Quand nos ex­cré­ments viennent au se­cours des ma­lades

Le Figaro - - SCIENCES - C. T.

SOI­GNER le mal par le mal. C’est l’idée de mé­de­cins de l’hô­pi­tal Saint-An­toine (AP-HP) à Pa­ris, qui ont trans­plan­té ces der­niers mois la flore in­tes­ti­nale de per­sonnes en bonne santé à des pa­tients at­teints de la ma­la­die de Crohn.

« Tout a com­men­cé il y a une di­zaine d’an­nées, lorsque, avec le Pr Joël Doré de l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche agro­no­mique, nous avons dé­cou­vert que le mi­cro­biote des per­sonnes en bonne santé était sin­gu­liè­re­ment dif­fé­rent de ce­lui des ma­lades, se sou­vient le Pr Har­ry So­kol, gas­tro-en­té­ro­logue char­gé de l’étude. Par la suite, nous avons cher­ché à ca­rac­té­ri­ser ces dif­fé­rences et nous nous sommes aper­çus que chez les per­sonnes at­teintes de la ma­la­die de Crohn, il y avait une sé­vère ca­rence en bac­té­rie Fae­ca­li­bac­te­rium praus­nit­zii.»

Les cher­cheurs ont alors émis l’hy­po­thèse que cette bac­té­rie avait, dans les in­tes­tins sains, un ef­fet pro­tec­teur. «Par la suite, nous avons ef­fec­ti­ve­ment confir­mé que cette bac­té­rie avait un rôle an­ti-in­flam­ma­toire, or les symp­tômes de la ma­la­die de Crohn sont jus­te­ment dus à une forte in­flam­ma­tion », pour­suit le Pr So­kol. Pour­quoi alors ne pas sup­plé­men­ter la flore in­tes­ti­nale des ma­lades avec ce mi­crobe aux pou­voirs ma­giques ?

Es­sai pilote

«Il y a un peu plus d’un an, nous avons ini­tié le pre­mier es­sai cli­nique par trans­plan­ta­tion fé­cale en France», rap­porte Har­ry So­kol. « En fait, on parle plu­tôt de “pro­bio­tique de nou­velle gé­né­ra­tion” », sou­rit le cher­cheur. Le prin­cipe est simple: une per­sonne en bonne santé fait don de ses selles, où grouillent des mil­liards de bac­té­ries is­sues du mi­cro­biote in­tes­ti­nal. L’échan­tillon est en­suite gros­siè­re­ment ho­mo­gé­néi­sé tan­dis que le ma­lade re­çoit une purge du cô­lon avant de se voir ad­mi­nis­trer le re­mède.

«Au to­tal, 21 ma­lades ont par­ti­ci­pé à cet es­sai pilote. Nous at­ten­dons les ré­sul­tats pour la fin de l’an­née », ex­plique le Pr So­kol. Pour l’heure, au­cune étude de ce genre n’a en­core été pu­bliée, même si des es­sais sont en cours. « Ça a été long et dif­fi­cile de convaincre les au­to­ri­tés sa­ni­taires fran­çaises, se sou­vient Har­ry So­kol. Elles voient en­core pla­ner sur elles le spectre de l’af­faire du sang conta­mi­né et font preuve d’une grande pru­dence. »

Pour­tant, ce type de trai­te­ment n’est pas nou­veau. Il est même dé­jà uti­li­sé en rou­tine pour soi­gner l’in­fec­tion à Clos­tri­dium dif­fi­cile, une ma­la­die sou­vent consé­cu­tive à un trai­te­ment an­ti­bio­tique, au cours de la­quelle une bac­té­rie per­turbe l’équi­libre nor­mal de la flore in­tes­ti­nale. «Ce trai­te­ment fonc­tionne dans plus de 90 % des cas. C’est l’un des rares cas où, en tant que mé­de­cin, je me sens plei­ne­ment utile pour soi­gner les ma­lades », confie le cher­cheur.

Ce­lui-ci ne compte pas s’ar­rê­ter là. Avec son équipe, il s’ap­prête à lan­cer un nou­vel es­sai cli­nique au­près de 130 per­sonnes souf­frant de rec­to­co­lite hé­mor­ra­gique, une ma­la­die voi­sine de Crohn.

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