Bong Joon-ho : « Seul Net­flix était prêt à me sou­te­nir »

Le Figaro - - L'ÉVÉNEMENT -

Quelques heures après la pro­jec­tion de son film Ok­ja, le ci­néaste co­réen ré­pond à nos ques­tions.

LE FIGARO. - L’in­ci­dent tech­nique au dé­but de la pro­jec­tion de presse d’Ok­ja a re­lan­cé la po­lé­mique au­tour de Net­flix. Le re­gret­tez-vous ? Bong JOON-HO. - J’ai dé­jà connu ce genre d’in­ci­dents dans d’autres fes­ti­vals. Je me dis que si le pu­blic a vu deux fois la sé­quence d’ou­ver­ture, ce n’est pas plus mal, parce qu’elle donne beau­coup d’in­for­ma­tions en peu de temps (Til­da Swin­ton, alias Lucy Mi­ran­do, pré­sente son pro­jet de co­chon OGM, NDLR). Quant à Net­flix, je le vois sous deux angles dif­fé­rents. Le strea­ming est quelque chose qu’on ne peut pas sous-es­ti­mer. C’est un ar­chi­vage nu­mé­rique à long terme, une ci­né­ma­thèque en très haute dé­fi­ni­tion. J’ai re­vu sur Net­flix un film de Stan­ley Ku­brick dans une ver­sion d’une qua­li­té in­croyable. En même temps, en tant que réa­li­sa­teur, j’aime beau­coup l’ex­pé­rience de la salle de ci­né­ma. Vivre des émo­tions col­lec­tives est ir­rem­pla­çable. J’aimerais que ces deux ex­pé­riences co­ha­bitent, une ré­gu­la­tion doit être pos­sible.

Pe­dro Al­mo­do­var a dé­cla­ré qu’il n’en­vi­sa­geait pas de don­ner une palme d’or à un film qui ne se­rait pas dis­tri­bué en salle. Qu’en pen­sez-vous ? Il a été franc et je le res­pecte. Je suis très cu­rieux de sa­voir ce qu’il pen­se­ra du film. Après le Fes­ti­val, je lui de­man­de­rai son avis en tant que réa­li­sa­teur et non en tant que pré­sident du ju­ry.

Au­cun stu­dio tra­di­tion­nel amé­ri­cain n’a vou­lu pro­duire Ok­ja. Pour­quoi, se­lon vous ? Ils ont lu le scé­na­rio et ils ont hé­si­té. Il fal­lait un bud­get de 50 mil­lions de dol­lars et les stu­dios in­dé­pen­dants qui l’ont ai­mé ne pou­vaient pas mettre plus de 30 mil­lions. Les ma­jors qui avaient les moyens trou­vaient le conte­nu trop ra­di­cal. On me de­man­dait si je vou­lais ab­so­lu­ment fil­mer un abat­toir… Je ne pou­vais pas tra­vailler avec ces gens-là. Seul Net­flix était prêt à me sou­te­nir et à me lais­ser une li­ber­té to­tale. J’avais le fi­nal cut.

Le fait que la vraie hé­roïne du film est Mi­ja, la pe­tite fille qui ne parle que co­réen, était-il aus­si un frein pour les ma­jors ? Aus­si, en ef­fet. Les dia­logues sont pour 30% en co­réen et 70% en an­glais, mais Mi­ja est au centre du film. D’ha­bi­tude, j’es­saie d’in­té­grer har­mo­nieu­se­ment des ac­teurs de na­tio­na­li­té et de culture dif­fé­rentes. Là, c’était l’in­verse. Plus ils avaient de mal à s’in­té­grer et plus c’était drôle. Ils ne par­viennent pas à com­mu­ni­quer. Cette in­com­pré­hen­sion m’in­té­res­sait. Seul le lan­gage ani­mal n’a pas de fron­tières parce qu’il n’a pas de langue. C’est peut-être le thème cen­tral du film.

La mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine dé­sire que son co­chon soit man­gé dans tous les pays. N’est-ce pas la même chose avec Net­flix, qui am­bi­tionne de vendre les mêmes pro­duits cultu­rels sur tous les conti­nents ? Ok­ja est un film sur le ca­pi­ta­lisme et la mon­dia­li­sa­tion. Mi­ja, pe­tite fille du fin fond de la Co­rée, et la PDG Lucy Mi­ran­do sont re­liées de fa­çon très bi­zarre… Net­flix pro­pose des films et des do­cu­men­taires de tous les pays. Il y en a pour tous les goûts, le spec­ta­teur a un large choix.

« Je suis très cu­rieux de sa­voir ce que pen­se­ra Pe­dro Al­mo­do­var d’Ok­ja », confie le ci­néaste Bong Joon-ho ven­dre­di à Cannes.

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