Do­nald Trump peut-il être des­ti­tué ?

Quatre mois après son in­ves­ti­ture, le pré­sident amé­ri­cain est rat­tra­pé par les soup­çons de col­lu­sion avec le Krem­lin. Les re­bon­dis­se­ments de ce feuilleton s’en­chaînent à un rythme in­quié­tant pour sa pré­si­dence.

Le Figaro - - LA UNE - MAU­RIN PICARD @Mau­rinPi­card NEW YORK

➔ 120 JOURS AU POU­VOIR, LA PRÉ­SI­DENCE TRUMP ASSIÉGÉE ➔ QUAND LES PRÉ­SI­DENTS AMÉ­RI­CAINS SONT MENACÉS DE DES­TI­TU­TION

DO­NALD TRUMP pen­sait avoir trou­vé la so­lu­tion. Après trois mois de tâ­ton­ne­ments à la tête d’une Amé­rique plus dés­unie que ja­mais, il ne fai­sait qu’ap­pli­quer ses pré­ro­ga­tives pré­si­den­tielles en dé­ci­dant de li­mo­ger un ser­vi­teur dé­ci­dé­ment peu loyal, le di­rec­teur du FBI James Co­mey. Cette épine ôtée du pied, l’en­quête sur les in­ter­fé­rences russes du­rant l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2016 fi­ni­rait bien par s’étio­ler, per­met­tant en­fin à l’Ad­mi­nis­tra­tion Trump de se mettre au tra­vail. L’évic­tion de Co­mey n’a pas eu les ef­fets es­comp­tés, dé­clen­chant un vent de fronde, une ava­lanche de ré­vé­la­tions ac­ca­blantes dans la presse et amor­çant un en­gre­nage po­li­ti­co­ju­di­ciaire in­fer­nal, un piège fa­tal dont bien peu dé­sor­mais jugent l’im­pré­vi­sible Trump ca­pable de s’ex­traire.

UN AP­PEL DE POU­TINE

Lorsque le té­lé­phone sonne, le 2 mai à la Mai­son-Blanche, Do­nald Trump ne s’at­tend sans doute guère à en­tendre Vla­di­mir Pou­tine à l’autre bout du com­bi­né. Les re­la­tions rus­so-amé­ri­caines sont tom­bées, de son propre avis, «à leur plus bas ni­veau his­to­ri­que­ment», de­puis que, dans la nuit du 6 au 7 avril, une vo­lée de mis­siles amé­ri­cains To­ma­hawk ti­rés contre une base aé­rienne en Syrie a for­te­ment in­dis­po­sé Mos­cou. Au coeur de cette dé­marche in­ha­bi­tuelle, une re­quête tout aus­si in­at­ten­due : le pré­sident russe au­rait de­man­dé à son in­ter­lo­cu­teur de re­ce­voir deux émis­saires, le mi­nistre des Af­faires étran­gères, Ser­gueï La­vrov, et l’am­bas­sa­deur, Ser­gueï Kis­lyak. Le même jour, le pré­sident amé­ri­cain tweete amè­re­ment: «Co­mey est la meilleure chose qui soit ja­mais ar­ri­vée à Hilla­ry Clin­ton. »

LA PRO­VO­CA­TION DE CO­MEY

Le len­de­main, James Co­mey se pré­sente de­vant le Congrès pour té­moi­gner de l’état d’avan­ce­ment de l’en­quête russe. Re­ve­nant sur les évé­ne­ments de l’an­née pré­cé­dente et sa dé­ci­sion de rou­vrir les in­ves­ti­ga­tions con­cer­nant Hilla­ry Clin­ton, à onze jours du scru­tin, il confesse «se sen­tir lé­gè­re­ment nau­séeux à l’idée que nous ayons pu avoir un quel­conque im­pact sur l’élec­tion ».

LES IMPRUDENCES DE FLYNN

Le 5 mai, le Wa­shing­ton Post rap­porte que Mi­chael Flynn, ex-conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale, a été aver­ti par l’équipe de tran­si­tion pré­si­den­tielle de Trump juste après sa vic­toire du 8 no­vembre 2016, que l’am­bas­sa­deur russe Ser­gueï Kis­lyak était pro­ba­ble­ment mis sur écoute. Flynn, semble-t-il, n’en a ab­so­lu­ment pas te­nu compte et a conver­sé avec lui à cinq re­prises, le 29 dé­cembre.

L’AVERTISSEMENT DE YATES

Le 8 mai, c’est au tour de Sal­ly Yates, ex-mi­nistre de la Jus­tice par in­té­rim li­mo­gée par Do­nald Trump, de té­moi­gner sous ser­ment de­vant le Congrès. Aux élus stu­pé­faits, elle ra­conte avoir aver­ti so­len­nel­le­ment, et par trois fois, l’Ad­mi­nis­tra­tion Trump contre la no­mi­na­tion de Mi­chael Flynn au poste de conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale, du fait de ses al­lé­geances à la Rus­sie et à la Tur­quie. Exac­te­ment comme le fit Ba­rack Oba­ma, en vain. Flynn ne se­ra li­mo­gé que dix-huit jours plus tard, le 13 fé­vrier. «L’his­toire de la col­lu­sion Rus­sie-Trump est un ca­nu­lar to­tal », tweete le pré­sident.

L’ÉVIC­TION DE JAMES CO­MEY

Le cou­pe­ret tombe le 9 mai: James Co­mey est li­mo­gé de la di­rec­tion du FBI. «Bien que j’aie gran­de­ment ap­pré­cié que vous m’ayez in­for­mé, en trois oc­ca­sions dis­tinctes, que je n’étais pas moi-même vi­sé par une en­quête, lui écrit Trump, je re­joins néan­moins le ju­ge­ment du mi­nis­tère de la Jus­tice se­lon le­quel vous n’êtes pas en me­sure de di­ri­ger ef­fi­ca­ce­ment le Bu­reau. » Mais Co­mey se trouve en vi­site dans les lo­caux du FBI à Los An­geles. In­ter­rom­pu par des col­la­bo­ra­teurs à la mine sombre, il ap­prend la confir­ma­tion de son li­mo­geage de­vant un écran de té­lé­vi­sion. En guise de jus­ti­fi­ca­tion, la pré­si­dence di­vulgue les mé­mo­ran­dums si­gnés par le mi­nistre de la Jus­tice, Jeff Ses­sions, et son nu­mé­ro deux, Rod Ro­sen­stein, qui re­prochent à Co­mey d’avoir eu la main trop lourde contre Hilla­ry Clin­ton et sa mes­sa­ge­rie pri­vée. Un Ro­sen­stein li­vide, fu­rieux d’avoir ain­si été ins­tru­men­ta­li­sé, me­nace de dé­mis­sion­ner si la vé­ri­té n’est pas ré­ta­blie: Trump trou­vait Co­mey trop « in­dul­gent » en­vers Clin­ton et avait de­man­dé à Ro­sen­stein de pré­pa­rer contre lui un ré­qui­si­toire la se­maine pré­cé­dente.

LES INDISCRÉTIONS DE TRUMP

Le len­de­main, les mé­dias, hu­mant l’odeur du sang, pro­meuvent une autre thèse : Co­mey a sau­té car l’en­quête russe exas­père Do­nald Trump. Son re­fus d’ac­cré­di­ter la thèse se­lon la­quelle Ba­rack Oba­ma au­rait pla­cé son suc­ces­seur sur écoute n’a rien ar­ran­gé. Ce 10 mai, Do­nald Trump ac­cueille les deux émis­saires de Vla­di­mir Pou­tine, dans le Bu­reau ovale. Au me­nu, la Syrie et les risques d’at­ten­tats aé­riens à l’aide d’or­di­na­teurs pié­gés. Trump ne peut s’em­pê­cher de louer «l’ex­cel­lence des ren­sei­gne­ments» dont il dis­pose. Il ré­vèle à ses in­vi­tés russes la na­tio­na­li­té - is­raé­lienne - de la source in­fil­trée au sein de l’État is­la­mique, et sa lo­ca­li­sa­tion, à Mos­soul (Irak). Les fuites à la presse sont im­mé­diates,

lan­cées par des col­la­bo­ra­teurs in­ter­dits de­vant tant d’ama­teu­risme. La Mai­sonB­lanche est de­ve­nue un pa­nier per­cé qu’ali­mentent la pa­ra­noïa pré­si­den­tielle gran­dis­sante et les frus­tra­tions de col­la­bo­ra­teurs mo­ri­gé­nés pour leur in­com­pé­tence. À l’ins­tar du contro­ver­sé por­te­pa­role Sean Spi­cer et de sa rem­pla­çante, Sa­rah Hu­cka­bee San­ders, se­lon la­quelle «le gros des troupes du FBI avait per­du confiance en leur di­rec­teur», ce que le chef par in­té­rim du Bu­reau fé­dé­ral, An­drew McCabe, contes­te­ra for­mel­le­ment le len­de­main.

LE DÉSAVEU D’AN­DREW MCCABE

Le même soir, sur NBC, Trump ad­met que l’en­quête russe « a joué un rôle » dans l’évic­tion de Co­mey, contre­di­sant les dé­né­ga­tions of­fi­cielles de ses su­bor­don­nés. Il as­sure que Co­mey au­rait sol­li­ci­té un dî­ner «afin de sau­ver son job». Ce bo­ni­ment dé­clenche une ré­ac­tion en chaîne in­con­trô­lable. Des col­la­bo­ra­teurs du di­rec­teur dé­chu ri­postent, ar­guant que Trump est ce­lui qui a lan­cé l’in­vi­ta­tion à dî­ner, se per­met­tant ce soir-là d’exi­ger la « loyau­té » de Co­mey. Un tweet ma­ti­nal, le 12 mai, ag­grave le cas du pré­sident : « Co­mey fe­rait bien d’es­pé­rer qu’il n’y a pas d’en­re­gis­tre­ments de nos conver­sa­tions. » L’al­lu­sion aux écoutes qui per­dirent Richard Nixon du­rant l’en­quête sur le Wa­ter­gate est confon­dante. Le mil­liar­daire new-yor­kais vient-il de se ti­rer une balle dans le pied, en in­di­quant aux en­quê­teurs du FBI et du Congrès où cher­cher ?

OBS­TRUC­TION DE JUS­TICE

Le cal­vaire de Do­nald Trump ne fait que com­men­cer : les 15 et 16 mai, le Wa­shing­ton Post et le New York Times lancent trois nou­veaux pa­vés dans la mare, ré­vé­lant les indiscrétions fa­tales de Trump avec ses in­vi­tés russes, la com­pro­mis­sion d’une opé­ra­tion is­raé­lienne à Mos­soul et un autre af­front, plus gra­vis­sime en­core, en­vers Co­mey. « Lais­sez donc Flynn tran­quille, c’est un bon gars », au­rait sug­gé­ré le pré­sident le 14 fé­vrier, in­ci­tant Co­mey à consi­gner par écrit cette ten­ta­tive d’obs­truc­tion de jus­tice. Qui pour­rait ou­vrir la voie dans un ave­nir in­dé­ter­mi­né à une pro­cé­dure de des­ti­tu­tion.

L’HALLALI AU CONGRÈS ?

La coupe est pleine pour le Congrès, où ré­pu­bli­cains et dé­mo­crates mê­lés exigent de voir les notes écrites de Co­mey et conduisent Ro­sen­stein, le 17 mai, à nom­mer un pro­cu­reur spé­cial et in­dé­pen­dant, Ro­bert Muel­ler, ex-di­rec­teur du FBI, pour me­ner l’en­quête sur les liens entre la Rus­sie et le clan Trump. Le pré­sident amé­ri­cain s’est en­vo­lé ven­dre­di pour un pé­riple in­ter­na­tio­nal de huit jours. Loin de Wa­shing­ton, où dé­bute pour­tant une nou­velle se­maine de tous les dan­gers: l’in­cor­rup­tible James Co­mey, libre de sa pa­role, est convié à té­moi­gner de­vant le Congrès mer­cre­di 24 mai. Te­nant à sa mer­ci un pré­sident ap­pren­ti sor­cier, de plus en plus iso­lé, qui pen­sait pour­tant bien faire en le débarquant quinze jours au­pa­ra­vant. L’hallali ?

YURI GRIPAS/REUTERS

Do­nald Trump, jeu­di à la Mai­son-Blanche, lors de la te­nue d’une con­fé­rence de presse.

1974 RICHARD NIXON Sur fond de Wa­ter­gate, le pré­sident Nixon dé­mis­sionne alors que le Congrès s’ap­prête à vo­ter sa des­ti­tu­tion.

1868 AN­DREW JOHN­SON Le Congrès nor­diste lance une pro­cé­dure d’em­pê­che­ment contre lui. Le pré­sident su­diste échappe à la des­ti­tu­tion à une voix près.

Ac­cu­sé de par­jure dans l’af­faire Le­wins­ky, le pré­sident est sau­vé par le vote du Sé­nat. 1998 BILL CLIN­TON

Comments

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.