WERNER FORSSMANN, L’HOMME QUI TOUCHA SON PROPRE COEUR

AU­TO-EXPÉRIMENTATION, LES KAMIKAZES DE LA MÉ­DE­CINE

Le Figaro - - LA UNE - DA­MIEN MASCRET @dmas­cret

DANS LES RO­MANS de pi­rates, les croix in­diquent l’em­pla­ce­ment des tré­sors. Pour Werner Forssmann, mé­de­cin fraî­che­ment di­plô­mé de l’uni­ver­si­té de Bonn, celles qui al­laient le me­ner au prix No­bel (1956) fi­gu­raient dans un livre de phy­sio­lo­gie de 1863 écrit par deux mé­de­cins fran­çais ré­pu­tés, JeanBap­tiste Au­guste et Étienne-Jules Ma­rey. Elles in­di­quaient les po­si­tions at­teintes par des am­poules gui­dées par un tuyau jus­qu’au coeur d’un che­val à par­tir d’une in­ci­sion faite dans la veine du cou (veine ju­gu­laire).

Au­da­cieux et cou­ra­geux, Werner Forssmann n’en est pas moins un per­son­nage an­ti­pa­thique. An­cien na­zi, en­car­té au NSDAP dès 1932, « adhé­rant fé­ro­ce­ment aux ver­tus prus­siennes » se­lon sa fille, il n’avait pas hé­si­té, cet été 1929, à bra­ver l’in­ter­dic­tion du chi­rur­gien-chef de l’hô­pi­tal où il ve­nait de prendre ses fonc­tions, pour me­ner une ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire. Sur lui-même !

Pen­dant ses études de mé­de­cine, il avait été vi­ve­ment frap­pé, « au point d’en perdre le som­meil pen­dant plu­sieurs jours», ra­conte-t-il dans son au­to­bio­gra­phie, par l’ex­pé­rience me­née sur le che­val et les sché­mas réa­li­sés à cette oc­ca­sion.

En juillet 1929, Forssmann pro­fite de la tor­peur de l’après-mi­di pour s’in­tro­duire dans le bloc opé­ra­toire. Il a en­traî­né dans son ex­pé- ri­men­ta­tion l’in­fir­mière Ger­da, en la per­sua­dant qu’elle se­rait la pre­mière femme de l’his­toire à su­bir cette in­ter­ven­tion. En réa­li­té, pen­dant que Ger­da Dit­zen est at­ta­chée sur la table d’opé­ra­tion, Forssmann in­cise sa veine cu­bi­tale au ni­veau du bras et in­tro­duit la sonde uri­naire sur une tren­taine de cen­ti­mètres. Il dé­livre alors l’in­fir­mière qui com­prend qu’elle s’est fait du­per. « Elle était fu­rieuse, je lui ai de­man­dé de se cal­mer, de me mettre un pan­se­ment au­tour du bras et d’ap­pe­ler le ma­ni­pu­la­teur ra­dio », ra­con­te­ra Forssmann.

Le ma­ni­pu­la­teur ra­dio est hor­ri­fié et file ré­veiller un col­lègue de Forssmann, pen­dant que ce der­nier fait à nou­veau avan­cer la sonde, s’ai­dant d’un mi­roir pour en suivre la pro­gres­sion sous fluo­ro­sco­pie (ra­dio­gra­phie en conti­nue). Lorsque le Dr Ro­meis ar­rive, il tente d’abord d’em­pê­cher Forssmann d’al­ler plus loin, mais ce­lui-ci per­siste: «J’ai ba­layé ses hé­si­ta­tions et j’ai pous­sé la sonde jus­qu’à ce que le bout at­teigne mon coeur. Pre­nez une image, ai-je or­don­né. Je sa­vais que le plus im­por­tant était d’avoir une preuve ra­dio­gra­phique que la sonde était bien dans le coeur et pas dans la veine. » Du­rant toute l’opé­ra­tion, avec 60 cm de tuyau dans les veines, Forssmann n’au­ra res­sen­ti qu’un peu de cha­leur et au­cune dou­leur. Forssmann tient la preuve de son ex­ploit.

Si ses contem­po­rains ne virent pas tout de suite l’in­té­rêt des ex­pé­riences de Forssmann, les his­to­riens de la mé­de­cine consi­dèrent au­jourd’hui que ce fut bien le point de dé­part de la chi­rur­gie car­diaque. Car à l’époque, il était un dogme qu’au­cun mé­de­cin, avant Forssmann, ne se ris­quait à en­freindre : «Ne tou­chez pas le coeur». Dé­cou­vrant le 5 no­vembre 1929 dans la re­vue Kli­nische Wo­chen­schrift ce qu’avait fait Forssmann, Fer­di­nand Sauer­bruch, le plus grand chi­rur­gien al­le­mand du dé­but du XXe siècle, dé­clare en le ren­voyant: «Ce genre de tra­vail vous qua­li­fie pour tra­vailler dans un cirque, non dans une cli­nique ré­pu­tée. » Et en­core Sauer­bruch ignore que son jeune confrère a men­ti en écri­vant dans son ar­ticle qu’il avait au­pa­ra­vant ten­té l’expérimentation sur des ani­maux et des ca­davres !

Forssmann re­nou­vel­le­ra neuf fois l’opé­ra­tion sur lui-même. Mais la guerre ap­proche et, à la fin des an­nées 1930, Forssmann est in­tro­duit dans les plus hautes sphères du par­ti na­zi. Se­lon sa fille, il au­rait alors dé­cli­né la pro­po­si­tion de dis­po­ser de «co­bayes hu­mains» faite par le mé­de­cin per­son­nel de Himm­ler, Karl Geb­hardt, l’un des mé­de­cins des camps na­zis condam­né à mort à Nu­rem­berg. Forssmann, lui, sert comme ser­gent-ma­jor dans l’ar­mée al­le­mande sur le front de l’Est et se voit in­ter­dire de pra­ti­quer à l’is­sue de la guerre.

Lors­qu’il est à nou­veau au­to­ri­sé à le faire, en 1948, il re­prend la chi­rur­gie (uro­lo­gique) dans la pe­tite ville de Bad Kreuz­nach, près de Mayence, où il res­te­ra jus­qu’à sa re­traite. C’est là qu’il ap­pren­dra, en 1956, que le prix No­bel de mé­de­cine et de phy­sio­lo­gie lui est at­tri­bué conjoin­te­ment avec An­dré Cour­nand et Di­ckin­son Ri­chards.

DR

Ger­man Werner Forssmann in­cise sa veine cu­bi­tale au ni­veau du bras et in­tro­duit la sonde uri­naire sur une tren­taine de cen­ti­mètres.

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