Ces Ou­bliés de la cam­pagne pré­si­den­tielle

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - Ivan Riou­fol iriou­fol@le­fi­ga­ro.fr blog.le­fi­ga­ro.fr/riou­fol

Les Ou­bliés vont, for­cé­ment, dé­bou­ler di­manche. Le constant dés­in­té­rêt por­té par les po­li­tiques et les mé­dias aux souf­frances so­ciales et cul­tu­relles des Fran­çais vul­né­rables se li­ra, par la ré­volte abs­ten­tion­niste ou la per­cée po­pu­liste, au soir du pre­mier tour. Cette pré­si­den­tielle au ras des pâ­que­rettes au­ra été le ter­rain de toutes les ma­ni­pu­la­tions mo­ra­li­sa­trices, conduites de main de maître par la gauche af­fai­blie. Or ces mé­thodes, en­tre­prises par des juges re­fu­sant l’usage de la trêve élec­to­rale, ont eu pour ef­fets d’en­ter­rer les su­jets de fond et d’ac­cen­tuer les frus­tra­tions. Les quatre prin­ci­paux can­di­dats se dis­putent le la­bel an­ti­sys­tème, qui ré­sume la co­lère am­biante. Tou­te­fois, le fa­vo­ri­tisme mé­dia­tique dont bé­né­fi­cient Em­ma­nuel Ma­cron et, de­puis peu, Jean-Luc Mé­len­chon, pour­rait de­ve­nir un far­deau. A contra­rio, les achar­ne­ments contre Fran­çois Fillon et Ma­rine Le Pen peuvent ren­for­cer leur pos­ture de ré­bel­lion contre un monde dont ils sont pour­tant is­sus.

Un symp­tôme Do­nald Trump n’est pas à ex­clure ce 23 avril. Aux États-Unis, le sur­gis­se­ment du ban­ni avait mis en échec, le 6 no­vembre 2016, une coa­li­tion ver­tueuse ju­gée in­dé­bou­lon­nable. Or un même ter­reau existe de ce cô­té-ci. L’hys­té­rie contre Fillon et Le Pen n’est pas le seul point com­mun. Existent ces mêmes villes moyennes si­nis­trées par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, vi­dées de leurs com­merces, de leurs mé­de­cins, de leurs en­sei­gnants, aban­don­nées des dé­ci­deurs. Le géo­graphe Ch­ris­tophe Guilluy es­time que 60 % de la po­pu­la­tion vit dans cette France pé­ri­phé­rique, que la cam­pagne a igno­rée. Cet élec­to­rat le plus sou­vent ne vote pas, ou vote FN. Laure Man­de­ville, qui avait sui­vi Trump pour Le Fi­ga­ro et pres­sen­ti sa vic­toire, re­trouve des pa­ral­lèles dans ces pro­vinces qu’elle dé­crit cette se­maine dans une sé­rie de re­por­tages. « On est les ma­nants de la France », ex­plique cet ha­bi­tant d’Ar­gen­tan (Orne). L’in­sur­rec­tion des Ou­bliés ira-t-elle jus­qu’à la ré­vo­lu­tion ?

Dé­cré­té vain­queur par les fai­seurs d’opi­nion, eux-mêmes cou­pés des gens et dé­con­si­dé­rés, Ma­cron a de plus en plus de mal à se dis­tin­guer de la gauche fan­fa­ronne et des pri­vi­lé­giés de la so­cié­té ou­verte, in­dif­fé­ren­ciée, rem­pla­çable. Sa qua­li­fi­ca­tion au pre­mier tour se­rait la puis­sante ex­pres­sion d’un élec­to­rat ac­quis à l’air du temps mon­dia­liste, in­sen­sible aux in­quié­tudes iden­ti­taires et aux me­naces de l’is­lam pro­sé­lyte. Ce bas­cu­le­ment ci­vi­li­sa­tion­nel reste pos­sible, tout comme les vic­toires de Hilla­ry Clin­ton et du po­li­ti­que­ment cor­rect sem­blaient plus pro­bables en­core. Mais la ma­nière avec la­quelle Ma­cron a ob­tem­pé­ré à un chan­tage élec­to­ral du pré­sident du Col­lec­tif contre l’is­la­mo­pho­bie en France (CCIF), Mar­wan Mu­ham­mad, qui me­na­çait de « s’ex­pri­mer pu­bli­que­ment » en cas d’évic­tion d’un « ré­fé­rent » d’En marche !, Mo­ha­med Saou, dit bien la vul­né­ra­bi­li­té du can­di­dat. Pour lui, la prio­ri­té est de pro­mou­voir la « star­tup na­tion », ses jobs, son bu­si­ness.

A contra­rio, l’échec du ché­ri des mé­dias confor­mistes vien­drait confir­mer l’abus de po­si­tion do­mi­nante d’un Sys­tème per­méable à la pro­pa­gande et au ma­ni­chéisme. La dé­mons­tra­tion se­rait plus cruelle en­core en cas de duel fi­nal Fillon-Le Pen, c’est-à-dire entre les pes­ti­fé­rés qu’une ha­bile ma­chi­na­tion au­ra tout fait pour désar­çon­ner. Un son­dage (Le Fi­ga­ro, sa­me­di) montre que 54 % des gens es­timent que la cam­pagne et le pro­gramme de Fillon se sont heur­tés à un par­ti pris né­ga­tif des mé­dias. Le taux est de 49 % pour Le Pen, mais de 19 % pour Ma­cron et 21 % pour Mé­len­chon. Le mar­ke­ting pour le lea­der d’En marche !, qui a eu ses pro­mo­teurs sur toutes les té­lé­vi­sions, est à com­pa­rer aux cri­tiques dé­ver­sées sur les épou­van­tails des deux droites, unies par la gauche sen­ten­cieuse. Les jour­na­listes, qui avaient pi­naillé sur la foule réu­nie par Fillon au Tro­ca­dé­ro le 5 mars, se sont gar­dés de contes­ter les chiffres mai­son des mee­tings de Mé­len­chon. Il ne se­rait pas sur­pre­nant que ces deux poids deux me­sures agace plus d’un ci­toyen.

Des dé­bats bas…

Le re­tour en force, cette se­maine, de la ques­tion iden­ti­taire dans les pro­pos de Fillon et Le Pen suf­fi­ra-t-il à re­dy­na­mi­ser les droites pâ­li­chonnes ? La re­lé­ga­tion de cette ques­tion es­sen­tielle a dé­mo­bi­li­sé un élec­to­rat cham­bou­lé par les af­faires. Quand Le Pen, qui s’es­souffle, pro­pose main­te­nant un mo­ra­toire sur l’im­mi­gra­tion lé­gale, elle ré­pond à une at­tente en­fouie : en mars, le think-tank bri­tan­nique Cha­tham House ré­vé­lait que 61 % des Fran­çais (contre 16 %) ap­prou­ve­raient l’in­ter­dic­tion com­plète de l’im­mi­gra­tion en pro­ve­nance de pays mu­sul­mans. Quand Fillon choi­sit Pâques pour cé­lé­brer, au Puy-en-Ve­lay (Hau­teLoire) avec Laurent Wau­quiez, « l’iden­ti­té de la France », il re­vient sem­bla­ble­ment aux fon­da­men­taux de la crise exis­ten­tielle. Elle est niée par ceux qui, au contraire, pressent les Fran­çais de s’as­si­mi­ler au nou­vel Hexa­gone mul­ti­cul­tu­rel. Re­lire Mon­tes­quieu : « En gé­né­ral, les peuples sont très at­ta­chés à leurs cou­tumes ; les leur ôter vio­lem­ment, c’est les rendre mal­heu­reux. » Beau­coup de Fran­çais n’ont plus en­vie d’être mal­heu­reux plus long­temps.

Or, ce qui frappe est l’en­tê­te­ment que mettent cer­tains mé­dias à main­te­nir les dé­bats à leur étiage. Le Monde s’en­or­gueillis­sait, jeu­di, d’avoir an­nu­lé un en­tre­tien avec Fillon car il re­fuse dé­sor­mais de ré­pondre sur les af­faires. Jean-Jacques Bour­din (RMC-BFM) ne par­donne pas au can­di­dat d’avoir bou­dé son émis­sion (« En­tre­tien d’em­bauche ») pour ces mêmes rai­sons. Mais ces pères la mo­rale s’ap­pro­prient un ma­gis­tère que l’opi­nion leur conteste. Quand Fillon dé­clare, jeu­di au Fi­ga­ro : « Ce n’est pas les mé­dias qui dé­cident de la cam­pagne », il rap­pelle que le qua­trième pou­voir a une lé­gi­ti­mi­té contes­table. 56 % des élec­teurs es­timent que les mé­dias dif­fusent le plus sou­vent de fausses in­for­ma­tions (JDD). Leur quête de pu­re­té éthique res­semble à celle de Ro­bes­pierre : pour lui, il n’exis­tait que « deux par­tis, ce­lui des hommes cor­rom­pus et ce­lui des hommes ver­tueux » (1). En fait, les ré­seaux so­ciaux de­viennent les vrais fo­rums où s’éla­borent les pen­sées neuves. Se sou­ve­nir que Twit­ter et Fa­ce­book ont fait ga­gner Trump.

Me­nace is­la­miste

L’ar­res­ta­tion, mar­di à Mar­seille, de deux dji­ha­distes fran­çais qui s’ap­prê­taient à com­mettre un at­ten­tat, sans doute contre Fillon (voir mon blog), rap­pelle l’in­ten­si­té de la me­nace, que la com­mu­nau­té mu­sul­mane tarde à com­battre. Di­manche, 65 % des Turcs de France ont dit oui au ré­fé­ren­dum du sul­tan Er­do­gan, qui étend son pou­voir. L’is­la­misme, cour­ti­sé par la gauche clien­té­liste, n’est pas so­luble dans la dé­mo­cra­tie. (1) Mi­chel La­val, Plai­doi­rie d’outre-tombe, Cal­man Le­vy.

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