L’in­ter­view de Charles-Édouard Bouée, PDG de Ro­land Ber­ger

Les en­jeux de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle sont im­menses. Le PDG du ca­bi­net Ro­land Ber­ger plaide pour une prise de conscience des États.

Le Figaro - - LA UNE - PROPOS RE­CUEILLIS PAR JACQUES-OLI­VIER MAR­TIN @joc­jom CHARLES-ÉDOUARD PDG DE RO­LAND BER­GER

À quoi bon ap­prendre les langues étran­gères si notre es­clave nu­mé­rique pro­pose une tra­duc­tion si­mul­ta­née ? À quoi bon ap­prendre à rai­son­ner si la ma­chine le fait mieux nous?» que

CHARLES-ÉDOUARD BOUÉE

Charles-Édouard Bouée ob­serve de­puis des an­nées l’im­pact de la trans­for­ma­tion nu­mé­rique sur les en­tre­prises et plus lar­ge­ment sur l’en­semble des ci­toyens. Dans son der­nier ou­vrage(*), il dé­crit comment l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle va s’im­po­ser dans nos vies.

LE FIGARO. - Qu’est-ce que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ? Charles-Édouard BOUÉE. - En sim­pli­fiant, c’est la re­pro­duc­tion par la ma­chine d’un cer­veau hu­main. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, c’est donc la ca­pa­ci­té d’ac­qué­rir des connais­sances, de rai­son­ner, de dé­ci­der et en­fin, à un mo­ment ou à un autre, de prendre conscience de sa propre exis­tence. À ce stade, on par­le­ra de sin­gu­la­ri­té, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle de­vrait alors s’au­to­dé­ve­lop­per comme le cer­veau hu­main, qui n’a ja­mais ces­sé d’évo­luer de­puis des mil­liers d’an­nées.

Mais à quand re­monte l’idée de faire une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ? Au cours de la Se­conde Guerre mon­diale, des scien­ti­fiques ont ten­té de construire des ma­chines plus in­tel­li­gentes que l’en­ne­mi, en com­plexi­fiant le co­dage de l’in­for­ma­tion pour que les mes­sages de­viennent in­dé­chif­frables. C’est une pre­mière étape, qui a pro­ba­ble­ment fait prendre conscience qu’il était pos­sible de rap­pro­cher la ma­chine du cer­veau. Mais c’est avec l’in­for­ma­tique que les tra­vaux vont réel­le­ment dé­bu­ter. Au cours de l’été 1956, à Dart­mouth, dans le Con­nec­ti­cut, des cher­cheurs dé­cident de ré­flé­chir au développement d’une ma­chine ca­pable de re­pro­duire les mé­ca­nismes du cer­veau hu­main. Pour la pre­mière fois, l’ex­pres­sion «in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle » est évo­quée.

Pour­quoi en parle-t-on au­tant en ce mo­ment ? Son développement re­pose sur la com­bi­nai­son de trois fac­teurs : des al­go­rithmes, de la puis­sance de cal­cul et des don­nées. Or, des pro­grès consi­dé­rables ont été réa­li­sés sur ces trois points. L’iP­hone a la puis­sance de cal­cul de celle de l’ar­mée amé­ri­caine plus celle de la Na­sa de 1984. En ré­su­mé, la guerre froide, c’est deux iP­hone! Quant aux don­nées, nous avons chan­gé de di­men­sion. Nous ac­cu­mu­lons dé­sor­mais tous les deux ans l’équi­valent de l’en­semble de ce que l’hu­ma­ni­té avait pro­duit au­pa­ra­vant. En­fin, les ré­seaux de neu­rones in­for­ma­tiques qui visent à re­pro­duire l’in­tel­li­gence neu­ro­nale hu­maine sont de plus en plus per­for­mants. Nous sommes à un tour­nant.

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est-elle dé­jà en­trée dans nos vies ? Quelques briques élé­men­taires le sont dé­jà. C’est le cas de la re­con­nais­sance vo­cale em­bar­quée dans nos smart­phones ou ins­tal­lée dans nos lo­ge­ments via Echo de Google, Alexa d’Ama­zon… ca­pable de nous com­prendre et de prendre en charge nos re­quêtes. La re­con­nais­sance d’image est aus­si en plein développement. Wat­son d’IBM est un ou­til qui per­met d’ana­ly­ser l’ima­ge­rie mé­di­cale mieux qu’un ra­dio­lo­giste. Nous n’en sommes qu’au dé­but mais le mou­ve­ment va ra­pi­de­ment prendre de l’am­pleur.

Qu’en­ten­dez-vous par ra­pi­de­ment ? Dans une dé­cen­nie, je pense que nous dis­po­se­rons d’une in­tel­li­gence por­ta­tive comme nous dis­po­sons au­jourd’hui du smart­phone. On ne peut pré­dire en­core sa forme mais je crois à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle in­di­vi­dua­li­sée dans la­quelle les don­nées res­te­ront pri­vées. Avec cet ou­til qui nous ac­com­pa­gne­ra en per­ma­nence, notre vie va chan­ger ain­si que l’usage d’In­ter­net. Pre­nons un exemple : notre in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle per­son­nelle com­man­de­ra di­rec­te­ment au­près d’un tiers le ser­vice dont son pro­prié­taire au­ra be­soin. Il est pro­bable que les pla­te­formes comme Uber ou Airbnb dis­pa­raissent. De même, cette in­tel­li­gence ira com­man­der au meilleur prix et avec le meilleur ser­vice le pro­duit que l’on compte ache­ter. La pro­mo­tion et la pu­bli­ci­té vont donc se trans­for­mer.

Quel se­ra l’im­pact sur le tra­vail ? De nom­breuses tâches vont dis­pa­raître, celles qui sont ré­pé­ti­tives, c’est dé­jà le cas, et d’autres plus éla­bo­rées éga­le­ment, à me­sure que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle va se per­fec­tion­ner. Mais grâce à cet ou­til, nous aug­men­te­rons éga­le­ment nos ca­pa­ci­tés et donc l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour­ra re­don­ner de la va­leur au tra­vail. Les plus ima­gi­na­tifs pour­ront plus fa­ci­le­ment trans­for­mer leurs idées en pro­jets. Cette as­so­cia­tion de­vrait fa­vo­ri­ser la créa­tion d’en­tre­prises et de mé­tiers à haute va­leur ajou­tée.

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ne fi­ni­rat-elle pas par me­na­cer l’hu­ma­ni­té ? Il est cer­tain qu’à me­sure qu’elle réa­li­se­ra des tâches qui in­com­baient jusque-là aux hommes, une cer­taine forme d’oi­si­ve­té pour­rait s’ins­tal­ler. À quoi bon ap­prendre les langues étran­gères si notre es­clave nu­mé­rique pro­pose une tra­duc­tion si­mul­ta­née ? À quoi bon ap­prendre à rai­son­ner si la ma­chine le fait mieux que nous? Il est as­sez clair que si nous n’en­traî­nons pas notre cer­veau, il s’af­fai­bli­ra et nous pour­rions ra­pi­de­ment faire face à un risque de dé­ca­dence. L’his­toire nous a mon­tré que la chute des em­pires est sur­ve­nue sous le coup de dif­fé­rents fac­teurs, qu’il s’agisse de la cor­rup­tion des élites, de la désor­ga­ni­sa­tion de la gou­ver­nance, des conquêtes in­utiles et rui­neuses, des ca­tas­trophes na­tu­relles… L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est peut-être la pro­chaine me­nace qui dé­trui­ra l’em­pire hu­main. Dans mon livre, je fais l’hy­po­thèse qu’en 2038 nous pour­rions ar­ri­ver à la sin­gu­la­ri­té. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour­rait être alors ten­tée de mo­di­fier notre monde pour qu’il s’adapte au mieux à son propre développement, en sé­cu­ri­sant par exemple l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en éner­gie vi­tale pour son fonc­tion­ne­ment. Il y au­rait alors un risque de dé­bor­de­ment.

Vous êtes donc as­sez pes­si­miste… J’es­saie d’être réa­liste. Ja­mais l’homme n’a ar­rê­té le pro­grès tech­no­lo­gique, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle va donc ga­gner en puis­sance. Au tra­vers de ce ré­cit, j’ap­pelle à une prise de conscience des États et des hommes pour que nous nous pré­pa­rions dès main­te­nant à ce scé­na­rio, qui n’est pas cer­tain mais ab­so­lu­ment cré­dible. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle nous ré­serve aus­si beau­coup d’op­por­tu­ni­tés de crois­sance et de développement, nous de­vons les sai­sir à pleines mains. (*) « La Chute de l’em­pire hu­main », de Charles-Édouard Bouée, avec Fran­çois Roche, Grasset, 2017.

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