LE FAN­TAS­TIQUE S’IN­VITE AU FES­TI­VAL DE CANNES

De la ma­ni­pu­la­tion gé­né­tique d’« Ok­ja » à l’ange sal­va­teur de « La Lune de Ju­pi­ter », la com­pé­ti­tion cède au sur­na­tu­rel. Pour au­tant, le Fes­ti­val n’est pas en­core en­tré en lé­vi­ta­tion.

Le Figaro - - LA UNE - OLI­VIER DELCROIX ET ÉTIENNE SO­RIN @Del­croixx eso­rin@le­fi­ga­ro.fr

Ok­ja n’avait pas be­soin de ça. Le film du Sud-Co­réen Bong Joon-ho, pre­mière pro­duc­tion Net­flix à concou­rir pour la palme d’or, ali­mente la contro­verse de­puis l’an­nonce de sa sé­lec­tion en com­pé­ti­tion en avril der­nier (lire en­ca­dré ci-contre). De­puis, pas un jour à Cannes sans que le feuilleton connaisse de nou­veaux re­bon­dis­se­ments. Les fes­ti­va­liers, c’est-à-dire le ci­né­ma mon­dial, se dé­chirent sur le su­jet. Même le bar­man du Mar­ti­nez a une opi­nion, mais il pré­fère la gar­der pour lui. Ven­dre­di ma­tin, donc, c’est le bug.

Le ri­deau du Grand Théâtre Lu­mière ne se lève pas com­plè­te­ment au mo­ment où dé­marre la pro­jec­tion de l’un des films les plus at­ten­dus. Le maître co­réen du ci­né­ma de genre (po­lar, fan­tas­tique, scien­ce­fic­tion, de Me­mo­ries of Mur­der à Snow­pier­cer, en pas­sant par Mo­ther et The Host), c’est lui. Il a fal­lu at­tendre en­core puisque le gé­né­rique lan­cé, le ri­deau couvre un cin­quième de l’écran. Til­da Swin­ton a la tête cou­pée.

La bron­ca com­mence. Qui a dit que les cri­tiques de ci­né­ma ne sont pas du ma­tin? Sif­flets et huées fusent. Rien ne se passe. « Y’a plus de pro­jec­tion­niste ! » hurle quel­qu’un. Les conspi­ra­tion­nistes y voient un sabotage de Net­flix (l’écran de ci­né­ma, c’est fi­ni, on vous dit), les théo­ri- ciens du com­plot notent un at­ten­tat contre Net­flix (la salle n’est pas morte !). Le Fes­ti­val se fen­dra d’un com­mu­ni­qué pour dire que l’in­ci­dent tech­nique est pour lui. Après ce lé­ger contre­temps, la pro­jec­tion se dé­roule nor­ma­le­ment. Et le bel écran du Pa­lais des fes­ti­vals donne à Ok­ja toute la puis­sance vi­suelle du ci­né­ma de Bong Joon-ho.

Ok­ja est le nom d’un co­chon par­ti­cu­lier, créa­ture OGM sor­tie d’un la­bo­ra­toire amé­ri­cain, et spé­ci­men par­mi une ving­taine d’autres dis­sé­mi­nés en 2007 dans le monde pour faire ai­mer le porc. Le por­ce­let Ok­ja a eu la chance de gran­dir dans les mon­tagnes de Co­rée du Sud au­près de la jeune Mi­ja, or­phe­line très at­ta­chée à l’ani­mal aux al­lures d’hip­po­po­tame. Dix ans après, les bêtes doivent être ra­pa­triées aux États-Unis pour une opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion en forme d’élec­tion du co­chon de l’an­née. Mi­ja ne se laisse pas faire et va tout ten­ter pour ra­me­ner Ok­ja au ber­cail – voir l’in­croyable cour­se­pour­suite dans les rues de Séoul.

La cou­ra­geuse Co­réenne est la vé­ri­table hé­roïne d’un film et d’un monde glo­ba­li­sé do­mi­né par la culture amé­ri­caine et la langue an­glaise. La langue et son gé­nie sont d’ailleurs l’un des res­sorts du scé­na­rio (« la tra­duc­tion, c’est sa­cré »). Mi­ja ne parle que le co­réen avant d’as­si­mi­ler quelques mots d’an­glais et d’af­fron­ter la mul­ti­na­tio­nale à New York. Une mé­ta­phore par­faite de Bong Joon­ho, ci­néaste pro­fon­dé­ment co­réen re­cru­té par une pla­te­forme amé­ri­caine de strea­ming qui vise à s’im­mis­cer dans les foyers du monde en­tier. Avec ma­lice, il donne aux stars hol­ly­woo­diennes les rôles de dé­gé­né­rés : Til­da Swin­ton en soeurs ju­melles né­vro­sées, Jake Gyl­len­haal en pré­sen­ta­teur té­lé ri­di­cule ou Paul Da­no en me­neur du Front de li­bé­ra­tion des ani­maux. Ce sens de la sa­tire et du gro­tesque dis­tingue Bong Joon-ho d’un Spiel­berg, par­fois mièvre quand il filme un en­fant en mal d’amour.

Ci­néaste vir­tuose

Il est un lien évident, en re­vanche, entre le Co­réen et le Hon­grois Kor­nél Mun­druczó: ils ont osé por­ter à l’écran l’image d’un monde dé­ca­lé. Dé­jà, en 2005, le ci­néaste s’em­pa­rait du des­tin de Jeanne d’Arc pour en faire une co­mé­die mu­si­cale ico­no­claste, pro­je­tée en ou­ver­ture d’Un cer­tain re­gard. Cette fois, c’est en com­pé­ti­tion of­fi­cielle que le réa­li­sa­teur de White God (prix Un cer­tain re­gard en 2014) re­vient avec La Lune de Ju­pi­ter, drame fan­tas­tique au­tour d’Aryan, un jeune ré­fu­gié sy­rien qui, juste après avoir été abat­tu par les forces de po­lice char­gées de ré­gu­ler les fron­tières, se met à lé­vi­ter en pleine fo­rêt. Le mi­grant, dont les bles­sures mor­telles ont vite gué­ri, est ré­cu­pé­ré par un mé­de­cin dé­chu, qui veut faire for­tune avec le don de son pro­té­gé.

On ne peut s’em­pê­cher d’être im­pres­sion­né par la virtuosité du ci­néaste dans les scènes d’ac­tion, comme celle de la fuite dans les bois, em­bar­quant le spec­ta­teur dans une fuite éper­due. Même sur­prise vi­suelle avec la ma­nière dont il pro­pose ces sé­quences sur­réa­listes de lé­vi­ta­tion. Mais l’ape­san­teur du jeune homme, pa­ra­bole chris­tique à peine dé­gui­sée, cache mal la lour­deur du mes­sage. D’au­tant que Kor­nél Mun­druczó traite l’épi­neux pro­blème des mi­grants à tra­vers les codes d’un film de genre. On a donc droit à un hé­ros do­té de su­per­pou­voirs, vo­lant comme Su­per­man mais ne sa­chant pas maî­tri­ser son don.

Le film en­chaîne les pon­cifs : fu­sillades, course-pour­suite dans les rues de Bu­da­pest, ex­plo­sion dans le mé­tro, ba­garre san­glante dans un as­cen­seur, sans ou­blier l’as­saut ar­mé d’un hô­tel de luxe et le saut de l’ange à tra­vers un pan­neau vi­tré qui rap­pelle une scène culte du Blade Run­ner de Rid­ley Scott en… 1982. Le réa­li­sa­teur hon­grois cher­che­rait-il à se faire re­mar­quer par Hol­ly­wood? Un peu comme si Mi­chael Bay s’était em­pa­ré d’un film de Berg­man…

Ok­ja de Bong Joon-ho, avec Til­da Swin­ton

Ok­ja, du Sud-Co­réen Bong Joon-ho, est la pre­mière pro­duc­tion Net­flix à concou­rir pour la palme d’or.

PY­RA­MIDE

Le hé­ros de La Lune de Ju­pi­ter, dans une sé­quence sur­réa­liste de lé­vi­ta­tion.

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