QUAND LES CHER­CHEURS RUSSES VEULENT CONCURRENCER LES AMÉ­RI­CAINS

L’uni­ver­si­té russe ITMO de Saint-Pé­ters­bourg forme de jeunes gé­nies in­for­ma­ti­ciens qui do­minent les meilleurs concours mondiaux. Un exemple qui illustre comment la Rus­sie, mal­gré un manque ré­cur­rent de moyens et des sa­laires plus bas qu’ailleurs, tente de

Le Figaro - - LA UNE - Marc Cher­ki mcher­ki@le­fi­ga­ro.fr EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À SAINT-PÉ­TERS­BOURG

Nous sa­vons tous que Me­la­nia est la femme de Do­nald Trump. Mais les as­sis­tants qui gèrent ses comptes sur les ré­seaux so­ciaux ne doivent sû­re­ment pas être ma­riés ! », as­sure Andrey Fil­chen­kov, pro­fes­seur as­so­cié en in­for­ma­tique à l’uni­ver­si­té ITMO, à Saint-Pé­ters­bourg (Rus­sie). Cette cer­ti­tude, il l’a for­gée avec les cher­cheurs de l’uni­ver­si­té de Sin­ga­pour et ses équipes en éla­bo­rant un al­go­rithme qui pré­dit le sta­tut ma­ri­tal d’une per­sonne en fonc­tion de son com­por­te­ment sur les ré­seaux so­ciaux (heures de connexion, taille moyenne des tweets, na­ture des photos en­voyées, etc.). Le programme, pré­cis à 86 %, a bien confir­mé que Ba­rack Oba­ma était ma­rié. Mais il a consi­dé­ré que Do­nald Trump se com­por­tait comme un cé­li­ba­taire, à par­tir des don­nées de ses comptes sur Twit­ter, Ins­ta­gram et Fours­quare (qui per­met de re­com­man­der des lieux de loisirs au­tour de l’en­droit où l’on se trouve). L’anec­dote té­moigne de la créa­ti­vi­té de cer­tains scien­ti­fiques russes et de leur vo­lon­té de mo­der­ni­ser la re­cherche du pays. Le but : dis­sua­der les jeunes di­plô­més de choi­sir l’exil, vers des pays où les sa­laires sont plus at­trayants et la re­cherche mieux do­tée.

Trois étages au-des­sus d’un ré­cent mu­sée de l’ho­lo­gra­phie, où une re­pro­duc­tion de Lé­nine en 3D cô­toie le robot R2D2 de Star Wars qui semble en relief, une salle du conseil de l’ITMO, lam­bris­sée et aux im­po­santes mou­lures, té­moigne du poids de l’his­toire des sciences de cet ins­ti­tut fon­dée en 1900, à l’époque des Ro­ma­nov. Mais l’ac­ti­vi­té pré­sen­tée au­jourd’hui dans cette vieille bâ­tisse est as­sez nou­velle pour l’uni­ver­si­té. Ce n’est qu’en 1990 que l’ins­ti­tut, au­tre­fois spé­cia­li­sé en mé­ca­nique et en op­tique, a en­ta­mé sa per­cée en in­for­ma­tique.

Sur le plan in­ter­na­tio­nal, l’uni­ver­si­té n’est qu’à la 56e place mon­diale des meilleurs éta­blis­se­ments pour les tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion, se­lon le clas­se­ment bri­tan­nique Times Hi­gher Edu­ca­tion. Mais, de­puis le dé­but des an­nées 2000, ses étu­diants en­chaînent les suc­cès lors d’un concours an­nuel de pro­gram­ma­tion or­ga­ni­sé par la so­cié­té sa­vante amé­ri­caine ACM (As­so­cia­tion for Com­pu­ting Ma­chi­ne­ry). Ce concours, l’ICPC (In­ter­na­tio­nal Col­le­giate Pro­gram­ming Con­test), spon­so­ri­sé par IBM, op­pose de­puis 1977 des équipes de trois étu­diants de la même uni­ver­si­té qui doivent ré­soudre le maxi­mum de pro­blèmes in­for­ma­tiques en cinq heures avec un seul or­di­na­teur. « Il n’y a pas une seule autre uni­ver­si­té que la nôtre qui ait ga­gné six fois cette com­pé­ti­tion », s’en­or­gueillit Li­dia Pe­rovs­kaya, en­sei­gnante au dé­par­te­ment de tech­no­lo­gies in­for­ma­tique. L’an­cien ins­ti­tut d’op­tique fait mieux que les pres­ti­gieux MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy), Stan­ford, Har­vard ou l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie ! La der­nière vic­toire amé­ri­caine re­monte à 1997. De­puis, ITMO par­tage sou­vent les meilleures places avec trois autres éta­blis­se­ments du pays (l’uni­ver­si­té d’État de Mos­cou, celle de Saint-Pé­ters­bourg et l’Ins­ti­tut de Mos­cou en phy­sique et en tech­no­lo­gies).

La rai­son de ces suc­cès ? «Nous avons les meilleurs étu­diants ! », lance Vla­di­mir Ulyant­sev, post­doc­to­rant et cher­cheur en in­for­ma­tique. « C’est un peu ra­pide comme ex­pli­ca­tion », tem­père l’en­traî­neur des équipes de l’uni­ver­si­té Andrey Stankevich, qui a ga­gné la mé­daille d’or en 2001. Il ajoute que la sé­lec­tion s’ef­fec­tue « dès le ly­cée, pour les élèves qui ont de bonnes per­for­mances en ma­thé­ma­tiques et qui par­ti­cipent aux Olym­piades d’in­for­ma­tique dans chaque ré­gion du pays. Avoir les meilleurs élèves aide à at­ti­rer les meilleurs en­sei­gnants et des pro­fes­sion­nels qui ac­ceptent de par­ta­ger leurs sa­voirs. » Se­lon Stankevich, le sys­tème d’édu­ca­tion en Rus­sie a tou­jours été très fort et bien struc­tu­ré. L’in­for­ma­tique se se­rait in­sé­rée dans ce moule, ré­pu­té pour sa for­ma­tion en ma­thé­ma­tiques, en phy­sique théo­rique et en chi­mie.

Il y a aus­si un in­té­rêt fi­nan­cier pour les étu­diants. Ce ne sont pas tant les prix ga­gnés : 7 500 dol­lars par mé­daille d’or et par équipe, et 15 000 pour le cham­pion mon­dial. Mais par­ti­ci­per aux très sé­lec­tives olym­piades russes de pro­gram­ma­tion « donne la pos­si­bi­li­té aux ly­céens d’être ac­cep­tés à l’uni­ver­si­té sans com­pé­ti­tion et d’y étu­dier gra­tui­te­ment, ce qui sé­duit da­van­tage d’élèves à y par­ti­ci­per chaque an­née ». Se­lon leurs ré­sul­tats, 80 % des étu­diants russes suivent leurs études gra­tui­te­ment, mais 20% doivent payer des droits an­nuels (1 900 à 3 200 eu­ros par an). L’in­for­ma­tique est éri­gée comme une va­leur d’ex­cel­lence, un peu comme le foot­ball amé­ri­cain per­met aux meilleurs d’in­té­grer les grandes uni­ver­si­tés aux États-Unis. Un ac­cord stra­té­gique entre l’uni­ver­si­té et le mi­nis­tère de la Dé­fense En­fin, être re­te­nu pour le concours ACM-ICPC ajoute une pré­cieuse ligne sur le cur­ri­cu­lum vi­tae. « Ga­gner vous ap­porte une my­riade d’offres d’em­ploi. Google me contacte en­core au moins une fois par an ! Mais de­puis mon en­fance, je vou­lais de­ve­nir un cher­cheur, un peu comme le per­son­nage d’Egon Spen­gler dans le film SOS Fan­tômes », ajoute Maxim Buz­da­lov, 29 ans, qui a ga­gné avec son équipe la pre­mière place au concours ICPC en 2009 à Stock­holm (Suède). Faire de la re­cherche en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle à l’uni­ver­si­té ITMO est de­ve­nu un mo­teur qui lui per­met d’avoir son nom et ses al­go­rithmes « ci­tés dans des publications scien­ti­fiques ». De son cô­té, Niyaz Nig­ma­tul­lin, 25 ans, qui était par­mi les gagnants de 2012, a re­joint il y a deux ans le ré­seau so­cial russe vk.com, à temps par­tiel. Ce qui lui per­met de « sa­voir quelles tech­no­lo­gies sont uti­li­sées dans le monde réel et celles qui ne sont bonnes qu’en théo­rie ».

Outre la « mo­ti­va­tion », ils ont eu le « sou­tien de l’en­traî­neur » qui leur a pro­po­sé des ses­sions de for­ma­tion per­son­na­li­sée, un en­traî­ne­ment deux fois par se­maine et des camps d’études d’une di­zaine de jours deux à trois fois par an. Les étu­diants ont eu à pro­gram­mer les ques­tions des pré­cé­dents concours comme «trou­ver le che­min le plus court pour al­ler d’une ville à une autre avec des ar­rêts im­po­sés » ou « quels puits fo­rer se­lon les cours at­ten­dus du ba­ril de pé­trole?». Ils ont aus­si été in­ci­tés à par­ti­ci­per à d’autres com­pé­ti­tions, telles la Google Code Jam et la coupe des Ha­ckeurs de Fa­ce­book.

L’ICPC offre aus­si une vi­trine na­tio­nale à l’éta­blis­se­ment. Après sa cin­quième vic­toire en 2013, « un ac­cord stra­té­gique a été si­gné entre le mi­nistre de la Dé­fense, Ser­geï Shoi­gu et moi-même », ra­conte Vla­di­mir Va­si­lyev, rec­teur d’ITMO. Une coo­pé­ra­tion «pour dé­ve­lop­per des lo­gi­ciels, no­tam­ment pour des vé­hi­cules vo­lants, ou pour créer des équi­pe­ments élec­tro-op­tiques et for­mer des ex­perts pour le mi­nis­tère de la Dé­fense ». Il ne pré­cise pas s’il s’agis­sait de pré­pa­rer des « ha­ckeurs » pour le gouvernement. Mais l’uni­ver­si­té a ain­si pu at­ti­rer les meilleurs ta­lents en in­for­ma­tique du pays et ob­te­nir des cré­dits pour de nou­velles dis­ci­plines.

En 2014, l’ITMO a ain­si dé­ci­dé de créer un nou­veau la­bo­ra­toire en chi­mie ap­pli­quée. « Des fonds pu­blics du “programme 5-100” d’ex­cel­lence de l’Aca­dé­mie des sciences (un programme gou­ver­ne­men­tal lan­cé en 2013 pour amé­lio­rer le clas­se­ment in­ter­na­tio­nal de 21 uni­ver­si­tés du pays d’ici à 2020, NDLR) ont été ac­cor­dés », pré­cise l’éco­no­miste Ni­na Ya­ny­ki­na, en charge de la ges­tion de pro­jets et du dé­par­te­ment in­no­va­tion. Cette der­nière a contri­bué à la nais­sance de 48 en­tre­prises, is­sues de l’uni­ver­si­té, qui pour­raient ai­der à le­ver des fonds sup­plé­men­taires. Mal­gré ce vi­vier, une seule start-up, spé­cia­li­sée dans le cryp­tage quan­tique de com­mu­ni­ca­tions, a pour le mo­ment le­vé de mo­destes sommes au­près d’in­ves­tis­seurs pri­vés.

Un la­bo­ra­toire très mo­derne y a été construit, di­ri­gé par un jeune chi­miste, Vla­di­mir Vi­no­gra­dov. Il a été pous­sé à ce poste par Da­vid Av­nir, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem, qui, après l’avoir pris sous son aile en 2011, a dé­ci­dé d’al­ler en Rus­sie pour y dé­fendre sa can­di­da­ture pour le nou­veau la­bo­ra­toire. Trois ans plus tard, « nous avons dé­po­sé une de­mande pour une di­zaine de bre­vets, dont une mé­thode ma­gné­tique contre la throm­bose », confie Vla­di­mir Vi­no­gra­dov. Aux fi­nan­ce­ments pu­blics, il a ajou­té des contri­bu­tions fi­nan­cières de 14 en­tre­prises pour des re­cherches ap­pli­quées. Avec son men­tor is­raé­lien, ils ont pu­blié dans des re­vues scien­ti­fiques de ré­fé­rence et Da­vid Av­nir juge que le la­bo­ra­toire « se classe au ni­veau des meilleurs au monde ». Et Vla­di­mir Vi­no­gra­dov d’ajou­ter : «En Rus­sie, il y a beau­coup d’étu­diants ta­len­tueux. Par le pas­sé, la plu­part ont dé­ci­dé de quit­ter le pays. Main­te­nant nous pour­rons sé­lec­tion­ner les meilleurs et les re­te­nir. »

Mais les fonds pu­blics at­tri­bués pour créer le la­bo­ra­toire de chi­mie ap­pli­quée s’ins­crivent dans un sché­ma po­li­tique plus large. C’est Vla­di­mir Pou­tine qui a ap­prou­vé le programme 5-100 de l’Aca­dé­mie des sciences. Pour la Rus­sie, la ba­taille de la re­cherche est bien re­lan­cée.

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ANDREY STANKEVICH, EN­TRAέNEUR DES ÉQUIPES DE PRO­GRAM­MA­TION DE L’UNI­VER­SI­TÉ

@ANDREWZTA

YOUTH-POR­TAL.COM

Les bâ­ti­ments 1900 abritent l’uni­ver­si­té russe de ITMO à Saint-Pé­ters­bourg. De­puis le dé­but des an­nées 2000, ses étu­diants raflent les meilleures places dans les concours in­ter­na­tio­naux de pro­gram­ma­tion.

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