Le mo­derne ca­quet des « Oi­seaux » d’Aris­to­phane

Au Théâtre na­tio­nal de Toulouse, Laurent Pel­ly met en scène la pièce dans une tra­duc­tion d’Agathe Mé­li­nand.

Le Figaro - - CULTURE - Ar­melle Hé­liot ahe­liot@le­fi­ga­ro.fr blog.le­fi­ga­ro.fr/theatre

Ce ne sont pas des co­mé­dies que com­pose Aris­to­phane mais, comme le di­sait un de ses lec­teurs du XIXe siècle, des « pam­phlets dra­ma­tiques ». Le monde a-t-il donc si peu chan­gé qu’on puisse en­tendre au­jourd’hui les pièces acerbes et lestes de cet es­prit éton­nant né quatre siècles avant notre ère et dont on ne sait presque rien ? Avant Laurent Pel­ly, au­jourd’hui, Jean-Louis Bar­rault et Al­fre­do Arias mon­tèrent Les Oi­seaux. Sté­pha­nie Tes­son mit en scène La Paix et Serge Val­let­ti, qui a re­tra­ver­sé toutes les co­mé­dies et en fait son miel avec son ac­cent pho­céen, l’écoute au pré­sent de l’in­di­ca­tif.

Laurent Pel­ly donne des ailes aux Oi­seaux dans une tra­duc­tion nou­velle d’Agathe Mé­li­nand. Elle a tra­vaillé d’après une ver­sion bilingue grec an­cien-grec mo­derne. Lorsque l’on monte les an­tiques, et Aris­to­phane plus que tous les autres, la mise au point du texte est es­sen­tielle.

Il y a évi­dem­ment plu­sieurs ma­nières de tra­duire Les Oi­seaux, qui furent créés en 414 avant Jé­sus-Ch­rist et s’adres­saient à un pu­blic au fait des évé­ne­ments de la ci­té.

Cou­cou­ville-les-Nuées

On peut trans­po­ser, cher­cher des équi­va­lences dans le monde d’au­jourd’hui. Ce­lui d’Aris­to­phane n’est pas ras­su­rant. La guerre du Pé­lo­pon­nèse qui a op­po­sé Sparte et Athènes de­puis 431 a été sus­pen­due par une paix pré­caire en 421. Dès 415, peu de temps avant la créa­tion de la pièce lors des Lé­néennes, une ex­pé­di­tion est par­tie pour la Si­cile. Mais ces évé­ne­ments ne semblent pas concer­ner Aris­to­phane lors­qu’il ima­gine « Cou­cou­ville-sur-Nuages » (dite aus­si « Cou­cou­ville-les-Nuées), vé­ri­table ci­té nou­velle, à mi-che­min de la terre et du ciel, d’Athènes et de l’Olympe.

Dans la ver­sion que pré­sentent Laurent Pel­ly et Agathe Mé­li­nand, on est plus du cô­té d’une uto­pie poé­tique que d’une sa­tire po­li­tique. Si la tra­duc­trice s’au­to­rise quelques ana­chro­nismes tel « mar­ché in­ter­na­tio­nal du vis­cère sous blis­ter » pour «des vis­cères pré­dé­cou- pés », elle a conser­vé le nom des per­son­nages sans cher­cher les clins d’oeil. Elle a éga­le­ment conser­vé le «chant» des oi­seaux tel que l’a trans­crit Aris­to­phane. Si les vo­la­tiles s’ex­priment comme vous et moi, ils émettent aus­si des sons qui re­pro­duisent leur chant se­lon l’oreille d’Aris­to­phane ! « Tio tio tio tio tio­tix » ou « Hup hup hup » ou « Croa raa croa raa croa », pour le cor­beau en­roué, do­mes­tique de la Huppe… Ce qui frappe, c’est l’al­ter­nance de ré­pliques pro­saïques, lestes, co­casses, sca­breuses, et le choeur des oi­seaux, d’une poé­sie cha­toyante.

Comment re­pré­sen­ter ce­la? Laurent Pel­ly signe la scé­no­gra­phie et les cos­tumes. Il a op­té pour un es­pace vaste, but- tes de planches sous le ciel, pe­tits cu­mu­lus de bois sur les­quels les co­mé­diens doivent s’ac­cro­cher de toute la force de leurs muscles, ge­noux ployés dans des pos­tures qui évoquent les oi­seaux. Les cos­tumes ? Pe­tites robes, vê­te­ments de la rue. Mais cha­cun, sauf les deux ci­toyens qui partent à la ren­contre des oi­seaux, ont des masques avec bec et tête ronde, sem­blant de queue, ailes en la­melles de bois font un frou-frou idéal. Les oi­seaux, en bal­lets fas­ci­nants, se perchent sur les ro­chers de bois, in­quié­tants ou ga­mins. Ce choeur est im­pec­cable qui se fait par­fai­te­ment com­prendre. Georges Bi­got, Ed­dy Le­texier, les deux Athé­niens qui vont vi­si­ter les oi­seaux, Em­ma­nuel Dau­mas qui est la Huppe/le Roi Té­rée, sont épa­tants. Comme tous leurs ca­ma­rades. L’ar­gu­ment est drôle et tou­chant mais l’ac­tion pié­tine par­fois car le re­tour des scènes du choeur des oi­seaux est un peu mo­no­tone et les tons très sourds. Ques­tion de rythme à trou­ver. D’en­vol.

Théâtre na­tio­nal de Toulouse (31), jus­qu’au 13 mai. Tél. : 05 34 45 05 05. Du­rée : 1 h50. Tra­duc­tion pu­bliée aux So­li­taires in­tem­pes­tifs (11 €). Au Théâtre de Caen (14) les 30 et 31 mai, au Théâtre du Gym­nase à Mar­seille (13) du 13 au 17 juin.

La ver­sion de Laurent Pel­ly tient plus d’une uto­pie poé­tique que d’une sa­tire po­li­tique.

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