Thibault de Mont­brial : « Les ter­ro­ristes cherchent à pro­fi­ter de la sé­quence élec­to­rale »

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES DÉBATS - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR VINCENT TRÉMOLET DE VILLERS @vtre­mo­let L’avo­cat spé­cia­liste du ter­ro­risme ré­agit à l’at­taque des Champs-Élysées, jeu­di soir, qui a cau­sé la mort d’un po­li­cier.

LE FI­GA­RO. – Un at­ten­tat a été com­mis hier aux Champs-Élysées et un autre dé­joué à quelques jours du pre­mier tour… Thibault de MONT­BRIAL. - La me­nace ter­ro­riste n’avait ja­mais bais­sé de­puis deux ans, sept at­ten­tats ayant été dé­joués rien que de­puis le dé­but de l’an­née 2017. Et la pé­riode ac­tuelle consti­tue sans doute un pic d’ex­po­si­tion. En ef­fet, il ne fai­sait guère de doute que les is­la­mistes al­laient pro­fi­ter de la sé­quence élec­to­rale qui s’ouvre (pré­si­den­tielle et lé­gis­la­tives). Car, outre son re­ten­tis­se­ment mon­dial, une at­taque de grande am­pleur leur of­fri­rait une oc­ca­sion unique de pe­ser sur la vie po­li­tique fran­çaise en in­fluant di­rec­te­ment sur le cours voire sur l’or­ga­ni­sa­tion même du scru­tin. Dans cette lo­gique, il est à craindre que l’at­taque d’hier, qui a vi­sé un lieu (les Champs-Élysées) et une cible (des po­li­ciers) sym­bo­liques, ne consti­tue que le dé­but d’une sé­quence plus longue.

Les prin­ci­paux can­di­dats sont-ils tous sur la même ligne à ce su­jet ? S’ils ont in­té­gré la ques­tion ter­ro­riste dans leur pro­gramme, tous ne semblent pas avoir per­çu son am­pleur, qui ré­sulte du constat que nous ne sommes pas tant me­na­cés par des or­ga­ni­sa­tions étran­gères que par des ci­toyens fran­çais, mu­sul­mans d’ori­gine ou conver­tis, qui nous haïssent et sont sus­cep­tibles d’at­ta­quer sans même être di­rec­te­ment com­man­di­tés de­puis l’étran­ger. L’aug­men­ta­tion ex­po­nen­tielle des per­sonnes consi­dé­rées comme ca­pables de pas­ser à l’acte ter­ro­riste sur notre ter­ri­toire dé­montre que le ter­ro­risme is­la­miste consti­tue au­jourd’hui une pro­blé­ma­tique d’ave­nir plus qu’un pro­blème pas­sé. En clair, nous n’en sommes qu’au dé­but, et la tié­deur de cer­tains can­di­dats quant aux so­lu­tions pré­co­ni­sées montre que la prise de conscience in­dis­pen­sable n’est pas en­core gé­né­rale.

Des si­gnaux faibles (at­taques de po­li­ciers en ci­vil, at­taques de pom­piers, ma­ni­fes­ta­tions sau­vages) té­moignent d’une forme de sé­ces­sion d’une par­tie de la po­pu­la­tion. Est-ce une me­nace conte­nue ou faut-il s’en in­quié­ter ? La mul­ti­pli­ca­tion de ces actes est un in­dice fort de l’écla­te­ment de notre co­hé­sion na­tio­nale. Dans de nom­breux quar­tiers, les forces de l’ordre ne sont plus per­çues comme des re­pré­sen­tants de la force pu­blique mais comme une bande ri­vale. Le constat que des ser­vices de se­cours sont dé­sor­mais lo­gés à la même en­seigne est ac­ca­blant. À l’exis­tence même de ces agres­sions, il faut ajou­ter leur vio­lence. Au­jourd’hui, les voyous uti­lisent des moyens qui montrent une vo­lon­té réelle de «tuer du flic », qui s’ex­prime d’ailleurs dé­sor­mais ou­ver­te­ment sur les ré­seaux so­ciaux. À Gri­gny, en oc­tobre 2016, un équi­page de la sé­cu­ri­té pu­blique a été brû­lé vif, l’une des po­li­cières re­ce­vant de sur­croît des pierres alors qu’elle brû­lait. Dif­fé­rents actes de sau­va­ge­rie com­pa­rables se sont dé­rou­lés lors des ma­ni­fes­ta­tions d’ex­trême gauche du prin­temps et de l’au­tomne, avec un bi­lan hu­main mi­ra­cu­leu­se­ment faible jus­qu’à au­jourd’hui. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment sont d’ailleurs très in­quiets de l’am­pleur des vio­lences aux­quelles dif­fé­rents grou­pus­cules d’ex­trême gauche ap­pellent à par­tir de ce di­manche soir.

Comment ex­pli­quer l’ab­sence des su­jets sé­cu­ri­taires dans la cam­pagne ? C’est un mys­tère. Ces der­niers mois, les grandes in­ter­views des prin­ci­paux can­di­dats étaient qua­si ex­clu­si­ve­ment consa­crées aux ques­tions éco­no­miques et so­ciales. Or les ques­tions de sé­cu­ri­té et de ter­ro­risme ap­pa­raissent comme la deuxième (si ce n’est en réa­li­té la pre­mière) pré­oc­cu­pa­tion des Fran­çais. Alors que la vio­lence (qu’elle soit is­la­miste, d’ex­trême gauche ou de droit com­mun) gan­grène dé­sor­mais ou­ver­te­ment notre so­cié­té, ce si­lence as­sour­dis­sant ne peut s’ex­pli­quer que par une sorte d’es­pé­rance in­can­ta­toire, idéo­lo­gique ou même in­cons­ciente, que le fait de ne pas évo­quer ces réa­li­tés les fe­rait dis­pa­raître. Pour tout dire, je pense que les élites fran­çaises sont té­ta­ni­sées par leur perte de contrôle de­vant l’am­pleur des ten­sions so­ciales et com­mu­nau­ta­ristes qui minent notre pays, dont nul ne sait où elles pour­raient le me­ner, y com­pris à très court terme.

La res­tau­ra­tion de l’au­to­ri­té de l’État dans « les quar­tiers » est-elle un des en­jeux de la pro­chaine man­da­ture ? Il s’agit à l’évi­dence d’un en­jeu cru­cial. Il existe des di­zaines de quar­tiers, sou­vent for­te­ment com­mu­nau­ta­ri­sés, dans les­quels l’au­to­ri­té de l’État ne s’exerce plus que par à-coups, où ses re­pré­sen­tants ne peuvent plus se dé­pla­cer que ponc­tuel­le­ment et en force. Dans les mois ou les courtes an­nées qui viennent, il est sta­tis­ti­que­ment in­évi­table que les vio­lences qui s’exercent au quo­ti­dien contre les forces de l’ordre abou­tissent à un drame. Ce jour-là, nul ne peut pré­voir jus­qu’où les évé­ne­ments s’en­chaî­ne­ront, mais si un « in­ci­dent» laisse plu­sieurs morts de chaque cô­té, il est im­pro­bable qu’un cycle de grande vio­lence ne s’en­suive pas im­mé­dia­te­ment. C’est la rai­son pour la­quelle le pro­chain gou­ver­ne­ment au­ra la res­pon­sa­bi­li­té de dé­mi­ner ces ter­ri­toires, mais il faut avoir conscience que les ten­sions quo­ti­diennes sont dé­jà telles que ce dé­mi­nage lui-même ne se fe­ra pas sans heurts. En tout état de cause, plus on at­ten­dra, plus les consé­quences se­ront lourdes.

« Les élites fran­çaises sont té­ta­ni­sées par leur perte de contrôle de­vant l’am­pleur des ten­sions so­ciales et com­mu­nau­ta­ristes qui minent pays» notre

Un son­dage Ifop in­dique que 51 % des gen­darmes se­raient prêts à vo­ter Ma­rine Le Pen. Comment in­ter­pré­ter ce score ? Au pé­ril de leur in­té­gri­té phy­sique, les forces de l’ordre sont au contact. Le dé­ca­lage entre leur réa­li­té quo­ti­dienne et le com­por­te­ment qu’ils per­çoivent du reste de la so­cié­té (si­lence re­la­tif des mé­dias, ré­ponse in­suf­fi­sante de la jus­tice, etc.) conduit in­évi­ta­ble­ment les in­té­res­sés, à tort ou à rai­son, vers le can­di­dat qui a le plus axé sa cam­pagne sur ces ques­tions.

*Spé­cia­liste des ques­tions de ter­ro­risme, Thibault de Mont­brial est avo­cat et pré­sident du Centre de ré­flexion sur la sé­cu­ri­té in­té­rieure. Au­teur de «Le Sur­saut ou le chaos», Plon, 2015.

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