La Sou­ter­raine: un in­so­luble casse-tête pour le gouvernement

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - Ivan Le­tes­sier ile­tes­sier@le­fi­ga­ro.fr

GM&S. Ces trois lettres ré­sonnent comme un vé­ri­table casse-tête pour le pré­sident de la Ré­pu­blique et le gouvernement. À peine ins­tal­lé à Ber­cy, le mi­nistre de l’Économie Bru­no Le Maire a dû se pen­cher en ur­gence sur le cas de ce sous-trai­tant au­to­mo­bile em­ployant 279 sa­la­riés à La Sou­ter­raine (Creuse), ville de 5 200 ha­bi­tants. Il a re­çu ven­dre­di après-mi­di ses re­pré­sen­tants du per­son­nel et sa di­rec­tion.

Ce dos­sier est ex­plo­sif, dans tous les sens du terme. Pla­cée en re­dres­se­ment ju­di­ciaire en dé­cembre, la so­cié­té n’a pas trou­vé de re­pre­neur ; des sa­la­riés oc­cupent l’usine de­puis le 11 mai et as­surent l’avoir pié­gée avec des bon­bonnes de gaz et des bi­dons d’es­sence. « On va tout pé­ter », ont-ils peint sur une co­lonne d’air li­quide. Cer­tains ont cas­sé deux ma­chines. Un geste de co­lère rare, mal­heu­reu­se­ment sus­cep­tible de faire fuir les clients et les re­pre­neurs po­ten­tiels.

Mar­di, le tri­bu­nal de com­merce de Poi­tiers tient une au­dience clé. Pré­vue le 5 mai, cette réunion a été re­pous­sée dans l’es­poir de voir se concré­ti­ser les marques d’in­té­rêt d’un pos­sible can­di­dat à la re­prise : GMD, un gros sous-trai­tant au­to­mo­bile. Un es­poir vite dou­ché. Mar­di, la jus­tice pour­rait si­gni­fier la li­qui­da­tion ju­di­ciaire, c’est-à-dire l’ar­rêt de mort du site. À moins qu’elle ne dé­cide un nou­veau re­port, pour don­ner du temps au temps…

Deux lo­giques op­po­sées s’af­frontent dans la ges­tion de ce dos­sier, pre­mier chan­tier éco­no­mique ul­tra­sen­sible du gouvernement. La pre­mière est liée à la seule si­tua­tion de l’en­tre­prise. Elle de­vrait, en toute lo­gique, conduire à en­té­ri­ner la ces­sa­tion de l’ac­ti­vi­té. De­puis la crise de 2008, qui a frap­pé l’in­dus­trie au­to­mo­bile, le gouvernement et les construc­teurs fran­çais Re­nault et PSA (dont l’État est ac­tion­naire) ont créé le Fonds de mo­der­ni­sa­tion des équi­pe­men­tiers au­to­mo­biles (FMEA). « L’ob­jec­tif était de ré­or­ga­ni­ser le tis­su de sous-trai­tants en conso­li­dant les meilleurs, mais aus­si d’ac­com­pa­gner la fin de vie des autres dans la du­rée, afin que les construc­teurs puissent se ré­or­ga­ni­ser », dé­crypte un ac­teur de l’époque. En 2011, le FMEA a pris une par­ti­ci­pa­tion dans Al­tia, alors pro­prié­taire de GM&S, mais sans lui per­mettre d’échap­per à la faillite. Au to­tal, l’usine de La Sou­ter­raine au­ra chan­gé trois fois de mains en dix ans. Un handicap pour sa sur­vie.

L’État peut-il contraindre Re­nault et PSA a aug­men­ter leurs com­mandes à GM&S ? Et ain­si for­cer GMD à faire une offre de re­prise? En théo­rie, c’est pos­sible. Ven­dre­di, Bru­no Le Maire « s’est en­ga­gé à dé­ployer tous les ef­forts né­ces­saires pour ga­ran­tir l’ac­crois­se­ment des com­mandes ». Une pro­messe pas fa­cile à te­nir et sur­tout qui ne cor­res­pond pas au prag­ma­tisme et à la vi­sion d’Em­ma­nuel Ma­cron face à ces dos­siers in­dus­triels. « L’État n’est pas là pour faire des mi­racles, avait pour­tant lâ­ché plus tôt dans la jour­née le mi­nistre de l’Économie en vi­si­tant Arc In­ter­na­tio­nal. Ma mé­thode se­ra : dire la vé­ri­té, ne ja­mais men­tir, ne pas vendre d’illu­sions. » Des propos plus en phase avec la vi­sion du chef de l’État.

À quelques se­maines de lé­gis­la­tives cru­ciales pour l’ave­nir du quin­quen­nat Ma­cron, ce re­nie­ment ap­pa­rent pour­rait ef­frayer cer­tains ac­teurs éco­no­miques. Mais il ré­pond par­fai­te­ment à la se­conde lo­gique de ges­tion du dos­sier GM&S. Celle-ci est bien plus vaste, avec des ap­proches éco­no­mique, so­ciale, po­li­tique et so­cié­tale. GM&S est en ef­fet le deuxième em­ployeur pri­vé de la Creuse. « GM&S, c’est aus­si 600 à 800 em­plois in­di­rects, ex­plique un élu lo­cal. Fer­mer GM&S, c’est comme si vous fer­miez PSA à So­chaux. » Dans ces condi­tions, se ré­si­gner à la faillite de GM&S se­rait un mes­sage trop né­ga­tif en­voyé aux « Fran­çais qui se sentent ou­bliés par ce vaste mou­ve­ment du monde », ceux-là mêmes que le pré­sident de la Ré­pu­blique s’est en­ga­gé à mieux pro­té­ger lors de son dis­cours d’in­ves­ti­ture. Cons­cient du risque que fait pe­ser la frac­ture ter­ri­to­riale sur l’ave­nir du pays, Em­ma­nuel Ma­cron a créé un poste de mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, confié à un proche, Richard Ferrand, pla­cé trois rangs de­vant Bru­no Le Maire dans le gouvernement.

Que La Sou­ter­raine doive fer­mer ou qu’elle soit sau­vée in ex­tre­mis, le nou­vel exé­cu­tif de­vra mul­ti­plier les gestes forts pour mon­trer qu’il ne dé­laisse pas cette France pé­ri­phé­rique, qui s’es­time de­puis trop long­temps vic­time de la mon­dia­li­sa­tion et ou­bliée par les di­ri­geants. À La Sou­ter­raine, comme dans d’autres zones en­cla­vées, la pé­da­go­gie chère à Em­ma­nuel Ma­cron ne suf­fi­ra pas à ras­su­rer. Il fau­dra des ré­sul­tats.

« Se ré­si­gner à la faillite se­rait un mes­sage né­ga­tif en­voyé aux « Fran­çais qui se sentent ou­bliés par ce vaste mou­ve­ment du monde »

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