­cu­sa­tions de cor­rup­tion, de dé­tour­ne­ment de fonds pu­blic et de fraude fis­cale. De vieilles ques­tions sur sa for­tune res­sortent et l’op­po­si­tion exulte. Im­ran Khan, le chef du Par­ti de la jus­tice, qui a long­temps fait cam­pagne contre la cor­rup­tion, y voit «un don du ciel». Quatre mois et de­mi plus tard, en août 2016, Im­ran Khan sai­sit la Cour su­prême, per­sua­dé qu’il tient une oc­ca­sion de chas­ser son ri­val du pou­voir.

Car Na­waz Sha­rif est l’hé­ri­tier d’un em­pire in­dus­triel, le groupe It­te­faq, au-des­sus du­quel plane de­puis long­temps un par­fum de scan­dale. Son père a di­ver­si­fié les ac­ti­vi­tés de l’acier vers le tex­tile, le sucre et le ci­ment du­rant les an­nées 1980, usant de ses liens pri­vi­lé­giés avec la dic­ta­ture mi­li­taire. Quand Na­waz Sha­rif, est pre­mier mi­nistre entre 1990 et 1993, les mé­dias l’ac­cusent d’avoir dé­ve­lop­pé son conglo­mé­rat grâce à des em­prunts qu’il n’a pas rem­bour­sés. En 2001, une en­quête di­li­gen­tée par l’ar­mée met à jour 50 mil­lions de dol­lars de dette ja­mais ho­no­rée. Un pas­sif d’au­tant plus sur­pre­nant que le train de vie des Sha­rif dé­tonne.

La fa­mille pos­sède une splen­dide pro­prié­té à Rai­wind, près de La­hore, avec un zoo pri­vé. Plus éton­nant en­core, le mul­ti­mil­lion­naire Sha­rif paye très peu d’im­pôts sur le re­ve­nu : moins de 10 dol­lars entre 1994 et 1996. Vingt ans plus tard, lors­qu’il se pré­sente aux lé­gis­la­tives de 2013, il dé­clare n’avoir payé que 18000 eu­ros d’im­pôts sur le re­ve­nu en 2012.

Na­waz Sha­rif a tou­jours adop­té la même dé­fense face à ces ac­cu­sa­tions : c’est un com­plot de l’ar­mée ou de ses op­po­sants. Et lorsque l’ICIJ dé­taille l’en­che­vê­tre­ment de so­cié­tés off­shore dé­te­nues par ses en­fants, il ré­torque en mai 2016 de­vant le Par­le­ment que les ap­par­te­ments lon­do­niens ont été ache­tés grâce à la vente de biens im­mo­bi­liers au Pa­kis­tan. Sa fa­mille ré­pète aus­si que pos­sé­der des en­tre­prises aux îles Vierges n’est pas un crime.

C’est dé­sor­mais aux en­quê­teurs man­da­tés par la Cour su­prême d’éclair­cir les in­ves­tis­se­ments des Sha­rif, alors que les lé­gis­la­tives au­ront lieu dans un an. De quoi gê­ner la can­di­da­ture du pre­mier mi­nistre qui pour­rait être in­éli­gible si les faits sont confir­més.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.