Mi­sé­rable des­tin pour l’antre de Vic­tor Hu­go

À Guer­ne­sey, sa « mai­son-oeuvre » se dé­grade peu à peu. Sa ré­no­va­tion coû­te­rait 2 mil­lions d’eu­ros.

Le Figaro - - CULTURE - CLAIRE BOMMELAER cbom­me­laer@le­fi­ga­ro.fr EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À SAINT-PIERRE-PORT (GUER­NE­SEY) www.hau­te­vil­le­house.com www.fon­da­tion-pa­tri­moine.org/les­pro­jets/mai­son-de-vic­tor-hu­go-aguer­ne­sey

Dans la pe­tite rue en pente, la fa­çade de la mai­son de Vic­tor Hu­go semble sage. Seuls trois dra­peaux - ce­lui de la France, ce­lui de Guer­ne­sey et ce­lui de la Ville de Pa­ris - signent l’adresse de Hau­te­ville House. Mais l’élé­gante dis­cré­tion de cette mai­son vole en éclats si­tôt la pe­tite porte pous­sée. En exil de 1856 à 1870, Vic­tor Hu­go avait fait de Hau­te­ville une boîte dé­co­ra­tive, mé­lan­geant les styles et si­gnant les pa­rois de phrases per­son­nelles. La mai­son est une oeuvre, l’équi­valent d’un écrit du poète, por­teuse d’un mes­sage ja­mais to­ta­le­ment ex­pli­ci­té par son au­teur. C’est foi­son­nant et par­fois étouf­fant : on dit que Mme Hu­go se plai­gnait de l’im­pos­si­bi­li­té d’y vivre, tout sim­ple­ment. « Ici, tous les murs et les sols sont un élé­ment de dé­cor, ex­plique Gé­rard Au­di­net, conser­va­teur et di­rec­teur de Hau­te­ville House. Chaque pièce est pen­sée comme un cube, dont les quatre pa­rois sont ha­billées. »

Gé­rard Au­di­net, qui connaît pour­tant son su­jet comme sa poche, dit dé­cou­vrir un nou­veau dé­tail à chaque vi­site. Mu­ni d’une pe­tite lampe torche, il pointe les cu­rieuses fi­gures du « fron­tis­pice Notre-Dame », un an­cien cadre de ta­bleau trans­for­mé dès l’en­trée en pas­sage. Dans le pe­tit cou­loir at­te­nant, des as­siettes de faïence courent au pla­fond.

Dans le se­cond ves­ti­bule, d’an­ciens coffres nor­mands ont été trans­for­més en portes. Hu­go ra­che­tait des meubles lo­caux, les désos­sait et les fai­sait ré­agen­cer sur les pa­rois. Sur la che­mi­née du sa­lon dit « des ta­pis­se­ries » - nom­mé ain­si en rai­son des ta­pis re­cou­vrant jus­qu’au pla­fond -, Hu­go a fait gra­ver le nom de grands hommes : Mo­lière, Lu­ther, Eschyle, Sha­kes­peare… Dans la cé­lèbre salle à man­ger en faïence bleue et blanche, un EGO HU­GO se dé­chiffre. Le siège des an­cêtres (« Les ab­sents sont là ») laisse une place sym­bo­lique aux morts.

À l’étage, des sa­lons ex­tra­va­gants, ten­dus de soie (au­jourd’hui brû­lée) ou de fresques en nacre, créent une sur­prise, de même que la chambre Re­nais­sance, avec lit à bal­da­quin et chaise de conné­table qu’Hu­go n’uti­li­sait ja­mais. Le clou de la vi­site se trouve en haut, au ni­veau du look out, une pièce vi­gie don­nant sur la mer, avec une table es­ca­mo­table sur la­quelle l’au­teur écri­vit, de­bout, Les Tra­vailleurs de la mer, La Lé­gende des siècles ou en­core Les Mi­sé­rables. À gauche, les flots bat­tus par les vents et, au loin, les côtes fran­çaises. À droite, une mai­son au­tre­fois oc­cu­pée par la maî­tresse de Vic­tor Hu­go, Ju­liette Drouet. Dans la jour­née, les deux se fai­saient des signes ; Hau­te­ville est un ro­man.

La de­meure se vi­site par groupes de dix per­sonnes et, chaque an­née, 20 000 tou­ristes s’y laissent hap­per. On l’au­ra de­vi­né, cette construc­tion dé­co­ra­tive unique, oeuvre hu­go­lienne par ex­cel­lence, est fra­gile. Elle né­ces­si­te­rait des res­tau­ra­tions, qu’il s’agisse des tex­tiles ou de la struc­ture. Les serres qui grimpent le long de la fa­çade don­nant sur le jar­din sont une autre source d’en­nui. « Les jours de mau­vais temps, il faut éco­per l’eau », ad­met Au­di­net. Le conser­va­teur rêve de conso­li­der les dé­cors, mais aus­si de res­ti­tuer l’antre de l’écri­vain, à com­men­cer par les feutres qui gar­nis­saient la rampe d’es­ca­lier ou la pe­tite bi­blio­thèque du haut. Elles for­maient un co­con de ver­dure et de fleurs, comme en té­moignent les pho­tos d’an­tan. Une dé­so­lante mo­quette bleue et contem­po­raine signe les ac­com­mo­de­ments faits pour ac­cueillir les tou­ristes : comment la rem­pla­cer sans dé­pen­ser des for­tunes ?

Sen­si­bi­li­ser les mé­cènes

Par amour pour Vic­tor Hu­go, moins lu au­jourd’hui mais fi­gure in­con­tour­nable de la lit­té­ra­ture, tout un pe­tit monde s’agite pour ten­ter de ré­col­ter des fonds (2 mil­lions d’eu­ros se­raient né­ces­saires à cette ré­no­va­tion). La Ville de Pa­ris, pro­prié­taire de Hau­te­ville de­puis 1927, a pris at­tache avec la Fon­da­tion du pa­tri­moine pour qu’elle sen­si­bi­lise les mé­cènes et les pe­tits por­teurs. Gé­rard Au­di­net, lui, a joué les ba­te­leurs de­vant les au­to­ri­tés de Guer­ne­sey. Ici, cha­cun connaît l’antre d’Hu­go - l’ac­tuel bailli de Guer­ne­sey dit être « pas­sé de­vant tous les jours, en­fant, pour al­ler à l’école ». Cet homme af­fable, pre­mier ma­gis­trat nom­mé par la Cou­ronne pour l’île, se dit prêt à mo­bi­li­ser ses ré­seaux. Il n’est pas ques­tion de ver­ser une quel­conque sub­ven­tion, le geste n’étant pas dans les moeurs an­glo­saxonnes. Quant aux ha­bi­tants de cette île au charme si an­glais, ils sont dé­jà « très sol­li­ci­tés ». Le bailli a néan­moins char­gé le ju­rat Da­vid Hod­getts, un autre homme lige de Saint-Pierre-Port, de por­ter la cause. An­cien mi­li­taire, à l’aise ici comme là-bas, Hod­getts a pro­mis d’ai­der à le­ver des fonds, à Pa­ris, à Londres ou à New York. Là où se trouvent, dit-il en homme prag­ma­tique et avec un pe­tit sou­rire, « les for­tunes ». Tous ceux qui sont sen­sibles à la grande lit­té­ra­ture, aux mo­nu­ments his­to­riques, aux tour­ments du XIXe siècle ou tout sim­ple­ment à l’idée d’un coin de France au large de la Manche pour­raient se lais­ser sé­duire. En cas de suc­cès, un an de tra­vaux est pré­vu.

JEAN-DA­NIEL SUDRES/HEMIS.FR

Le sa­lon rouge de la de­meure de Vic­tor Hu­go, la Hau­te­ville House, à Guer­ne­sey.

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