Iran : le guide su­prême ar­bitre de la pré­si­den­tielle

Ali Kha­me­nei, qui a in­di­qué sa pré­fé­rence pour le conservateur Rais­si pour le scru­tin, reste la clé de voûte du ré­gime.

Le Figaro - - INTERNATIONAL - GEORGES MALBRUNOT @Malbrunot EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À TÉ­HÉ­RAN

MOYEN-ORIENT Il est avec son en­ne­mi is­raé­lien, Be­nya­min Né­ta­nya­hou, l’homme le plus puis­sant du Moyen-Orient. Mais aus­si par­mi les plus se­crets. Alors, quand le nu­mé­ro un du ré­gime ap­pa­raît der­rière les ri­deaux chez lui à la gui­dance, les flashs des pho­to­graphes cré­pitent.

À l’ou­ver­ture des bu­reaux ven­dre­di à 8 heures, l’aya­tol­lah Ali Kha­me­nei a dé­po­sé son bul­le­tin dans l’urne ins­tal­lée dans une im­mense salle en brique beige. «Vo­tez le plus pos­sible», a de­man­dé le lea­der d’un ré­gime pour le­quel la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions re­pré­sente une in­dis­pen­sable source de lé­gi­ti­mi­té. Un scru­tin pré­si­den­tiel dont les ré­sul­tats a prio­ri ser­rés, entre le sor­tant Has­san Ro­ha­ni, par­ti­san de l’ou­ver­ture, et le conservateur Ebra­him Rais­si, de­vraient être connus sa­me­di.

Longue ab­ba mar­ron, la te­nue des mol­lahs chiites, Ali Kha­me­nei avance d’un pas as­su­ré. À 77 ans, sa santé est pour­tant fra­gile. Mais le suc­ces­seur de Kho­mey­ni est tou­jours là. Ce­lui qui concentre l’es­sen­tiel des pou­voirs ha­bite et tra­vaille dans ce quar­tier Pas­teur (du nom du cé­lèbre mé­de­cin fran­çais), ap­pe­lé la gui­dance, dans le­quel Le Figaro a pu pé­né­trer avec une poi­gnée de jour­na­listes étran­gers. Étrange im­pres­sion d’être au coeur d’un pou­voir par na­ture se­cret, et en même temps plon­gé dans les en­trailles d’une mé­ga­lo­pole bouillon­nante de 15 mil­lions d’ha­bi­tants. La rue Va­li-Asr, la grande ar­tère bor­dée de pla­tanes qui par­court Té­hé­ran du nord au sud, est à deux pas. Mais «Pas­teur», comme l’évoquent du bout des lèvres les Ira­niens, est une zone ul­tra­sé­cu­ri­sée.

On y ac­cède après avoir fran­chi un pre­mier por­tail mé­tal­lique, puis une épaisse bar­rière cou­lis­sante, sur­veillée par des po­li­ciers ou des gar­diens de la ré­vo­lu­tion, l’uni­té d’élite entre les mains d’Ali Kha­me­nei. À l’in­té­rieur, de nom­breuses mai­sons, des es­paces verts. En ap­pa­rence, rien ne tranche avec le voi­si­nage. Une ca­serne de pom­piers fait face au bâ­ti­ment or­né de cal­li­gra­phies où le guide re­çoit ses hôtes et où il a vo­té.

Ali Kha­me­nei n’ac­corde ja­mais d’in­ter­views à la presse, ni lo­cale ni in­ter­na­tio­nale. Les rares jour­na­listes étran­gers au­to­ri­sés à l’ap­pro­cher sont fouillés au corps à plu­sieurs re­prises et leurs té­lé­phones por­tables re­ti­rés. Seul le port d’un crayon – mais non mé­tal­lique - est au­to­ri­sé. Ali Kha­me­nei a beau­coup d’en­ne­mis, chez lui, comme hors de ses fron­tières. Il a vo­té avec la main gauche, il ne peut pra­ti­que­ment plus faire usage de la droite, après avoir été vic­time d’un at­ten­tat en 1981.

D’épaisses lu­nettes à écailles au-des­sus d’une longue barbe des­sinent un vi­sage plu­tôt fer­mé. Mais en pri­vé, le guide su­prême ne se­rait pas aus­si sé­vère. «Il lit même beau­coup d’ou­vrages sur les ÉtatsU­nis », confiait l’an der­nier au Figaro, Ali Ak­bar Sa­le­hi, le pa­tron de l’or­ga­ni­sa­tion nu­cléaire, ce­lui que le guide avait se­crè­te­ment en­voyé au prin­temps 2013 au con­tact di­rect de di­plo­mates amé­ri­cains à Oman. Une ligne rouge était fran­chie entre deux en­ne­mis de plus de trente ans !

Ali Kha­me­nei tient pour­tant à res­ter le gar­dien de la pu­re­té idéo­lo­gique d’un ré­gime, tout à la fois is­la­mique et ré­vo­lu­tion­naire. Et tant qu’il se­ra en vie, peu d’évo­lu­tions dras­tiques sont à at­tendre à Té­hé­ran, même si son aval don­né à l’ac­cord nu­cléaire avec l’Oc­ci­dent a mon­tré qu’il est ca­pable de « flexi­bi­li­té hé­roïque ». Mais une flexi­bi­li­té ten­due vers un ob­jec­tif : sau­ver un sys­tème qu’Ali Kha­me­nei sait contes­té. Il dis­pose en ef­fet d’un fais­ceau de re­lais à tra­vers le pays, très utiles pour une élec­tion comme celle de ven­dre­di. Il y a les gar­diens de la ré­vo­lu­tion, les mi­li­ciens bas­sid­jis, mais aus­si son re­pré­sen­tant dans cha­cune des pro­vinces, ce­lui qui dit la prière du ven­dre­di en re­layant les mes­sages de la gui­dance. Au cours de la cam­pagne, le lea­der et ses amis n’ont pas hé­si­té à dé­non­cer les cri­tiques de Has­san Ro­ha­ni contre un sys­tème qui l’a pour­tant fait vice-roi ! Des cri­tiques d’une sé­vé­ri­té in­ha­bi­tuelle. Il faut dire que le pré­sident sor­tant s’est heur­té maintes fois à cet es­saim de conseillers de l’ombre, peu­plant la gui­dance au­tour d’Ali Kha­me­nei. Et c’est là le vé­ri­table centre du pou­voir en Iran. Un pou­voir for­cé­ment opaque, et sans pi­tié.

Pour ce scru­tin, Ali Kha­me­nei a in­di­qué sa pré­fé­rence pour le conservateur Rais­si. « Mais c’est un jeu perse, sou­rit un expatrié de longue date, que Rais­si soit élu ou dé­fait, le guide re­tom­be­ra sur ses pieds. » « Stra­té­gi­que­ment, ana­lyse un di­plo­mate, Ali Kha­me­nei n’a pas tel­le­ment d’al­ter­na­tives que de sou­te­nir Ro­ha­ni. Le guide a ava­li­sé l’ac­cord nu­cléaire, il a lais­sé le pré­sident se consti­tuer une ma­jo­ri­té par­le­men­taire aux der­nières élec­tions. Lui tour­ner le dos se­rait dan­ge­reux à la fois en in­terne et vis-à-vis de l’ex­té­rieur.» Une vic­toire de Has­san Ro­ha­ni pour un der­nier man­dat ver­rait les deux pôles du pou­voir s’af­fron­ter. Un com­bat in­égal, Ali Kha­me­nei res­tant la clé de voûte du sys­tème ira­nien.

“Mais c’est un jeu perse, que Rais­si soit élu ou dé­fait, le guide re­tom­be­ra sur ses pieds ”

UN EXPATRIÉ

REUTERS

L’aya­tol­lah Ali Kha­me­nei vote, ven­dre­di à Té­hé­ran, pour le scru­tin pré­si­den­tiel.

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