À Pa­ris, un quar­tier hos­tile aux femmes

In­sul­tées et har­ce­lées, des ri­ve­raines qui re­fusent de se re­tran­cher chez elles in­ter­pellent le chef de l’État.

Le Figaro - - LA UNE - STÉ­PHANE KOVACS Ko­vacsSt

SÉ­CU­RI­TÉ Les in­sultes, le har­cè­le­ment, les vols à la tire, l’al­coo­lisme de rue, les tra­fics, les cra­chats... C’est de­ve­nu le quo­ti­dien des ha­bi­tantes du quar­tier Cha­pelle-Pa­jol, à che­val sur les Xe et XVIIIe ar­ron­dis­se­ments de Pa­ris. Au­jourd’hui, comme le re­lève Le Pa­ri­sien, elles contre-at­taquent. Se consi­dé­rant comme « une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion au coeur de Pa­ris », ces femmes adressent une pé­ti­tion au pré­sident de la Ré­pu­blique et aux élus concer­nés. « C’est un pro­blème bien réel, grave et en aug­men­ta­tion, même si cer­taines ex­pres­sions sont ex­ces­sives, ad­met Rémi Fé­raud, le maire (PS) du Xe. Je connais cer­taines de ces ha­bi­tantes, elles ont rai­son de se mo­bi­li­ser. »

En quelques heures, la pé­ti­tion a dé­pas­sé les 2 500 si­gna­taires. Les rues au­tour du mé­tro La Cha­pelle « sont aban­don­nées aux seuls hommes : plus une femme dans les ca­fés comme à La Royale ou au Cy­clone, dé­noncent deux as­so­cia­tions. Pas un en­fant dans le square Louise-deMa­rillac. Cer­taines d’entre nous se terrent chez elles ». Au bar-ta­bac La Royale, Na­tha­lie, jeune co­gé­rante de 20 ans, confirme : « J’ai à peine 10 % de femmes par­mi ma clien­tèle, dit-elle. À l’ins­tant, avec ma ser­veuse, on est les deux seules femmes. Ha­bi­tuée aux agres­sions ver­bales, je ne porte que des jog­gings. » De­puis son comp­toir, Na­tha­lie « peut voir que des hommes res­tent là toute la jour­née à ob­ser­ver les pas­sants, cher­chant ce qu’ils pour­raient vo­ler ». « Ma mère s’est fait ar­ra­cher son por­table, ra­conte-t-elle. Ils rentrent, ne consomment pas, de­mandent un verre d’eau gra­tuit. Si on leur re­fuse, ils nous in­sultent. On n’en peut plus. Si j’avais le choix, je quit­te­rais ce quar­tier. »

La plu­part ont dé­ployé des « stra­té­gies de con­tour­ne­ment » pour évi­ter le mé­tro La Cha­pelle. « Quand elle rentre un peu tard, com­pagne prend un taxi, ou alors je vais la cher­cher à la sta­tion, ex­plique Mou­rad*, com­mer­çant. Après 17 heures, ça de­vient une zone de non-droit. Entre les ven­deurs à la sau­vette, les pick­po­ckets, les mi­grants et la salle de shoot pas loin, notre quar­tier n’est plus vi­vable. »

« J’en ai 40 de­vant chez moi »

D’autres changent même leur mode de vie. « Plus ques­tion de sor­tir main dans la main avec ma co­pine, sou­pire Ma­rie. En tant qu’ho­mo, on se prend plein de ré­flexions. Et si on ré­pond, on nous ré­torque “C’est pas toi qui fais la loi ici !” Un jour un bar­bu en djel­la­ba a lan­cé à une amie, une grande blonde en jupe “Dis donc est-ce que ton ma­ri sait que tu sors comme ce­la ?”» Les fillettes ne vont plus seules à l’école. Les femmes ne mettent plus de robes et marchent sur les pistes cy­clables plu­tôt que de « se faire frô­ler », ou « mettre la main aux fesses » par des groupes d’hommes sou­vent avi­nés. « Mes amies ne veulent plus ve­nir chez moi », té­moigne une re­trai­tée, qui a vu le quar­tier se dé­gra­der en vingt ans.

« Ça s’est beau­coup ag­gra­vé de­puis la crise mi­gra­toire, pour­suit Vir­gi­nie*, qui vit seule avec sa fille de 5 ans. Il y a des as­so­ma cia­tions pro­sé­lytes qui dis­tri­buent des re­pas ha­lal et em­mènent les mi­grants à la mos­quée. Le soir, il n’y a que des hommes, par­tout. Des tra­fics, aus­si, d’êtres hu­mains, de drogue, de faux do­cu­ments. Le gé­rant du Car­re­four Mar­ket est obli­gé de sor­tir pour faire fuir des dea­lers et des vo­leurs qui font peur aux clients. » Pour ces femmes, « plus dé­sta­bi­li­santes en­core sont les réac­tions » des élus : « La mai­rie nous parle de notre “sen­ti­ment de vul­né­ra­bi­li­té”, s’in­digne Vir­gi­nie. Mais quand vous vous faites en­ca­drer par cinq types me­na­çants, ce n’est pas un “sen­ti­ment”, c’est la réa­li­té ! »

Aux abords du centre de pré­ac­cueil de la porte de la Cha­pelle, qui fait face aux 50 à 75 ar­ri­vées quo­ti­diennes de mi­grants, éclatent sou­vent des ba­garres. « Ils se sont ré­par­ti les pas-de-porte, re­late Na­tha­lie, une ri­ve­raine de 55 ans. Chaque soir, j’en ai au moins 40 de­vant chez moi. Je ne vous parle pas de leurs ré­flexions... Je dois at­tendre cal­me­ment qu’ils veuillent bien par­tir pour faire mon code. Ils re­viennent bien sûr aus­si­tôt. D’autres portes d’im­meuble ont été dé­fon­cées. J’ai vu des voi­sines en pleu­rer. »

Pour Ca­ro­line De Haas, mi­li­tante fé­mi­niste et can­di­date sou­te­nue par le Front de gauche et les éco­lo­gistes, « ce pro­blème de sé­gré­ga­tion dans l’espace pu­blic n’est pas nou­veau ». « 100 % des femmes se sont dé­jà fait har­ce­ler dans les trans­ports en com­mun, rap­pelle-t-elle. Pas­sons main­te­nant de l’in­di­gna­tion à l’ac­tion ! » Des « marches ex­plo­ra­toires » et « un ré­amé­na­ge­ment de la pro­me­nade entre Bar­bès et Sta­lin­grad » sont dé­jà pré­vues, an­nonce Rémi Fé­raud. Quant à la Ville de Pa­ris et la Pré­fec­ture de po­lice, elles pro­mettent « un dis­po­si­tif pour sanc­tion­ner les au­teurs de ces actes et per­mettre au plus vite un re­tour à la nor­male ».■ * Pré­nom mo­di­fié.

FRAN­ÇOIS BOU­CHON/LE FIGARO

Au­tour du mé­tro La Cha­pelle, des hommes oc­cupent l’espace pu­blic et har­cèlent les pas­santes.

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