L’AR­TI­SA­NAT À L’HON­NEUR LORS DE LA PRE­MIÈRE ÉDI­TION DU PRIX DE LA FON­DA­TION LOEWE

À tra­vers sa fon­da­tion, la griffe de luxe es­pa­gnole Loewe ré­com­pense la créa­ti­vi­té. Ré­vé­la­tion des ga­gnants.

Le Figaro - - ET VOUS - MARGOT GUICHETEAU EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À MA­DRID

Lun­di der­nier, Char­lotte Ram­pling était au COAM, école d’ar­chi­tec­ture ma­dri­lène, pour dé­cer­ner le tro­phée de la pre­mière édi­tion du prix de l’ar­ti­sa­nat créé en 2016 par la Fon­da­tion Loewe. L’heu­reux élu est un Al­le­mand, Ernst Gam­perl, pri­mé pour ses vases sur­di­men­sion­nés en bois de hêtre. En plus d’un chèque de 50000 eu­ros, ses oeuvres se­ront ex­po­sées ici même avant de prendre place dans dif­fé­rents lieux cultu­rels par­tout dans le monde. Comme le dit Jo­na­than An­der­son, di­rec­teur ar­tis­tique de la griffe es­pa­gnole, « son tra­vail au­ra en­core du sens dans les an­nées à ve­nir ».

Il y a dix ans, cet ar­ti­san trou­vait un arbre de 300 ans dé­ra­ci­né qui ins­pi­re­ra toute une collection. L’ob­jet, pur, or­ga­nique, laisse vo­lon­tai­re­ment ap­pa­raître quelques dé­fauts. «Jouer avec les im­per­fec­tions per­met de fi­ger l’his­toire de cet arbre. Le bois ne doit être ni brillant ni par­fait, es­time Ernst Gam­perl. Pour ima­gi­ner cette forme, j’ai vrai­ment dia­lo­gué avec la ma­tière jus­qu’à ob­te­nir ces courbes. C’est exac­te­ment comme la mu­sique. On se laisse gui­der par ses émo­tions.» Tout est dans le geste. Après un ac­ci­dent de la main, l’homme a dû ré­ap­prendre. « C’est à ce mo­ment-là qu’on se rend compte de l’im­por­tance de chaque mou­ve­ment. » Ré­cem­ment, l’ar­tiste de 52 ans a dé­ci­dé d’ajou­ter de l’ar­gile pour don­ner au vase une ap­pa­rence en­core plus na­tu­relle. Une aven­ture en évo­lu­tion per­pé­tuelle. À la ques­tion « Qu’al­lez-vous faire de votre ré­com­pense?» il ré­pond d’em­blée que son sou­hait est de mon­ter une ex­po­si­tion de toutes les pièces fa­bri­quées à par­tir de cet arbre et de la do­cu­men­ta­tion ac­cu­mu­lée de­puis le dé­but.

Deux autres prix ont aus­si été re­mis. L’un pour l’in­no­va­tion, l’autre dé­dié à la trans­mis­sion de la tra­di­tion. Le pre­mier a été dé­cer­né à Yo­shia­ki Ko­ji­ro pour son bol au bleu mi­né­ral, mé­lange de poudre de verre et d’oxyde de cuivre. Un coup de cha­peau à l’ex­pé­ri­men­ta­tion. Le se­cond a ré­com­pen­sé Ar­te­sanías Pa­ni­kua, fa­mille mexi­caine de des­cen­dants d’in­di­gènes Pu­ré­pe­chas, qui puise dans les tra­di­tions an­ces­trales et la my­tho­lo­gie pour créer, en fibre de blé, la re­pré­sen­ta­tion d’un so­leil. « C’était très émou­vant de voir ar­ri­ver, ici à Ma­drid, cette fa­mille qui n’a ja­mais quit­té son vil­lage d’ori­gine. C’est aus­si ce que per­met Loewe », ajoute Jo­na­than An­der­son.

Tra­di­tion et in­no­va­tion

La sé­lec­tion a été un tra­vail de ti­tan. Un ju­ry com­po­sé de dix grands noms, dont Pa­tri­cia Ur­quio­la et Nao­to Fu­ka­sa­wa, a oeu­vré pen­dant plu­sieurs mois pour trou­ver, par­mi les 3900 can­di­da­tures, 26 perles rares. Les consignes étaient claires : l’ob­jet de­vait être fait main, n’avoir ga­gné au­cun prix et être em­preint d’une at­ten­tion par­ti­cu­lière. Ré­sul­tat, les fi­na­listes se sont dé­mar­qués en illus­trant ce lien entre tra­di­tion et in­no­va­tion. Du tex­tile à la cé­ra­mique en pas­sant par le bois, ils ques­tionnent, cha­cun à leur fa­çon, la place de l’ar­ti­sa­nat dans notre so­cié­té. Les sé­lec­tion­nés, ve­nus des quatre coins du monde, étaient tous au ren­dez-vous pour pré­sen­ter leur oeuvre. Une di­ver­si­té in­té­res­sante. Preuve en est le tra­vail ex­pé­ri­men­tal de l’Is­raé­lienne Adi Toch qui s’amuse à jouer avec les sons. Elle s’in­ter­roge sur la concor­dance entre la ma­tière, la cou­leur et le bruit. De cette ré­flexion sont nés ses Ves­sels, des bols au double fond rem­pli de perles. « J’ai pen­sé au conte­nant ul­time qui, même ren­ver­sé, ne laisse rien tom­ber. Il fonc­tionne comme un piège, avec son tré­sor à l’in­té­rieur. » À l’image d’un co­quillage, la forme en spi­rale rap­pelle la fa­çon dont a été confec­tion­né l’ob­jet. En tour­nant, il laisse s’échap­per un bruit ro­cailleux d’eau ba­layant le sable. D’autres, comme Kris­ti­na Rothe, re­vi­site l’urne fu­né­raire. En pa­pier, l’ob­jet de­vient un pe­tit co­con tout à fait dé­li­cat. Et sur­pre­nant.

Long­temps sous-es­ti­mé, consi­dé­ré comme sim­ple­ment uti­li­taire, l’ar­ti­sa­nat s’im­pose. Sans doute parce qu’il ap­porte des ré­ponses à notre époque nu­mé­rique. Il ap­pelle à un re­tour de l’au­then­ti­ci­té, de l’émotion, de la vé­ri­té et pousse la ré­flexion en­core plus loin en in­ter­ro­geant dif­fé­rentes fron­tières. Quelle est sa place entre l’art et le de­si­gn? Qu’est-ce que le luxe peut lui ap­por­ter ? Comment jon­gler entre tra­di­tion et mo­der­ni­té? Un bon ob­jet ar­ti­sa­nal est ce­lui qui trans­cende les mondes. Nao­to Fu­ka­sa­wa a un avis sur la ques­tion: «L’ar­ti­sa­nat mo­derne si­gni­fie de­si­gn. »

Jo­na­than An­der­son, ému et ra­vi de cette pre­mière édi­tion, ajoute : « Il est la toile de fond de la créa­ti­vi­té. Pour Loewe, il est l’es­sence même de la marque, qui trouve son hé­ri­tage dans le cuir. C’est là exac­te­ment que se si­tue notre mo­der­ni­té. Ce se­ra tou­jours un ar­gu­ment per­ti­nent. » Lorsque l’Ir­lan­dais est ar­ri­vé à la di­rec­tion ar­tis­tique de la mai­son, il a cher­ché à re­dé­fi­nir son iden­ti­té. « Tout a com­men­cé avec la créa­tion de la fon­da­tion en 1988 et un pre­mier concours de poé­sie. De­puis, les prix se sont mul­ti­pliés. Cette nou­velle édi­tion est en ac­cord par­fait avec notre vi­sion ac­tuelle.» Quand on lui de­mande ce qui le lie à l’ar­ti­sa­nat, la ré­ponse fuse : en­fant, dé­jà, il était fas­ci­né par la collection de cé­ra­miques an­glaises de son grand-père. Ob­sé­dé par les ar­tistes qui tra­vaillent de leurs mains, il aime voir une idée des­si­née prendre le re­lief d’un ob­jet. « La main est le pro­lon­ge­ment de la pen­sée. De ce fait, une pièce réus­sie ré­vèle la per­son­na­li­té du créa­teur.» Ce concours est pour lui une fa­çon de va­lo­ri­ser le tra­vail d’autres ac­teurs. «Dans une époque de tran­si­tion comme la nôtre, il est im­por­tant de s’en­trai­der les uns et les autres. » Le ré­sul­tat est pro­bant.

1. Pa­ti­na­ted Ves­sels, d’Adi Toch.

2. Tree of Life 2, d’Ernst Gam­perl.

3. Bu­rial ob­ject « Steps », de Kris­ti­na Rothe.

4. Tree Chair, de Zhi­long Zheng. 1

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Jo­na­than An­der­son, di­rec­teur ar­tis­tique de Loewe, Ernst Gam­perl, le lau­réat, et Char­lotte Ram­pling lors de la re­mise du prix de l’ar­ti­sa­nat (de gauche à droite).

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