Mi­chel Franck, la mu­sique au coeur

Mé­lo­mane et ges­tion­naire, il vient d’être re­nou­ve­lé pour un troi­sième man­dat à la tête du Théâtre des Champs-Élysées.

Le Figaro - - TÉLÉVISION - Ariane Ba­ve­lier aba­ve­lier@le­fi­ga­ro.fr

Dans la bi­blio­thèque de son bu­reau, une vache de la Cow Pa­rade ta­guée d’un «Mo­zart», une balle de ten­nis géante ti­rée d’une pro­duc­tion de Ma­ry Stuart et un théâtre mi­nia­ture peu­plé de pin­gouins donnent la me­sure du sou­rire chez cet homme. Tout le reste est estampillé Théâtre des Champs-Élysées (TCE), jus­qu’aux fau­teuils rouge et aca­jou qui semblent sor­tir de la salle de spec­tacle. Mi­chel Franck est ins­tal­lé ici de­puis 2010, et va y res­ter en­core jus­qu’en 2025 puisque le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du théâtre, en lien avec la Caisse des dé­pôts et consi­gna­tions, pro­prié­taire des murs et qui sub­ven­tionne les lieux, vient de vo­ter la re­con­duc­tion de son contrat. «Plus exac­te­ment, il de­vrait être nom­mé of­fi­ciel­le­ment en oc­tobre 2020, mais d’ici là il doit pré­pa­rer la pro­gram­ma­tion et en pré­sen­ter les orien­ta­tions », pré­cise Ray­mond Sou­bie, pré­sident du TCE, qui connaît comme per­sonne les ar­canes ju­ri­diques des no­mi­na­tions, dans ce théâtre consti­tué en so­cié­té dont la Caisse des dé­pôts et Ra­dio France sont pro­prié­taires.

Mi­chel Frank au­ra fait toutes ses gammes dans ce chef-d’oeuvre de l’Art dé­co, des­si­né par les frères Per­ret. Au­pa­ra­vant, di­plô­mé de Sup de Co Pa­ris et d’une maî­trise de mar­ke­ting et fi­nance à l’uni­ver­si­té Dau­phine, il était di­rec­teur gé­né­ral de Franck et Fils. Son ar­rière-grand-mère, ve­nue de sa Lor­raine na­tale, avait fon­dé, en 1897, à Pa­ris, cette mai­son de prêt-à-por­ter fé­mi­nin, s’ins­tal­lant à Pas­sy, qui était en­core un vil­lage, tan­dis qu’une de ses pe­tites-cou­sines plus for­tu­née fon­dait les Ga­le­ries La­fayette. «De cette ex­pé­rience, j’ai gar­dé le goût des mai­sons à di­men­sion fa­mi­liale, dit-il. Au TCE, nous sommes une cen­taine de per­ma­nents, ce­la per­met une qua­li­té d’ac­cueil et une proxi­mi­té avec les ar­tistes qui ne peut pas exis­ter dans les grands vais­seaux de trois mille sa­la­riés. » Et de dé­gai­ner un SMS de Ro­lan­do Villa­zon : « Mer­ci pour ton in­croyable éner­gie, vi­sion, gen­tillesse et amour pour ce que tu fais que tu trans­mets à toute ton équipe. Mil abra­zos, Roll and oh ! »

L’en­fant de la mai­son

La mu­sique l’a pris dans l’en­fance. Sa grand-mère passe ses étés à Bay­reuth, son père, abon­né de l’Opéra de Pa­ris et de l’Or­chestre de Pa­ris, joue du pia­no à mer­veille. «Moi, au pia­no, je ne tra­vaillais pas as­sez pour ce que j’avais en­vie d’en­tendre et j’abhor­rais l’opéra. Je par­tais en cla­quant les portes dès que mes pa­rents me de­man­daient de les ac­com­pa­gner », se sou­vient-il. Le 3 mars 1975, il se laisse traî­ner au Pa­lais Gar­nier, où l’on joue Don Gio­van­ni. Georg Sol­ti, Mar­ga­ret Price, Ki­ri Te Ka­na­wa, dit-il, énon­çant qua­ran­te­deux ans après la dis­tri­bu­tion par coeur. « Je me suis en­nuyé comme ra­re­ment. Le len­de­main, mon cou­sin Marc Khann, qui tra­vaillait au cas­ting de l’Opéra de Pa­ris, alors gou­ver­né par Rolf Lie­ber­mann, me té­lé­phone : “Tu n’as pas ai­mé? Eh bien re­viens ce soir!”» En gro­gnant, Mi­chel se laisse convaincre : « Dès les pre­mières me­sures, j’ai été poi­gnar­dé au ventre par les ac­cords d’Elek­tra.» Une at­trac­tion si vio­lente que Mi­chel ne manque plus une seule re­pré­sen­ta­tion au Pa­lais Gar­nier. Il se sent comme l’en­fant de la mai­son, connaît les membres de l’or­chestre, se re­trouve tous les sa­me­dis ma­tin au pa­lais pour un ca­fé avec Jean-Fran­çois Bré­gy, qui de­vien­dra se­cré­taire gé­né­ral du Châ­te­let, Thierry Fou­quet, di­rec­teur de l’Opéra de Bor­deaux…

Lorsque son cou­sin est fou­droyé, juste avant une gé­né­rale, Mi­chel Franck se sent dou­ble­ment or­phe­lin, et de cet homme qui lui a ou­vert toutes les portes et de la « fa­mille » du Pa­lais Gar­nier. Pa­trice et Renaud Fon­ta­na­ro­sa, alors vio­lon et vio­lon­celle so­lo dans l’or­chestre de l’Opéra de Pa­ris, le convient à un con­cert qu’ils donnent un di­manche ma­tin chez Jean-Louis Bar­rault et Ma­de­leine Renaud. Un dé­jeu­ner suit chez les Fon­ta­na­ro­sa à Su­resnes. Mi­chel y ren­contre Jea­nine Roze, pro­duc­trice de ces concerts du di­manche ma­tin. Il a 20 ans, elle dix de plus. Les di­manches, il fait la comp­ta­bi­li­té de la mai­son de pro­duc­tion, qui du Théâtre du Rond-Point passe au TCE puis au Châ­te­let. La se­maine, il di­rige Franck et Fils. Quinze ans après, lorsque la mai­son est ra­che­tée par LVMH, il dé­cide d’en­trer dans la mu­sique aux cô­tés de Jea­nine Roze. Au dé­part de Do­mi­nique Meyer, il est nom­mé à la tête du TCE.

«J’ai vou­lu lan­cer le théâtre sur une or­bite plus mo­derne et plus di­verse », dit-il. Im­mé­dia­te­ment, il re­met la fosse d’or­chestre aux di­men­sions de 1913 pour pou­voir ac­cueillir Le Sacre du prin­temps, in­dis­pen­sable à la com­mé­mo­ra­tion du cen­te­naire, et des opé­ras du XIXe siècle. Les autres tra­vaux consistent à ré­amé­na­ger la ca­fé­té­ria du per­son­nel. Elle est si ac­cueillante que les dan­seurs de l’Ate­lier d’art cho­ré­gra­phique de Ni­co­las Le Riche et Clai­re­ma­rie Os­ta, ins­tal­lés au TCE grâce à Mi­chel Franck, échangent avec les tech­ni­ciens, les mu­si­ciens ou les chan­teurs. Et l’am­biance est si convi­viale que la der­nière fois qu’elle a chan­té Nor­ma Ce­ci­la Bar­to­li y a cui­si­né des spa­ghet­tis car­bo­na­ra pour tout le monde. Cô­té mu­si­cal, le TCE reste bien ins­crit dans le pay­sage pa­ri­sien et in­ter­na­tio­nal, avec qui les co­pro­duc­tions se mul­ti­plient. « Mon prin­cipe est de faire un mé­lange d’ar­tistes connus et re­con­nus avec des jeunes pour les­quels j’ai eu un coup de coeur; ain­si j’ai ac­cueilli en ré­si­dence les chefs Yan­nick Né­zet-Sé­guin ou An­dris Nel­sons, en­core in­con­nus, et j’en­tre­tiens en­core avec eux de vrais liens de fi­dé­li­té. Au­jourd’hui, je mise sur une jeune so­pra­no, Van­ni­na San­to­ni. » Ses goûts ? « Je me fais confiance : quand je suis tou­ché, je n’écoute pas ce que peuvent dire les autres. La per­fec­tion m’en­nuie. En re­vanche, cer­tains ar­tistes im­mé­dia­te­ment me cha­virent. Le grain de voix de Cal­las n’est pas par­fait mais dès qu’elle chante, on est pris. Idem pour Piaf. Je gar­de­rai toute ma vie le re­gret de ne pas les avoir vues sur scène. »

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