« Au lieu d’as­su­mer son conser­va­tisme, la droite se pare des ha­bits du pro­gres­sisme »

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES DÉBATS - PROPOS RE­CUEILLIS PAR VINCENT TREMOLET DE VIL­LERS @vtre­mo­let

LE FIGARO. – La droite semble désem­pa­rée de­vant les dé­buts du pré­sident Ma­cron. Elle af­firme son iden­ti­té par le fait d’aug­men­ter le pou­voir d’achat et de bais­ser les im­pôts. Est-ce un cor­pus doc­tri­nal suf­fi­sant ? Laetitia STRAUCH-BONART. – La ré­ponse est dans la ques­tion ! Avoir pour seul programme af­fi­ché la vo­lon­té d’aug­men­ter le pou­voir d’achat en bais­sant les im­pôts est d’une pau­vre­té sans nom. LR se re­cro­que­ville sur son plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun : le post-chi­ra­quisme et le flou idéo­lo­gique va­gue­ment li­bé­ral. Quoi qu’on pense d’Em­ma­nuel Ma­cron, il a me­né une vé­ri­table ré­flexion sur la fis­ca­li­té fran­çaise, et sou­haite aug­men­ter la CSG pour fi­nan­cer la Sé­cu­ri­té so­ciale d’une ca­té­go­rie de po­pu­la­tion qui d’or­di­naire vote à droite, les in­dé­pen­dants.

Le nou­veau cli­vage n’est-il pas entre li­bé­raux (Ma­cron-Fillon) et an­ti­li­bé­raux (Le Pen-Mé­len­chon) ? Ce cli­vage a tou­jours exis­té en France, mais il vient de se cris­tal­li­ser idéo­lo­gi­que­ment et po­li­ti­que­ment. Certes, le li­bé­ra­lisme de Fillon n’était pas tout à fait le même que ce­lui de Ma­cron : Fillon vi­sait la ré­duc­tion de la taille de l’État, quand Ma­cron, par tac­tique ou convic­tion, a tem­pé­ré cet as­pect pour se concen­trer sur la li­bé­ra­tion de la concur­rence et de la mo­bi­li­té so­ciale. C’est un li­bé­ra­lisme pro­gres­siste, qui fait de l’éman­ci­pa­tion in­di­vi­duelle l’ho­ri­zon ul­time du po­li­tique. Il dif­fère du li­bé­ra­lisme conservateur, qui cherche à équi­li­brer éman­ci­pa­tion in­di­vi­duelle et at­ta­che­ment à des groupes, et pense au­tant la so­cié­té ci­vile que l’in­di­vi­du. Mais Fillon n’est pas al­lé jusque-là, res­tant as­sez su­per­fi­ciel. En face, Le Pen et Mé­len­chon sont an­ti­li­bé­raux au sens lit­té­ral : ils ne vouent pas seule­ment le « mar­ché » aux gé­mo­nies, mais semblent mé­pri­ser la tra­di­tion li­bé­rale po­li­tique, celle de l’État de droit. Mé­len­chon a beau fus­ti­ger le sys­tème pré­si­den­tiel, son at­ti­rance pour les dic­ta­teurs à la Cha­vez est ré­vol­tante. Ce­pen­dant, tous les an­ti­li­bé­raux ne votent pas for­cé­ment Le Pen ou Mé­len­chon, car l’an­ti­li­bé­ra­lisme fran­çais est aus­si une vi­sion mo­rale et phi­lo­so­phique qui a plus à voir avec la cri­tique de la so­cié­té de consom­ma­tion qu’avec un programme po­li­tique. C’est une cri­tique que je par­tage par­tiel­le­ment, mais dont je ne crois pas la po­li­tique res­pon­sable. Je re­grette aus­si le mal­en­ten­du qui per­siste sur le terme « li­bé­ral », car le li­bé­ra­lisme po­li­tique reste ex­trê­me­ment pré­cieux. Il faut dire que bien des chantres du li­bé­ra­lisme, en France, ne nous fa­ci­litent pas la tâche : en en pré­sen­tant une vi­sion ex­ces­sive, ils en dé­forment l’es­prit et font fuir les mo­dé­rés.

« Je n’ai qu’un en­ne­mi, le conser­va­tisme », avait lan­cé Luc Cha­tel en mee­ting. N’est-ce pas la même pers­pec­tive qu’En marche ! ? Comme bien d’autres res­pon­sables po­li­tiques de droite, Cha­tel em­ploie le terme « conser­va­tisme » dans son sens lit­té­ral : l’ab­sence de chan­ge­ment quand ce­lui-ci est né­ces­saire. Ce­la n’a rien à voir avec la pen­sée conser­va­trice, une tra­di­tion po­li­tique et phi­lo­so­phique vieille de deux siècles, née an Gran­deB­re­tagne ! Mais cette re­marque tra­hit tout le pa­ra­doxe de la droite fran­çaise : au lieu d’as­su­mer son conser­va­tisme – l’at­ta­che­ment à la conser­va­tion de ce qui nous est cher, la pru­dence face au chan­ge­ment, la pré­ser­va­tion des at­ta­che­ments hu­mains, la re­con­nais­sance que la vie est faite de li­mites –, elle se pare des ha­bits du pro­gres­sisme. Elle va plus loin : au lieu de re­con­naître avec prag­ma­tisme qu’elle par­tage une par­tie de la vi­sion li­bé­rale d’Em­ma­nuel Ma­cron et de ten­ter de né­go­cier avec lui – en le sou­te­nant par­tiel­le­ment sur son programme éco­no­mique, mais en mon­nayant ce sou­tien par des li­mites claires en ma­tière de ré­ga­lien ou sur les ques­tions de so­cié­té –, elle s’en­ferme dans l’op­po­si­tion sys­té­ma­tique. Elle re­nie donc ce qui fait l’es­sence de la droite : l’al­liance mo­dé­rée et prag­ma­tique du li­bé­ra­lisme et du conser­va­tisme. Ajou­tons aus­si qu’on peut être en pro­fond désac­cord phi­lo­so­phique avec Em­ma­nuel Ma­cron et ju­ger son pro­gres­sisme naïf tout en sou­hai­tant le suc­cès de sa po­li­tique éco­no­mique. Je ne crois pas LR ca­pable de cette re­mise en ques­tion dans le court terme. Faut-il que ce par­ti dis­pa­raisse pour re­naître de ses cendres, en­fin trans­for­mé ?

On en­tend sou­vent la for­mule « droite des va­leurs ». Vous semble-t-elle per­ti­nente ? Non ! Elle sous-en­tend que la droite pour­rait s’unir, des LR jus­qu’au FN, en s’en­ten­dant sur des va­leurs – tra­di­tion­nelles, iden­ti­taires, ou que sais-je en­core. C’est la ten­ta­tion du mo­ment, et la vi­sion que des­sine Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen en ap­pe­lant à un « conser­va­tisme » par­ta­gé. Pour la droite LR, ce se­rait une grande er­reur, et ce se­rait tom­ber dans le piège ten­du par notre nou­veau pré­sident ! Les conser­va­teurs de la « droite des va­leurs », parce qu’ils sont an­ti­li­bé­raux, sont en train de rejouer la pièce de 1789 : de­vant le raz-de-ma­rée li­bé­ral, s’exi­ler et lut­ter de­puis l’ex­té­rieur. Tout comme les ré­ac­tion­naires, après 1789, ont re­fu­sé tout com­pro­mis avec la Ré­pu­blique, et se sont dis­cré­di­tés par leur in­tran­si­geance, ces conser­va­teurs sont ten­tés de se re­grou­per pour dé­fendre leurs « va­leurs ». Ce fai­sant, vous ne faites pas avan­cer vos va­leurs, car celles-ci se dur­cissent et perdent toute cré­di­bi­li­té. L’er­reur est sur­tout idéo­lo­gique Elle dé­na­ture pro­fon­dé­ment le conser­va­tisme, qui non seule­ment est l’ami du li­bé­ra­lisme et de la mo­dé­ra­tion, mais a peu à voir avec cette vi­sion « iden­ti­taire ». Le conser­va­tisme, c’est Ed­mund Burke, ce n’est pas Charles Maur­ras.

Le li­bé­ra­lisme éco­no­mique ne mène-t-il pas for­cé­ment, comme le dit Jean-Claude Mi­chéa, au li­bé­ra­lisme so­cié­tal ? Si c’était le cas, la so­cié­té vic­to­rienne au­rait som­bré dans la li­cence la plus dé­bri­dée. Que dire aus­si des pu­ri­tains amé­ri­cains ou des pro­tes­tants de Max We­ber ? L’his­toire nous montre au contraire que les hommes sont libres et que l’in­ter­pré­ta­tion mar­xiste – car c’en est une – qui main­tient que le li­bé­ra­lisme éco­no­mique mène au li­bé­ra­lisme so­cié­tal est fausse. Certes, les so­cié­tés que je prends pour exemples avaient en com­mun d’être fon­dées sur une pra­tique pro­fonde de la re­li­gion, mais il fau­drait prou­ver, alors, que c’est le li­bé­ra­lisme éco­no­mique qui a sa­pé les bases de la foi. J’ad­mets ce­pen­dant que le li­bé­ra­lisme a chan­gé de na­ture : comme l’ont mon­tré des au­teurs comme Da­niel Bell ou Zyg­munt Bau­man, il n’est plus le ca­pi­ta­lisme de la norme et du confor­misme, mais ce­lui de la flui­di­té. Ain­si, si vous êtes li­ber­taire, vous pou­vez tout à fait vous ac­com­mo­der du li­bé­ra­lisme de la flui­di­té. La conco­mi­tance de ces com­por­te­ments est donc bien pos­sible, mais la cau­sa­li­té n’est pas éta­blie et, sur­tout, elle n’est pas une fa­ta­li­té. Être li­ber­taire, c’est es­ti­mer que votre li­ber­té per­son­nelle, dans les moeurs, passe tou­jours avant vos de­voirs mo­raux en­vers au­trui. Mais si vous pen­sez que les autres peuvent se vendre ou se louer, et qu’ils ne sont que des moyens au ser­vice de cette fin qu’est votre sa­tis­fac­tion per­son­nelle, ce n’est pas parce que vous êtes un dis­ciple d’Adam Smith, c’est parce que vous n’avez pas de garde-fou mo­ral.

On in­voque sans cesse « la France des ou­bliés » comme celle qui vo­te­rait presque sys­té­ma­ti­que­ment contre les « par­tis de gouvernement » (LR, En marche !, PS). Le vote po­pu­laire est-il condam­né à la contes­ta­tion ? Le terme « la France des ou­bliés » me gêne par son im­pré­ci­sion. À en­tendre cer­tains, elle équi­vau­drait à la France po­pu­laire. Or la France po­pu­laire – que je connais très bien par mes grand­spa­rents - n’est pas for­cé­ment celle des lais­sés pour compte, qui n’en consti­tuent qu’une par­tie. Les In­sou­mis ou le FN nous ra­content que la France po­pu­laire a souf­fert du li­bé­ra­lisme. Mais c’est tout sim­ple­ment faux : le li­bé­ra­lisme éco­no­mique a ren­du nos so­cié­tés pros­pères dans leur en­semble, y com­pris les classes po­pu­laires. Ce­pen­dant, les gains du li­bé­ra­lisme sont col­lec­tifs et dif­fus, et ses pertes vi­sibles et lo­ca­li­sées – c’est cette « France des ou­bliés », ceux qui n’ont pas la ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion re­quise par un monde li­bé­ral. Ce que les te­nants au­to­pro­cla­més de cette France ne disent pas, c’est que re­fu­ser le li­bé­ra­lisme ne ren­drait pas for­cé­ment « la France des ou­bliés » plus pros­père, et nous ap­pau­vri­rait tous. Que faire ? Comp­ter sur la gé­né­ro­si­té pu­blique, bien sûr, mais ce­la ne suf­fit pas. Ce que veut cette France, c’est être res­pec­tée, y com­pris dans ses va­leurs et ses at­ta­che­ments. Gauche et droite ont échoué à la com­prendre : la gauche en a fait des vic­times de « condi­tions so­ciales » ; la droite, pen­sant que tout se joue au mé­rite, tend à les voir comme des « as­sis­tés ». Mais tout, dans la vie, ne tient pas au mé­rite ou aux condi­tions so­ciales : une grande part de notre réus­site est due au ha­sard – ce­lui de nos dons na­tu­rels. Res­pec­ter « la France des ou­bliés », c’est aus­si re­con­naître que quand on ap­par­tient à « la France qui gagne », c’est aus­si parce qu’on a eu de la chance. * Au­teur de « Vous avez dit conservateur ? » (Édi­tions du Cerf).

« L’his­toire nous montre au contraire que les hommes sont libres et que l’in­ter­pré­ta­tion mar­xiste – car c’en est une – qui main­tient que le li­bé­ra­lisme éco­no­mique mène au li­bé­ra­lisme so­cié­tal » est fausse

LAETITIA STRAUCH-BONART

La droite fran­çaise n’a plus de doc­trine, ar­gu­mente l’es­sayiste*. Elle se contente d’un post-chi­ra­quisme va­gue­ment li­bé­ral aux contours idéo­lo­giques très flous.

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