L ’« in­ter­sec­tion na li té », nou­velle « trou­vaille » de l’Édu­ca­tion na­tio­nale

Ce con­cept, qui dé­signe une dis­cri­mi­na­tion mê­lant race, genre et classe so­ciale, a fait l’ob­jet d’un col­loque contro­ver­sé à Cré­teil.

Le Figaro - - SOCIÉTÉ - CA­RO­LINE BEYER @BeyerCa­ro­line

ÉDU­CA­TION Après le « genre » à l’école et la dou­lou­reuse ex­pé­rience des ABCD de l’ éga­li­té, voic il ’« in­ter­sec­tionn ali­té» qui pro­voque des re­mous dans l’aca­dé­mie de Cré­teil. Que si­gni­fie ce terme is­su de la so­cio­lo­gie ? For­gé par la ju­riste amé­ri­caine Kim­ber­lé Cren­shaw à la fin des an­nées 1980, dans le sillage du black fe­mi­nism, il dé­nonce, à l’ori­gine, l’ex­clu­sion des femmes noires à la fois du fé­mi­nisme blanc et bour­geois et du na­tio­na­lisme noir sexiste. Il dé­signe au­jourd’hui une dis­cri­mi­na­tion plu­rielle, où s’en­tre­mêlent race, genre et classe so­ciale.

Ar­ri­vé en France à par­tir de 2005, le con­cept a pous­sé, les 18 et 19 mai, les portes de l’école de for­ma­tion des fu­turs en­sei­gnants (Es­pé) de Cré­teil. Ob­jec­tif du col­loque in­ti­tu­lé« Pen­ser l’ in­ter­sec­tion na li­té dans les re­cherches en édu­ca­tion »: in­ter­ro­ger l’ins­ti­tu­tion sco­laire et ses pro­fes­seurs sur leurs pré­ju­gés en­tre­croi­sés. Thèmes abor­dés: « L’ins­ti­tu­tion sco­laire fa­brique-t-elle “un pro­blème mu­sul­man” ? » ou en­core «En­sei­gner les do­mi­na­tions co­lo­niales dans l’école de la Ré­pu­blique, une ques­tion en ten­sion ». An­non­cé en avril, dans un contexte de cam­pagne pré­si­den­tielle mar­quée par le poids de l’ex­trême droite et les propos d’Em­ma­nuel Ma­cron qua­li­fiant la co­lo­ni­sa­tion de « crime contre l’hu­ma­ni­té », l’évé­ne­ment sou­te­nu par le rec­to­rat de Cré­teil a sus­ci­té une le­vée de bou­cliers dans le camp laïc et à l’ex­trême droite. «Ra­cisme et re­fus des lois de la Ré­pu­blique au programme de l’aca­dé­mie de Cré­teil ?» s’est in­ter­ro­gée l’Union des fa­milles laïques. Pour le site iden­ti­taire Fde­souche, «l’aca­dé­mie de Cré­teil s’(est) as­so­ciée avec des In­di­gènes de la Ré­pu­blique (1) pour for­mer les pro­fes­seurs». L’affiche ori­gi­nelle, ins­pi­rée de «Ro­sie la ri­ve­teuse» (2), met­tait en scène trois femmes, blanche, noire et voi­lée. Elle a fi­na­le­ment été rem­pla­cée par une affiche plus sobre, type pu­bli­ci­té Be­net­ton, pour cal­mer les es­prits. Les trois jour­nées de for­ma­tion à des­ti­na­tion des en­sei­gnants pré­vues en mai au­tour de la thé­ma­tique ont quant à elles été dé­pro­gram­mées…

Pour­quoi ? «Parce que l’in­ter­sec­tion­na­li­té touche à l’ordre so­cial », es­time Éric Fas­sin, in­ter­ve­nant du col­loque. Co­di­rec­teur du dé­par­te­ment d’études de genre à Pa­ris-8, il dé­nonce une ten­ta­tive de « cen­sure dans l’es­poir d’apai­ser les cen­seurs ». Les or­ga­ni­sa­teurs du col­loque re­ven­diquent une ap­proche scien­ti­fique. Quelque 250 per­sonnes étaient ve­nues as­sis­ter à ces jour­nées. Par­mi elles, un tiers d’en­sei­gnants de ter­rain ti­raillés par les in­jonc­tions ré­cur­rentes de l’ins­ti­tu­tion en ma­tière de lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, qui ont pu écou­ter une soixan­taine d’in­ter­ven­tions.

« Une so­lu­tion de for­tune »

Diane-So­phie Gi­rin, doc­to­rante à l’École pra­tique des hautes études (EPHE) s’in­té­resse, elle, à la fa­bri­ca­tion d’un «pro­blème mu­sul­man» à l’école pu­blique. Elle tra­vaille sur les éta­blis­se­ments mu­sul­mans qui se sont créés, comme « une so­lu­tion de for­tune » pour les jeunes filles, après la loi de 2004 in­ter­di­sant les signes re­li­gieux dans les éta­blis­se­ments sco­laires. «Les dis­cri­mi­na­tions amènent les dis­cri­mi­nés à ré­agir en bloc», conclut-elle. Alice Si­mon, cher­cheuse en sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té de Mont­pel­lier, a in­ter­ro­gé des éco­liers de CM2 d’une école d’un quar­tier po­pu­laire, dix jours après les at­ten­tats contre Char­lie Heb­do. Elle dé­crit une di­rec­trice af­fi­chant un «Je suis Char­lie » sur la porte de son bu­reau, et trois pe­tites filles convo­quées car ar­bo­rant une af­fi­chette « Je suis mu­sul­mane ». L’at­ti­tude de l’école a « ren­for­cé » le sen­ti­ment an­tiC­har­lie, et le « nous » mu­sul­man, ex­plique la cher­cheuse, qui dé­crit des « en­fants sous do­mi­na­tion » et s’in­ter­roge sur le fait d’in­té­grer l’âge dans la no­tion d’in­ter­sec­tion­na­li­té. Et pour­quoi pas, comme le sug­gèrent d’autres, le handicap et les sexua­li­tés ? Ve­nue de l’uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie, Pao­la Bac­chet­ta a, elle, évo­qué un «risque de blan­chi­ment de l’in­ter­sec­tion­na­li­té ». « Le ra­cisme doit res­ter au centre », ex­plique-t-elle. (1) Mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion an­ti­ra­ciste, ap­pa­ru en 2005. (2) Icône amé­ri­caine sym­bole des femmes tra­vaillant dans l’ar­me­ment pen­dant la 2e Guerre mon­diale.

CHARLES PLATIAU/REUTERS

Jour de ren­trée sco­laire dans une école élé­men­taire de Fon­te­nay-sous-Bois.

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