Fillon a pris une di­men­sion ro­ma­nesque dans l’ad­ver­si­té

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - Guillaume Per­rault gper­rault@le­fi­ga­ro.fr

Ma­cron ou Fillon ? Il est en­core des élec­teurs de droite qui s’in­ter­rogent entre ces deux hy­po­thèses. « Pour plaire, il faut dé­fendre la pre­mière ; pour être utile, il faut sou­te­nir la se­conde, avec la cer­ti­tude de dé­plaire à tous ceux qui ont le pou­voir de nuire : c’est pour celle-ci que je me dé­clare. » Ces mots - lan­cés par un ora­teur le 2 jan­vier 1792 au Club des Ja­co­bins au su­jet d’un di­lemme po­li­tique de l’époque s’ap­pliquent par­fai­te­ment à la ques­tion qui nous pré­oc­cupe au­jourd’hui.

Fillon n’a ces­sé de sur­prendre au cours de cette cam­pagne. De fa­çon fâ­cheuse, d’abord. Les « af­faires » ont ré­vé­lé, à tout le moins, des er­reurs qui ont stu­pé­fié et at­tris­té de nom­breux Fran­çais de droite. Vi­vrait-on un re­make du film Le Flam­beur de l’Amé­ri­cain Ka­rel Reisz (1974) ?, se sont-ils in­ter­ro­gés. Leur sen­ti­ment de ran­cune s’est en­suite nuan­cé d’une consi­dé­ra­tion nou­velle de­vant l’en­du­rance de Fillon face à l’ad­ver­si­té. Les ser­mons, sou­vent te­nus par des pha­ri­siens, et le pi­lon­nage mé­dia­tique qu’a su­bis le can­di­dat ne l’ont pas fait flé­chir. Au plus fort de la tem­pête, il sem­blait pour­chas­sé par une meute vin­di­ca­tive et una­nime qui évo­quait M le mau­dit de Fritz Lang (1931). Beau­coup d’autres, à sa place, se se­raient ef­fon­drés. « Je n’au­rais pas sup­por­té ce que tu su­bis », lui confia Alain Jup­pé avec une fran­chise qui l’ho­nore.

L’homme a ga­gné en den­si­té dans l’épreuve. Aus­si les in­dé­cis de droite s’in­ter­rogent-ils. Ce can­di­dat, qu’on di­sait éter­nel nu­mé­ro deux, in­ca­pable de prendre des coups et de les rendre, avait été sous-es­ti­mé, songent beau­coup. Fillon ne ré­vèle-t-il pas un ca­rac­tère bien trem­pé, ver­tu car­di­nale pour te­nir la barre du pays en ces temps de grand pé­ril ? Vi­sage im­pé­né­trable, ca­pa­ci­té d’in­dif­fé­rence aux at­taques, nerfs so­lides, constance, so­brié­té, mu­tisme le cas échéant. De rares amis. Nombre d’en­ne­mis. Le can­di­dat fi­nit par res­sem­bler à un per­son­nage des films noirs de Jean-Pierre Mel­ville. On l’ima­gine vo­lon­tiers avec un tren­ch­coat, un cha­peau de feutre et des lu­nettes noires. Il était donc tout na­tu­rel qu’Alain De­lon, l’im­mor­tel in­ter­prète du Sa­mou­raï (1967), prît po­si­tion jeu­di en fa­veur de Fillon dans une belle « Lettre ou­verte » ren­due pu­blique par le­fi­ga­ro.fr. On n’en at­ten­dait pas moins de lui.

Voi­là donc l’heure du choix dé­ci­sif. Le der­nier état des son­dages dis­po­nible jeu­di n’offre au­cun ar­gu­ment dé­ci­sif pour pré­ju­ger du ré­sul­tat du pre­mier tour. L’élec­tion pré­si­den­tielle est le seul scru­tin où les Fran­çais se dé­placent en­core en masse. De­puis 1965, 80 % des ins­crits ont vo­té en moyenne lors du choix du chef de l’État, et sou­vent un peu plus en­core au se­cond tour. Même le 21 avril 2002, mar­qué par une abs­ten­tion plus éle­vée, 71,6 % des élec­teurs avaient ac­com­pli leur de­voir élec­to­ral. C’est pour­quoi la très faible par­ti­ci­pa­tion es­comp­tée di­manche par les ins­ti­tuts de son­dage (65 %) laisse du­bi­ta­tif. Une mo­bi­li­sa­tion plus vi­gou­reuse si­gni­fie­rait que les in­dé­cis de droite ont sur­mon­té les mo­tifs d’ir­ri­ta­tion com­pré­hen­sibles qu’ils éprou­vaient voi­là en­core un mois en­vers leur can­di­dat na­tu­rel pour ne consi­dé­rer que l’in­té­rêt su­pé­rieur du pays. Un tel sur­saut suf­fi­rait à dé­jouer tous les pro­nos­tics. Ain­si reste per­ti­nente la ré­flexion du prince Louis-Na­po­léon, en 1844, dans une lettre pri­vée : « Les par­tis ré­pu­bli­cain et lé­gi­ti­miste ne gagnent pas, l’or­léa­nisme perd ; il y a une masse flot­tante qui se ral­lie­ra à quelque chose et à quel­qu’un. » Ce fut à lui, quatre ans plus tard, que se ral­lie­ra en dé­fi­ni­tive cette « masse flot­tante », ain­si qu’il l’es­pé­rait. C’est dire com­bien tout reste pos­sible et ou­vert.

D’ici di­manche, la France va éprou­ver une pé­nible in­cer­ti­tude et Fillon, comme tous les can­di­dats, une grande so­li­tude. À quel autre film fe­ra-t-il son­ger lorsque le des­tin au­ra ren­du son ar­rêt ? Aus­ter­litz, d’Abel Gance (1960), ou Wa­ter­loo, du So­vié­tique Ser­gueï Bon­dart­chouk (1970), avec l’Amé­ri­cain Rod Stei­ger ? Si Fillon sur­vit au pre­mier tour, l’his­toire de son ré­ta­blis­se­ment pren­dra en tout cas un ca­rac­tère ro­ma­nesque et mé­ri­te­rait d’être por­té à l’écran. On sug­gère aux ci­néastes de se te­nir prêts, au cas où.

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