Sor­tie de l’eu­ro : une fo­lie !

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES DÉBATS - ED­MOND AL­PHAN­DÉ­RY, XA­VIER FON­TA­NET ET GÉ­RARD MES­TRAL­LET* L’an­cien mi­nistre de l’Éco­no­mie et les deux chefs d’en­tre­prise ex­pliquent pour­quoi une sor­tie de la mon­naie unique se­rait ca­tas­tro­phique.

Il nous est sou­vent de­man­dé au titre de nos res­pon­sa­bi­li­tés dans les do­maines éco­no­mique et fi­nan­cier, pas­sées ou pré­sentes, si la sor­tie de l’eu­ro au­rait pour notre pays des consé­quences aus­si graves que cer­tains can­di­dats à l’élec­tion pré­si­den­tielle le pré­tendent. Cette cam­pagne est dé­ce­vante à bien des égards. Nous avons no­tam­ment, comme beau­coup de Fran­çais, le sen­ti­ment que les consé­quences des pro­grammes sou­mis à notre vote n’ont pas tou­jours été clai­re­ment pré­sen­tées. Aus­si nous n’hé­si­tons pas à ré­pondre que oui, la sor­tie de l’eu­ro nous fe­rait prendre des risques au­tre­ment plus éle­vés qu’on ne l’ima­gine, car elle pour­rait dé­clen­cher une ca­tas­trophe aux consé­quences in­cal­cu­lables. Voi­ci pour­quoi.

Si la France de­vait sor­tir de l’eu­ro, se dé­clen­che­rait alors im­mé­dia­te­ment en France un mou­ve­ment de dé­fiance en­vers la mon­naie. Cha­cun, en tant que mé­nage ou en­tre­prise, fran­çais ou étran­ger, cher­che­rait à se dé­bar­ras­ser de ses avoirs (dé­pôt en banque, titres…) li­bel­lés en eu­ros et dé­te­nus en France. Ce­la tou­che­rait au pre­mier chef évi­dem­ment la dette fran­çaise dont les dé­ten­teurs fran­çais et étran­gers ne vou­draient plus. Pour­rait-on es­pé­rer des achats mas­sifs de la Banque cen­trale eu­ro­péenne dans le cadre de ses opé­ra­tions dites OMT ? Il ne fau­drait pas y comp­ter car dès lors que la France vou­drait sor­tir de l’eu­ro, la créa­tion mo­né­taire cor­res­pon­dante se fe­rait à fonds per­du au dé­tri­ment des autres pays membres de la zone eu­ro. La hausse des taux d’in­té­rêt sur la dette pu­blique fran­çaise qui s’en­sui­vrait fra­gi­li­se­rait im­mé­dia­te­ment le cré­dit de l’État fran­çais, lui ren­dant très dif­fi­cile son ac­cès aux mar­chés des ca­pi­taux pour fi­nan­cer un vo­lume de dette consi­dé­rable (entre le fi­nan­ce­ment du dé­fi­cit et le re­fi­nan­ce­ment de la dette, l’État de­vra émettre 185 mil­liards d’eu­ros d’em­prunts en 2017).

Le risque se­rait alors grand que ne se pro­duise une ré­ac­tion en chaîne (que les éco­no­mistes ap­pellent une crise sys­té­mique) que nous avions évi­tée en 2008 avec la grande crise fi­nan­cière parce que l’État fran­çais qui en avait en­core les moyens (il était beau­coup moins en­det­té qu’au­jourd’hui) a pu ga­ran­tir toutes les banques en cas de dé­faut. Mais que vau­drait la ga­ran­tie de l’État en cas de sor­tie de l’eu­ro alors qu’il au­rait dif­fi­ci­le­ment ac­cès au mar­ché fi­nan­cier et qu’au­cune ins­ti­tu­tion in­ter­na­tio­nale ne se­rait dis­po­sée à lui ve­nir en aide (comme ce fut le cas no­tam­ment pour la Grèce) ? Dans une telle si­tua­tion où l’État doit faire face à un dé­fi­cit bud­gé­taire de 70 mil­liards d’eu­ros, les sa­laires des fonc­tion­naires et les pen­sions se­raient en dan­ger. L’État étant dans l’in­ca­pa­ci­té de ve­nir au se­cours d’ins­ti­tu­tions fi­nan­cières fra­gi­li­sées par la perte de va­leur de leurs titres pu­blics en por­te­feuille et des autres moins-va­lues gé­né­rées par la hausse gé­né­ra­li­sée des taux d’in­té­rêt, des banques et com­pa­gnies d’as­su­rances pour­raient se trou­ver en dif­fi­cul­té, met­tant là aus­si en pé­ril l’épargne des mé­nages (on pense no­tam­ment à l’as­su­rance-vie dont les re­traits pour­raient être blo­qués), mais aus­si les en­tre­prises dont beau­coup de­vant les dif­fi­cul­tés de fi­nan­ce­ment qu’elles ren­con­tre­raient pour­raient dé­po­ser le bi­lan, avec des consé­quences dé­vas­ta­trices pour l’em­ploi. Ce scé­na­rio d’une crise sys­té­mique que l’on ne par­vient pas à en­rayer est mal­heu­reu­se­ment bien connu. Il conduit à l’ef­fon­dre­ment de l’éco­no­mie, à des faillites en chaîne, à la ruine des épar­gnants, des re­trai­tés, au chô­mage de masse. Les pays voi­sins bien sûr ne se­raient pas épar­gnés, et par des phé­no­mènes d’in­ter­dé­pen­dance bien connus la crise chez eux contri­bue­rait à ali­men­ter la crise chez nous.

Le ta­bleau que nous dé­pei­gnons ain­si est-il trop noir ? Mal­heu­reu­se­ment non. Ma­rine Le Pen en est d’ailleurs si consciente qu’elle tente de ré­pondre à l’in­quié­tude des Fran­çais par une sor­tie de l’eu­ro qui se­rait condi­tion­née par une ap­pro­ba­tion de nos com­pa­triotes par ré­fé­ren­dum. Quant à Jean-Luc Mé­len­chon, il en­vi­sage d’abord de né­go­cier avec nos par­te­naires pour mo­di­fier les règles du jeu de la zone eu­ro.

Mais c’est ou­blier que si d’aven­ture l’un de ces deux can­di­dats de­vait être élu, im­mé­dia­te­ment la dé­fiance exer­ce­rait ses ef­fets né­fastes sur les mar­chés fi­nan­ciers. Car la dé­fiance n’at­tend pas. Et ce n’est pas la mise en place du contrôle des changes qui amé­lio­re­rait la si­tua­tion. Au contraire, ce dis­po­si­tif ne pour­rait qu’ag­gra­ver le dé­fi­cit de confiance qui est la source et l’ali­ment même de toute crise sys­té­mique. Il ne fau­drait pas non plus es­pé­rer de sa­lut de nos voi­sins qui ne tem­po­ri­se­raient pas pour prendre les de­vants avant la conclu­sion d’un ré­fé­ren­dum, voire de né­go­cia­tions que nos prin­ci­paux par­te­naires n’ac­cep­te­raient ja­mais d’ou­vrir. Car qu’at­tendre de gou­ver­ne­ments qui se lan­ce­raient dans des po­li­tiques bud­gé­taires dis­pen­dieuses telles qu’elles sont dé­crites dans les pro­grammes en ques­tion, qui sont com­plè­te­ment in­com­pa­tibles avec un fonc­tion­ne­ment nor­mal de la zone eu­ro ?

Fort heu­reu­se­ment, les Fran­çais à une très forte ma­jo­ri­té res­tent fa­vo­rables à l’eu­ro. Et on peut es­pé­rer que cette par­tie du pro­gramme de ces deux can­di­dats nous pro­tège de leur ar­ri­vée au pou­voir. Il n’est pas in­utile de rap­pe­ler d’ailleurs qu’il n’y a pas que des rai­sons né­ga­tives au main­tien de la mon­naie unique. N’ou­blions pas que l’eu­ro a ap­por­té et conti­nue à ap­por­ter énor­mé­ment à tous les Fran­çais : nous avons une mon­naie stable qui nous pro­tège de l’in­fla­tion qui dans le pas­sé a si sou­vent ro­gné le pou­voir d’achat et l’épargne des Fran­çais. Nous bé­né­fi­cions de taux d’in­té­rêt ex­cep­tion­nel­le­ment bas qui se­raient au­tre­ment plus hauts si nous de­vions faire ca­va­lier seul, sur­tout avec le dé­fi­cit bud­gé­taire et l’en­det­te­ment qui sont les nôtres au­jourd’hui. Et puis, nous avons à notre dis­po­si­tion une mon­naie qui nous per­met de nous dé­pla­cer et d’échan­ger dans tous les pays de la zone eu­ro sans avoir à faire de conver­sion mo­né­taire, et ce­la pour le plus grand bien de notre éco­no­mie et le bien-être des Fran­çais.

Le pro­blème éco­no­mique et so­cial ma­jeur de notre pays ne vient-il pas de notre in­ca­pa­ci­té jus­qu’à au­jourd’hui à mettre en oeuvre les ré­formes que nombre de nos voi­sins ont su conduire avec suc­cès, alors même que la fai­blesse des taux d’in­té­rêt ain­si que celle de l’eu­ro sur le mar­ché des changes nous as­surent le meilleur en­vi­ron­ne­ment mo­né­taire et fi­nan­cier que nous puis­sions es­pé­rer ?

Que cette élec­tion nous pré­mu­nisse d’un saut dans le gouffre que consti­tue­rait la sor­tie de l’eu­ro et qu’elle as­sure l’élec­tion d’un des can­di­dats qui ex­cluent la sor­tie de l’eu­ro et sont prêts à en­ga­ger ces ré­formes in­dis­pen­sables. Tel est le sou­hait que nous for­mu­lons pour la France et les Fran­çais.

« Le risque se­rait alors grand que ne se pro­duise une ré­ac­tion en chaîne (que les éco­no­mistes ap­pellent une crise sys­té­mique) que nous avions évi­tée en 2008 parce que l’État fran­çais moyens» en avait en­core les

*Ed­mond Al­phan­dé­ry est an­cien mi­nistre de l’Éco­no­mie et pro­fes­seur émé­rite à l’uni­ver­si­té Pa­ris-II, Xa­vier Fon­ta­net est an­cien pré­sident d’Es­si­lor et pro­fes­seur à HEC, Gé­rard Mes­tral­let est pré­sident de Pa­ris Eu­ro­place, pré­sident d’En­gie.

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