WA­CO, LA FERME DE L’APOCALYPSE

LES GRANDS FAITS DI­VERS IN­TER­NA­TIO­NAUX

Le Figaro - - LA UNE - RE­TROU­VEZ LUN­DI : Et Aum dé­clen­cha le chaos

Il EST 6 HEURES du ma­tin le 19 avril 1993, quand des troupes spé­ciales du FBI lour­de­ment ar­mées se dé­ploient au­tour de « la ferme de l’Apocalypse », où le gou­rou Da­vid Ko­resh et ses fi­dèles de la secte des Da­vi­diens ar­més jus­qu’aux dents vivent en re­clus et re­fusent de se rendre. Tan­dis que des hé­li­co­ptères tour­noient dans le ciel pâle du Texas, au-des­sus d’une plaine d’her­bages si­tuée à quelques ki­lo­mètres de la ville de Wa­co, au sud d’Aus­tin, plu­sieurs blin­dés percent des trous dans les murs for­ti­fiés de ce com­plexe as­sié­gé de­puis 51 jours. Les com­man­dos du FBI, qui craignent des pertes ci­viles, lancent des gre­nades la­cry­mo­gènes à l’in­té­rieur des bâ­ti­ments blancs de la ferme, dans le but de for­cer les adeptes à se rendre. « Ce­ci n’est pas un as­saut », lancent des haut-par­leurs qui in­vitent les as­sié­gés à sor­tir pa­ci­fi­que­ment. Mais après plu­sieurs heures de sus­pense, un gi­gan­tesque in­cen­die se dé­clare, ap­pa­rem­ment dé­clen­ché par les Da­vi­diens. Per­sua­dés de vivre une ère apo­ca­lyp­tique et de par­ti­ci­per au com­bat du Bien contre le Mal, ils ont tou­jours ca­res­sé l’idée d’un sui­cide col­lec­tif. Si quelques rares per­sonnes s’ex­tir­pe­ront du bâ­ti­ment, la plu­part des re­clus vont pé­rir dans les flammes du bra­sier. Quelque 86 corps, dont ceux de 17 en­fants, se­ront re­trou­vés cal­ci­nés, plu­sieurs d’entre eux ayant re­çu une balle dans la tête avant de brû­ler. In­for­més par les mil­liers de jour­na­listes ayant ac­cou­ru du monde en­tier pour cou­vrir en di­rect le stu­pé­fiant face-à-face, l’Amé­rique et le monde as­sistent bouche bée à l’épi­logue de cette épo­pée ma­cabre

Les Da­vi­diens émergent dans les an­nées 1930, en Ca­li­for­nie, d’une scis­sion avec les Ad­ven­tistes du sep­tième jour, dé­no­mi­na­tion chré­tienne du pro­tes­tan­tisme « en ré­veil » qui pro­clame en 1844 le re­tour im­mi­nent du Ch­rist sur terre. Cette secte migre vers le Texas pour s’ins­tal­ler à la ferme du mont Car­mel, dans les an­nées 1950. Pen­dant quelques dé­cen­nies, elle est l’une des mul­tiples « sectes » qui fleu­rissent dans les terres pro­fon­dé­ment re­li­gieuses du Texas, un des États de la Bible Belt (« cein­ture de la Bible »), cette zone géo­gra­phique des États-Unis riche en aven­tu­riers et en pré­di­ca­teurs de tout poil.

Tout bas­cule avec l’ar­ri­vée en 1981 de Ver­non Ho­well, jeune homme de 22 ans, ma­ni­pu­la­teur, exal­té et avide de pou­voir. Après avoir échoué à de­ve­nir mu­si­cien de rock puis pas­teur, il cherche une nou­velle voie. En 1983, de­ve­nu l’amant de Lois Ro­den, veuve sexa­gé­naire de l’an­cien pa­tron de la com­mu­nau­té da­vi­dienne, dont elle as­sure la di­rec­tion avec son fils, George, Ver­non, qui n’a pas froid aux yeux, dé­clare avoir ac­quis « le don de pro­phé­tie » et convainc sa maî­tresse de le lais­ser pro­fes­ser en son nom. L’étrange cha­risme de ce jeune homme che­ve­lu à la barbe mal taillée et aux yeux chaus­sés de Ray-Ban, lui ral­lie peu à peu une par­tie de la com­mu­nau­té, pous­sant George Ro­den fils à le chas­ser arme au poing. Mais à la mort de Lois, le gou­rou or­chestre un coup de force ar­mé contre George, ce qui dé­clenche une en­quête po­li­cière. Mis en cause, Ver­non Ho­well est dis­cul­pé, suite à un vice de forme de l’en­quête, tan­dis que George est in­ter­né en hô­pi­tal psy­chia­trique. L’aven­tu­rier mé­ga­lo­mane prend la tête de la com­mu­nau­té da­vi­dienne et se fait re­bap­ti­ser Da­vid Ko­resh. Il dé­clare être « l’Agneau de Dieu », la ré­in­car­na­tion du Ch­rist re­des­cen­du sur terre pour dé­par­ta­ger les bons et les mé­chants. Bref, pré­si­der à la fin du monde.

Pu­ni­tions et pri­va­tions

Dès lors, la secte de­vient un monde qua­si to­ta­li­taire en­tiè­re­ment dé­voué à sa per­sonne, où tous les membres de la com­mu­nau­té sont sou­mis à une dis­ci­pline de tra­vaux des champs, de tâches do­mes­tiques et d’écoute des ser­mons du « grand homme ». Sans au­cune échap­pa­toire. Nul n’a le droit d’avoir de re­la­tions sexuelles, à l’ex­cep­tion du « Ch­rist de Wa­co », qui, lui, use et abuse de toutes les femmes pour son plai­sir, fillettes y com­pris. Tous ac­ceptent les pu­ni­tions et pri­va­tions im­po­sées par le maître et se plient à un en­traî­ne­ment pa­ra­mi­li­taire in­ten­sif, en vue de la grande ba­taille contre les forces du mal du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral qu’an­nonce le gou­rou da­vi­dien dans ses dis­cours dé­li­rants. En échange de leur to­tale sou­mis­sion, les membres de la com­mu­nau­té, qui ont aban­don­né à Ko­resh toutes leurs éco­no­mies, se voient pro­mettre l’ac­ces­sion aux portes du Ciel. Un cock­tail ex­plo­sif de croyances re­li­gieuses mal di­gé­rées et d’armes se scelle au mont Car­mel.

Pen­dant plu­sieurs an­nées, le gou­ver­ne­ment laisse faire. On ne ba­dine pas avec les li­ber­tés re­li­gieuses texanes et la li­ber­té de port d’armes… Mais un jour, un pos­tier ouvre mal­en­con­treu­se­ment un co­lis des­ti­né à la ferme, et y dé­couvre de la poudre et des gre­nades ex­plo­sives non au­to­ri­sées. Il sai­sit le shé­rif de Wa­co, qui contacte le bu­reau fé­dé­ral, ATF, char­gé du contrôle des armes, de l’al­cool et des ta­bacs. Après en­quête, ce bu­reau, qui a réus­si à re­cru­ter des es­pions à l’in­té­rieur de la com­mu­nau­té, ac­quiert la convic­tion que les Da­vi­diens dis­posent d’une vé­ri­table ar­mu­re­rie de guerre. Il dé­cide que la pré­sence de cette com­mu­nau­té sur­ar­mée n’est plus to­lé­rable.

Il tombe une pluie fine le 28 fé­vrier 1993, quand une cin­quan­taine d’agents des forces spé­ciales de l’ATF, vê­tus de com­bi­nai­sons noires, en­cerclent la ferme, alors qu’en ville, les gens sont à la messe. Mais ils sont at­ten­dus, une source ayant ven­du la mèche de leur ar­ri­vée im­mi­nente à Ko­resh. Pris de court, les hommes de l’ATF vont pour­suivre leur opé­ra­tion mal­gré les risques, une er­reur ma­jeure qui va faire l’ob­jet de nom­breuses cri­tiques. Ils de­mandent aux Da­vi­diens d’ou­vrir les portes du ranch pour une perquisition mais se voient ac­cueillis par des ra­fales de tirs nour­ris en ré­ponse. Quatre agents ain­si que six Da­vi­diens vont pé­rir dans la fu­sillade chao­tique qui suit ! Les forces spé­ciales se voient for­cées de battre en re­traite, une hu­mi­lia­tion in­to­lé­rable pour Wa­shing­ton. Le siège de Wa­co vient de com­men­cer.

Alors que la presse ac­court pour cou­vrir le dan­ge­reux face-à-face, des né­go­cia­tions tur­bu­lentes s’ins­taurent entre Ko­resh et le FBI, qui a rem­pla­cé l’ATF sur place. Les forces fé­dé­rales tentent de le faire flé­chir, en uti­li­sant no­tam­ment toutes sortes de moyens de pres­sion psy­cho­lo­gique. Les Da­vi­diens se voient im­po­ser un dé­luge quo­ti­dien de bruits de tirs et de cris de la­pins qu’on égorge, des­ti­nés à les déso­rien­ter. À la mia­vril, l’en­voyé spé­cial du Fi­ga­ro note même, amu­sé, que les forces du FBI, in­vo­quant une forme de guerre psy­cho­lo­gique, se sont mises à uti­li­ser des mé­lo­pées boud­dhistes en­tê­tantes pour amol­lir les Da­vi­diens. Mais au lieu de flé­chir, ces der­niers se dur­cissent. Si plu­sieurs en­fants vont être li­bé­rés au compte-gouttes, Da­vid Ko­resh, gal­va­ni­sé par la pré­sence des mé­dias, souffle le chaud et le froid, pro­met­tant de se rendre après avoir ter­mi­né un livre de pro­phé­ties apo­ca­lyp­tiques, avant de se ré­trac­ter. Une fillette est li­bé­rée avec une pan­carte au­tour du cou, sur la­quelle est an­non­cé que tous les adultes pé­ri­ront une fois les en­fants sor­tis. Peu à peu, le FBI se convainc qu’un sui­cide col­lec­tif se pré­pare, sur le mo­dèle de ce­lui per­pé­tré par la secte du pas­teur fou Jim Jones, qui s’était don­né la mort en 1978, au Guya­na, avec ses quelque 900 adeptes en ab­sor­bant du cya­nure. Les mi­cros so­phis­ti­qués que le contre-es­pion­nage amé­ri­cain a réus­si à faire pas­ser à l’in­té­rieur du mont Car­mel, no­tam­ment dans les briques de lait en­voyées pour nour­rir les en­fants, ont per­mis d’en­tendre des conver­sa­tions confir­mant l’in­ten­tion sui­ci­daire de Ko­resh et de ses grou­pies.

Un échec re­ten­tis­sant

L’as­saut fi­nit par être don­né le 19 avril, me­nant à l’in­cen­die qui dé­vas­ta la ferme et au mas­sacre. « J’as­sume l’en­tière res­pon­sa­bi­li­té de la dé­ci­sion », dé­clare le pré­sident Bill Clin­ton au len­de­main de l’at­taque, même s’il confie­ra plus tard que son ins­tinct était de pa­tien­ter. Nombre d’an­ciens adeptes de la secte as­surent ne pas être sur­pris de ce qui s’est pas­sé. « Au fond de moi, j’ai tou­jours su qu’une chose pa­reille ar­ri­ve­rait », confie alors, bri­sé, au Pa­ri­sien le Bri­tan­nique Sa­muel Hen­ry. Sa femme et ses cinq en­fants, tous ma­jeurs, l’avaient quit­té pour re­joindre Ko­resh au Texas et ont pé­ri à Wa­co. Deux Aus­tra­liens, Bruce et Lisa Gent, qui ont per­du deux en­fants et deux pe­tits-en­fants dans le drame, confirment les in­ten­tions sui­ci­daires de la com­mu­nau­té. « C’est com­plè­te­ment fou, ils vou­laient vrai­ment mou­rir pour Ko­resh. »

Il n’em­pêche. Au mo­ment où la secte pé­rit par le feu, une deuxième « af­faire Wa­co », concer­nant les res­pon­sa­bi­li­tés du FBI, gran­dit à tra­vers l’Amé­rique. Pour les forces de l’ordre, ce dé­noue­ment fa­tal re­pré­sente en ef­fet un échec re­ten­tis­sant, qui va obs­cur­cir le dé­but du man­dat du jeune pré­sident Bill Clin­ton, en­core dans ses cent jours. « Une opé­ra­tion mal con­çue, in­jus­ti­fiée, de la part d’au­to­ri­tés qui avaient le temps pour elles », dé­nonce le New York Times.

Au-de­là de la cri­tique des ra­tés de l’opé­ra­tion, un soup­çon gran­dit dans les en­tre­lacs d’une Amé­rique pro­fonde qui dé­teste Clin­ton au­tant que Wa­shing­ton. Pour les mi­lices an­ti­gou­ver­ne­men­tales à l’idéo­lo­gie pa­ra­noïaque qui pul­lulent dans l’Ouest no­tam­ment, cet af­fron­te­ment re­pré­sente la confir­ma­tion de leurs théo­ries du com­plot sur l’exis­tence d’un grand des­sein du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral vi­sant à ins­tau­rer une dic­ta­ture pri­vant les ci­toyens amé­ri­cains de leurs li­ber­tés et de leurs fu­sils ! Pour ces groupes qui flirtent avec la vio­lence et s’en­traînent au ma­nie­ment des armes, Wa­co de­vient un cri de ral­lie­ment. Il condui­ra deux ans plus tard le mi­li­tant d’ex­trême droite Ti­mo­thy McVeigh à or­ches­trer le plus spec­ta­cu­laire at­ten­tat ter­ro­riste qu’ait ja­mais connu l’Amé­rique, en fai­sant ex­plo­ser un im­meuble du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral à Ok­la­ho­ma Ci­ty en 1995. « Voi­ci notre ré­ponse à Wa­co », lance-t-il dans un mes­sage. Un état d’es­prit qui est loin d’avoir dis­pa­ru au­jourd’hui, alors que le phé­no­mène des mi­lices pa­ra­mi­li­taires an­ti­gou­ver­ne­men­tales est en plein es­sor, rap­porte Mark Po­tok, di­rec­teur du Sou­thern Po­ver­ty Law Cen­ter.

Dans la plaine texane qui abri­ta ja­dis la ferme dia­bo­lique, il n’y a plus guère que quelques pans de murs sor­tant d’un étang her­beux pour té­moi­gner du drame. Mais, comme l’a confié en 2016 le chef d’une mi­lice pa­ra­mi­li­taire au New York Times, les braises de Wa­co n’en fi­nissent pas de rou­geoyer dans les pro­fon­deurs et l’ima­gi­naire du pays…

RON HEFLIN/AP

Des flammes consument la ferme où étaient re­tran­chés les adeptes de la secte des Da­vi­diens, le 19 avril 1993.

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