À CANNES, L’ATE­LIER DES DOMERGUE

LES VIL­LAS HIS­TO­RIQUES

Le Figaro - - LA UNE - JEAN-PIERRE CHANIAL jp­cha­nial@lefigaro.fr EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À CANNES

Ima­gi­née sur le mo­dèle d’une de­meure tos­cane, cette mai­son d’ar­tistes (lui est peintre, elle, sculp­teur) do­mine Cannes et jouit d’une vue grand large sur la Mé­di­ter­ra­née.

EN CE DÉ­BUT du XXe siècle, Cannes pé­tille d’azur et d’in­sou­ciance. L’époque est belle et, entre deux fêtes, la Ri­vie­ra coule des jours en­chan­tés. Jean-Ga­briel Domergue, le por­trai­tiste aux 3 000 toiles (Jo­sé­phine Ba­ker, Cle­men­ceau, Na­dine de Roth­schild, etc.), re­çoit au­jourd’hui Liane de Pou­gy. La belle, ma­riée à 16 ans, pros­ti­tuée si­tôt après, puis cour­ti­sane aux mille conquêtes des deux genres, est dé­sor­mais prin­cesse… Elle se pré­sente dans l’ate­lier du peintre par­fai­te­ment nue. Domergue hé­site mais lui de­mande de s’ha­biller. Liane de Pou­gy s’exé­cute et re­vient avec un tour du cou de soie noire. Plus tard, elle en­tre­ra au couvent sous le nom de soeur Ma­de­leine de la Re­pen­tance.

Cannes est alors le re­fuge de ces per­son­na­li­tés taillées pour bous­cu­ler le des­tin. On y croise Pi­cas­so, les Fitz­ge­rald, des princes dé­chus, des aris­to­crates prêts à se rui­ner pour un bai­ser, D’An­nun­zio ou la Belle Ote­ro dont le sein au­rait ins­pi­ré la cou­pole de l’hô­tel Carl­ton… Ain­si que le couple Domergue, Jean-Ga­briel et Odette, née Mau­gendre-Villers. Il peint, elle sculpte. Leur pas­sion, plus de qua­rante ans de vie com­mune après leur ma­riage en 1918, se double d’une fu­sion ar­tis­tique sans pa­reille, un même élan créa­tif sous les claires lu­mières can­noises.

En 1926, le couple tombe sous le charme d’un do­maine de 1,5 hec­tare dans le quar­tier de la Ca­li­for­nie, une col­line qui do­mine Cannes. Ici, le re­gard va­ga­bonde entre les saillies de l’Es­te­rel et les in­fi­nis de la Mé­di­ter­ra­née. Calme ab­so­lu, chant des ci­gales, ma­gie des pal­miers et des pins pa­ra­sol. Leur pro­jet : bâ­tir une mai­son noyée dans ses jar­dins, comme ceux de la Vil­la d’Este à Ti­vo­li des­si­nés par Fra­go­nard. Quant à la vil­la, elle res­sem­ble­ra à celle aper­çue au cours d’un voyage en Tos­cane. Deux ar­chi­tectes, Émile Mo­li­nié et Charles Ni­cot, sont priés de plan­cher, le rêve sort de terre.

En 1932, le couple s’ins­talle à l’abri de la vil­la bap­ti­sée Fie­sole, hom­mage aux dé­li­ca­tesses ar­chi­tec­tu­rales de cette bour­gade proche de Flo­rence. Trente an­nées du­rant, jus­qu’à la mort de Domergue le 16 no­vembre 1962, ils passent ici trois mois d’hi­ver et au­tant l’été, en al­ter­nance avec Pa­ris et les villes où le peintre doit or­ga­ni­ser des fêtes, un art dans le­quel il ex­celle. Peintre des dé­cors de théâtre, c’est alors la Ve­nise des princes et des bals mas­qués qui l’ins­pire. La mai­son construite avec les pierres du voi­si­nage abrite six pièces sur trois ni- veaux. Vue sur la baie, bleus ten­dus jus­qu’à l’ho­ri­zon. Gran­diose.

Les deux ate­liers sont ins­tal­lés en rez-de-chaus­sée, après l’en­trée. Ce­lui de Domergue, à droite, est res­té en l’état. Y sont ac­cro­chées de grandes toiles lu­mi­neuses, Jo­sé­phine Ba­ker en liane rieuse (1934), trois jeunes bai­gneuses sur la plage, éprou­vant leur beau­té nue face au mi­roir (1931), un dé­cor peint sur bois pour le théâtre de Cannes… Le tout est éclai­ré par un lustre en verre de Mu­ra­no des­si­né par Odette et se­mé de plu­sieurs de ses bustes, terre cuite, marbre, pierre tendre. Aux fe­nêtres, elle a ins­tal­lé de dé­li­cates ara­besques de fer for­gé. Bien­ve­nue chez les Domergue.

Créa­teur de la « Pa­ri­sienne »

Le couple vit sur un jo­li pied. Lui croule sous les commandes de por­traits et d’af­fiches, il n’a pas son pa­reil pour em­bel­lir les femmes qui posent de­vant son che­va­let. La vil­la se prête aux soi­rées mon­daines. On ins­talle les in­vi­tés dans le sa­lon du pre­mier ni­veau, ser­vi par un large es­ca­lier de marbre, ain­si que sur la ter­rasse at­te­nante. Les bou­chons sautent, les robes sont lé­gères, les com­pli­ments brillent avec les étoiles, on ajuste son mo­nocle pour ad­mi­rer la col­lec­tion du couple, Ma­net, Re­noir, Ca­na­let­to, Goya… La nuit est si douce à la Fie­sole.

Domergue est cé­lèbre pour peindre comme nul autre la «Pa­ri­sienne », on di­rait au­jourd’hui la « femme idéale », la « it-girl », peu­têtre. Il l’avoue : « J’ai créé la pi­nup ». Com­prendre la créa­ture lon­gi­ligne, cou très fin, toi­lette soi­gnée ou nu­di­té as­su­mée, uni­vers sen­suel et co­lo­ré, boa et cha­peau fan­tai­sie ici, au­da­cieux dé­col­le­tés et lé­vriers là-bas. Ces toiles lui valent le titre de « peintre mon­dain », d’ar­tiste de sa­lon, for­tu­né, mais sans le gé­nie d’un Pi­cas­so dont les ful­gu­rances et les visages ca­bos­sés in­ventent la ré­vo­lu­tion. Du reste, les deux hommes ne s’ap­pré­ciaient guère. Il se dit qu’un jour, ils se croi­sèrent dans une rue de Cannes. Une su­perbe jeune femme est au bras de Pi­cas­so qui lance : « Pas de chance pour toi, je t’ai pris ton mo­dèle ». Et Domergue de ré­pondre : « Sois ras­su­ré, je ne risque pas de te pi­quer les tiens ».

Outre l’ate­lier du peintre, la vi­site de la vil­la sug­gère de suivre les al­lées du jar­din qui l’en­tourent, une mer­veille. En pre­nant pos­ses­sion de son do­maine, le couple a plan­té 111cy­près qui servent au­jourd’hui de guide à une dé­cou­verte ponc­tuée de 38 sculp­tures de Ma­dame. Une ex­po­si­tion de plein air qui per­met d’ap­plau­dir la fi­nesse de ses oeuvres : plu­sieurs visages au re­gard per­çant, un faune, des bronzes re­pré­sen­tant Domergue, des amours rieurs, des lions, une splen­dide Femme à la co­lombe, des bustes… Au­tant la mai­son semble un rien fi­gée dans sa per­fec­tion ita­lienne dé­sor­mais si­len­cieuse, au­tant ce jar­din touf­fu qui fait naître des vies de pierre au mi­lieu des ma­gno­lias, pins, ba­na­niers, pal­miers, eu­ca­lyp­tus, est eu­pho­ri­sant. Sa beau­té na­ture est sou­li­gnée par des cas­cades en es­ca­liers, des fon­taines, des che­mins de sen­teurs et au­tant de re­coins où faire la pause. Ma­gique.

En­fin, pous­ser jus­qu’à l’oeuvre ma­jeure des lieux, le tom­beau de style étrusque où re­pose le couple de­puis le 24 no­vembre 2000. Odette a re­joint son ma­ri en 1973 après avoir sculp­té cette in­croyable sé­pul­ture. N’ayant pas d’hé­ri­tier, elle a lé­gué la pro­prié­té à la ville de Cannes. C’est du reste ici que, jus­qu’en 2015, s’est réuni le ju­ry du Fes­ti­val de ci­né­ma pour dé­li­bé­rer avant d’an­non­cer le pal­ma­rès.

Clas­sée à l’in­ven­taire des mo­nu­ments his­to­riques en 1990, la vil­la a ac­cueilli ses an­ciens pro­prié­taires dé­sor­mais in­hu­més à l’abri du mo­nu­ment qu’ils avaient ima­gi­né. En­tou­rés par deux ca­ria­tides et six co­lonnes de (faux) marbre rose, ils fi­gurent as­sis sur leur tom­beau, comme s’ils par­ti­ci­paient à un ban­quet, lui tout sou­rire et barbe fri­sée, elle vi­sage se­rein et main sur le sein. OEil pé­tillant, pose amou­reuse, on di­rait bien qu’ils se ré­jouissent de leur éter­ni­té.

© VILLE DE CANNES, MAI­RIE DE CANNES

Construite en 1936, la mai­son d’ins­pi­ra­tion tos­cane abrite l’ate­lier de Jean-Ga­briel Domergue et ce­lui de son épouse, Odette Mau­gen­dreVillers (ci-des­sous, à droite). Leur vil­la est en­tou­rée de jar­dins ex­cep­tion­nels.

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