« Les Doors ont fait la bonne chan­son au bon mo­ment »

Le Figaro - - L'ÉVÉNEMENT - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR O. N.

Fon­da­teur du la­bel Elek­tra Re­cords dès le dé­but des an­nées 1950, Jac Holz­man a ac­com­pa­gné l’ex­plo­sion de la scène folk amé­ri­caine en of­frant une tri­bune à de nom­breux pion­niers du genre, comme les pro­test-sin­gers Phil Ochs et Tom Pax­ton, ou la reine du genre Ju­dy Col­lins. Dans la se­conde moi­tié des an­nées 1960, la marque s’est consa­crée au rock avec le Paul But­ter­field Blues Band, Love ou The Doors. À 85 ans, l’homme se re­mé­more ce qui l’a ame­né à col­la­bo­rer avec ce groupe.

LE FI­GA­RO. – Le pre­mier al­bum des Doors est sor­ti il y a cin­quante ans. Son in­fluence et son suc­cès se pour­suivent. Ce­la vous sur­prend-il ? Jac HOLZ­MAN. – Pas du tout. Les chan­sons de ce disque touchent sans dé­tour. Cet al­bum m’évoque la pu­re­té des lignes de l’ar­chi­tec­ture Bau­haus. Il n’y a pas une note su­per­flue, et le pro­pos de chaque mor­ceau est très pré­cis. La mort pré­ma­tu­rée de Jim (Mor­ri­son, en 1971, NDLR) conti­nue de rendre la vie du groupe fas­ci­nante aux yeux de beau­coup, sur­tout les jeunes. Sur sa page Fa­ce­book, il af­fiche 20 mil­lions d’«amis», et ce chiffre aug­ment constam­ment. Quelles étaient vos at­tentes avec eux ? Je n’en avais pas. Sur les conseils d’Ar­thur Lee, un vé­ri­table gé­nie, se­lon moi, j’étais ve­nu les écou­ter lors d’une ré­si­dence au Whis­ky a Go Go, ce club de Los An­geles. Ce que j’y ai en­ten­du était du blues blanc. Jim avait une bonne connais­sance du blues, mais ce n’était pas le style qui lui conve­nait le plus na­tu­rel­le­ment. Pour­tant, je suis re­ve­nu plu­sieurs fois. Le qua­trième soir, j’ai en­fin trou­vé la clef: c’était leur re­prise d’Ala­ba­ma Song, de Ber­tolt Brecht et Kurt Weill. Je n’au­rais ja­mais ima­gi­né ce mor­ceau joué par un groupe de rock. Leur ver­sion était par­fai­te­ment exé­cu­tée, dans le bon es­prit ca­ba­ret, de sur­croît. C’était la bonne chan­son au bon mo­ment. N’ou­bliez pas que Jim Mor­ri­son était un croo­ner et un grand ad­mi­ra­teur de Frank Si­na­tra. De mon cô­té, je n’avais alors pas une grande ex­pé­rience du rock’n’roll. Pour leur pre­mier al­bum, j’avais choi­si l’in­gé­nieur du son Paul Ro­th­child, qui a eu la bonne idée de faire chan­ter Jim dans le mo­dèle de mi­cro qu’uti­li­sait Si­na­tra.

Le suc­cès du disque fut-il im­mé­diat ? Une fois leur contrat d’en­re­gis­tre­ment si­gné, il leur fal­lait un suc­cès. Chez Elek­tra, nous n’avions ja­mais re­cueilli de tube ra­dio. J’ai su ins­tan­ta­né­ment que Light My Fire al­lait en être un. Je comp­tais m’ap­puyer sur les ra­dios FM pour la dif­fu­ser lar­ge­ment. Pour­tant, nous avons sor­ti Break on Th­rough en pre­mier, qui n’a pas at­teint le som­met des hit-pa­rades. L’al­bum est sor­ti en jan­vier 1967. Au dé­but, nous en ven­dions 10000 co­pies par mois. En mai, le disque s’est écou­lé à 250 000 co­pies, au mo­ment où Light My Fire est ar­ri­vé nu­mé­ro un sur la côte Est.

Pour­quoi ce groupe fut-il si unique ? Ils étaient si ta­len­tueux qu’ils sa­vaient s’adap­ter les uns aux autres. À la bat­te­rie, John Dens­more était ca­pable de suivre Jim comme per­sonne, et les deux autres n’avaient plus qu’à se mettre dans les pas de John. Les cir­cons­tances de la ren­contre entre ces types tiennent de la ma­gie. Bien sûr, Ray (Man­za­rek, cla­viers) et Jim fré­quen­taient les bancs de l’UCLA, mais les autres n’avaient au­cun lien. Une fois réunis, ils ont tra­vaillé très dur. Ils avaient failli si­gner avec Co­lum­bia Re­cords, mais le la­bel ne sa­vait pas quoi faire d’eux. Nous, nous étions un la­bel in­dé­pen­dant. Je leur ai ga­ran­ti trois al­bums au moins. C’est la foi que nous avions en eux qui les a convain­cus de ve­nir chez nous.

Leur suc­cès a-t-il beau­coup af­fec­té Elek­tra Re­cords ? Ce­la l’a fait gran­dir plus vite que pré­vu. Nous n’étions que 25 sa­la­riés pour Elek­tra et No­ne­such. Nous avions pro­duit des disques qui mar­chaient, mais dans une échelle in­com­pa­rable. Ce qui m’in­té­res­sait était d’en­re­gis­trer ce que j’ai­mais. J’ado­rais la chan­son fran­çaise, no­tam­ment. Nous avons même pro­duit le pre­mier al­bum de Vé­ro­nique San­son. J’ai failli pas­ser à cô­té des Stooges (groupe me­né par Ig­gy Pop). Ils sont ve­nus pour en­re­gis­trer à New York, sans au­cune chan­son : ils comp­taient les écrire en stu­dio! En une soi­rée, ils ont com­po­sé les clas­siques 1969 et I Wan­na Be Your Dog. Au la­bel, beau­coup pen­saient que j’étais fou de les avoir si­gnés. C’était comme in­ves­tir dans un ta­bleau sans sa­voir qu’il at­tein­dra une cote ex­tra­or­di­naire.

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