Pio­tr Pav­lens­ki, ar­tiste ra­di­cal

Cet op­po­sant au ré­gime russe dé­nonce la cen­sure et la ré­pres­sion en mul­ti­pliant les per­for­mances sub­ver­sives et au­to­mu­ti­la­trices.

Le Figaro - - LE FIGARO - Isa­belle Las­serre ilas­serre@le­fi­ga­ro.fr

Ce qui l’énerve ? C’est quand on lui de­mande « si ça fait mal ». Pio­tr Pav­lens­ki s’est cou­su la bouche avec du fil rouge pour sou­te­nir les Pus­sy Riot, ar­rê­tées pour avoir chan­té une « prière punk » dans la ca­thé­drale du Ch­rist Sau­veur à Mos­cou. Il s’est cloué la peau des tes­ti­cules sur la place Rouge pour pro­tes­ter contre l’in­dif­fé­rence po­li­tique de la so­cié­té russe contem­po­raine. Il s’est en­rou­lé, nu, dans un rou­leau de fils bar­be­lés de­vant le Par­le­ment de Saint-Pé­ters­bourg pour dé­non­cer la po­li­tique ré­pres­sive du pou­voir. Il s’est cou­pé le lobe d’une oreille avec un grand cou­teau, as­sis - et tou­jours nu - sur le mur de l’Ins­ti­tut psy­chia­trique Serbs­ky, là où tant d’op­po­sants po­li­tiques furent in­ter­nés à l’époque so­vié­tique pour y être « ré­édu­qués ». Il a mis le feu aux portes de la Lou­bian­ka, le siège des ser­vices se­crets russes, l’an­cien KGB. L’une de ses plus grandes jouis­sances artistiques. Le len­de­main, tout un sym­bole, la porte brû­lée a été rem­pla­cée par un ri­deau de fer. Ces per­for­mances sau­vages, sub­ver­sives et ul­tra­ra­di­cales, aux­quelles il donne des noms – « su­ture », « fixa­tion », « car­casse », « me­nace » -, sont au­tant de frag­ments de son art po­li­tique. La ques­tion de la dou­leur est se­lon lui anec­do­tique. « C’est une sen­sa­tion désa­gréable, mais qui ne doit pas sus­ci­ter de la pi­tié ou de la com­pas­sion. Les spor­tifs de haut ni­veau, les femmes quand elles ac­couchent, les bles­sés de guerre savent ce que c’est qu’avoir mal. Le sens de l’art po­li­tique ne ré­side pas dans la dou­leur cor­po­relle. »

Il a les traits fins, le vi­sage éma­cié et un re­gard tour­men­té et dé­ter­mi­né. À 33 ans, ce spé­cia­liste de l’au­to­mu­ti­la­tion, loin­tain hé­ri­tier des ac­tion­nistes vien­nois des an­nées 1960, vit la pri­son comme une rou­tine, qui re­vient après la plu­part de ses per­for­mances. Mais il n’y ac­corde, dit-il, « guère d’im­por­tance ». Ou plu­tôt, il n’y ac­cor­dait. Car c’est en France, où il a de­man­dé l’asile po­li­tique (La France car « c’est la pa­trie d’Au­guste Blan­qui, de Louise Mi­chel et de tant d’autres idoles de la cul­ture russe) ain­si que sa com­pagne et leurs deux filles, pour échap­per « à la per­sé­cu­tion d’un ré­gime hos­tile et violent », qu’il ra­conte dé­sor­mais son his­toire. Non parce qu’il a peur d’un nou­vel em­pri­son­ne­ment. Mais parce que le pou­voir a dé­ci­dé de le « neu­tra­li­ser » en l’im­pli­quant dans une af­faire cri­mi­nelle. Une ac­cu­sa­tion de vio­lence sexuelle à l’en­contre d’une co­mé­dienne, « mon­tée de toutes pièces par le ré­gime » mais qui pour­rait lui va­loir dix ans de camp. « Je veux bien al­ler en pri­son en tant qu’op­po­sant po­li­tique, mais pas pour quelque chose que je n’ai pas fait », ex­plique Pav­lens­ky. Lors­qu’il a briè­ve­ment été ar­rê­té le 14 dé­cembre en ren­trant de Var­so­vie, le mes­sage de ses in­ter­ro­ga­teurs était clair : « On a vou­lu se dé­bar­ras­ser de moi sans ef­fu­sion de sang, sans vio­lence, sans scan­dale dans les mé­dias. J’avais le choix entre par­tir ou ne plus voir mes filles pen­dant dix ans. » De­puis qu’il est ar­ri­vé, il a dé­jà dé­mé­na­gé six fois. « J’ai re­fu­sé le lo­ge­ment so­cial et les al­lo­ca­tions qu’on me pro­po­sait. Car je n’ai ja­mais ac­cep­té au­cune aide de l’État. C’est contraire à mes idées. »

Ran­coeur contre l’État

La co­lère de Pio­tr Pav­lens­ki vient de loin. Elle prend ses ra­cines dans l’Union so­vié­tique, en­core là quand il est né en 1984, à Le­nin­grad, l’ac­tuelle Saint-Pé­ters­bourg. Son père est mort à 49 ans « en ava­lant de tra­vers un mor­ceau de viande crue ». Il avait noyé ses der­nières an­nées dans l’alcool et la dé­prime. « Mes pa­rents ont vé­cu avec l’idée que l’État dé­ci­de­rait tou­jours tout à leur place. Quand l’URSS s’est ef­fon­drée en 1991, ils se sont re­trou­vés vul­né­rables, aban­don­nés par le sys­tème. » Est-ce de là que lui vient sa ran­coeur contre l’État ? Pas seule­ment. Le bas­cu­le­ment dans l’art po­li­tique est né lors­qu’il était étu­diant dans une école d’art de Saint-Pé­ters­bourg. « J’ai vu la ma­nière dont les fu­turs ar­tistes se trans­for­maient, sous la pres­sion po­li­tique et fi­nan­cière, en ser­vi­teurs du ré­gime », ra­conte-t-il. Il a vou­lu res­ter libre. L’af­faire des pun­kettes Pus­sy Riot a pré­ci­pi­té sa car­rière de per­for­meur. « Leur ar­res­ta­tion m’a confir­mé la né­ces­si­té qu’il y avait à trans­gres­ser l’art pour en faire un ins­tru­ment de pou­voir. »

Mais pour­quoi par le corps ? « Parce que lui seul, dit-il, peut ex­pri­mer en­tiè­re­ment l’ac­cord ou le désac­cord avec le ré­gime. » Alors que la pa­role et la pen­sée peuvent tout dire sans se mettre en dan­ger – « si on ne les mé­dia­tise pas trop » -, le corps, lui, ne peut pas men­tir quand on le met en scène. « Il ex­prime, se­lon Pav­lens­ki, la sou­mis­sion ou la ré­bel­lion. » Lui seul a la pos­si­bi­li­té de « dé­sta­bi­li­ser le pou­voir ». Chez Pav­lens­ki, tout est ques­tion de sym­bole. Le sens de ses per­for­mances ré­side dans un jeu de rap­port sub­til entre su­jet et ob­jet. Tou­jours im­mo­bile, as­sis ou al­lon­gé, il se trans­forme en su­jet et oblige le pou­voir et les forces de po­lice à se faire ob­jet en agis­sant. Pav­lens­ki ne lutte pas seule­ment contre Vla­di­mir Pou­tine mais contre le ré­gime dans sa glo­ba­li­té. « Le pou­voir en Rus­sie, dit-il, est ac­ca­pa­ré par un groupe, ce­lui des struc­tures de force. Le fait de cou­per la tête de ce clan ne chan­ge­ra rien. »

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