Ban­nis par Er­do­gan, ils montent sur scène

Au coeur d’Is­tan­bul, un groupe de pro­fes­seurs, pour la plu­part ex­clus de­puis le putsch ra­té de juillet 2016, a pris le che­min des planches comme ul­time forme de ré­sis­tance.

Le Figaro - - INTERNATIONAL - DEL­PHINE MINOUI @Del­phi­neMi­noui COR­RES­PON­DANTE À IS­TAN­BUL

TUR­QUIE Ils se fau­filent, tout de noir vê­tus, jusque sur le de­vant de la scène. Agrip­pés à leur texte, le vi­sage tra­qué par la lu­mière des spots, ils ont le re­gard de ceux qui dé­fient la peur avec pa­nache. Pour cette pe­tite di­zaine d’uni­ver­si­taires, ac­teurs d’un soir au centre cultu­rel Cad­de­bos­tan, au coeur du quar­tier Ka­diköy, le trac n’est qu’une anec­dote. Ils ont connu pire : les purges, les in­ti­mi­da­tions à ré­pé­ti­tion, les pour­suites ju­di­ciaires - et même la pri­son pour cer­tains. « Le théâtre, c’est un peu notre der­nière échap­pa­toire », glisse le pro­fes­seur Özgür Müftüo­glu, au chô­mage for­cé de­puis un an, avant de mon­ter sur les planches.

Dans la salle, rem­plie comme un oeuf, le pu­blic re­tient son souffle. La pièce qui se donne ce soir-là est une adap­ta­tion libre du Cro­co­dile de Dos­toïevs­ki. Cette nou­velle in­ache­vée, ré­di­gée dans la Rus­sie du XIXe siècle, ra­conte l’his­toire tra­gi­co­mique d’un fonc­tion­naire sou­dai­ne­ment ava­lé par le rep­tile – et les mille et un ef­forts en­ga­gés pour ten­ter de le li­bé­rer. Le pa­ral­lèle avec la Tur­quie d’au­jourd’hui, et ses ar­res­ta­tions en sé­rie de­puis le putsch ra­té de juillet 2016, est fla­grant. Sur chaque fau­teuil en ve­lours rouge, un pe­tit dé­pliant rap­pelle que le spec­tacle fut créé pour la pre­mière fois en 1960, à la ra­dio, par Hal­den Ta­ner. À l’époque, l’illustre dra­ma­turge turc en­ten­dait pro­tes­ter contre la purge dont il ve­nait de faire l’ob­jet avec une cen­taine d’autres pro­fes­seurs pour s’être op­po­sé à la prise du pou­voir par l’ar­mée. « Cette fois-ci, c’est dif­fé­rent car le coup d’État a été dé­joué. Mais notre si­tua­tion est en­core plus ab­surde, avec quelque 50 000 per­sonnes pla­cées en dé­ten­tion pré­ven­tive et plus de 100 000 fonc­tion­naires re­mer­ciés – dont en­vi­ron 5 000 pro­fes­seurs », pré­cise Özgür Müftüo­glu pen­dant l’en­tracte. « Ces purges, c’est comme du théâtre. C’est tel­le­ment irrationnel ! », dit-il.

Son cas est exem­plaire. À la ren­trée de 2016, il ap­prend par le Jour­nal of­fi­ciel son évic­tion de l’uni­ver­si­té Mar­ma­ra, où il en­seigne l’éco­no­mie. L’émi­nent pro­fes­seur aux cheveux poivre et sel n’a pour­tant rien d’un put­schiste. Comme tant d’autres en­sei­gnants, il lui est sim­ple­ment re­pro­ché d’avoir si­gné, au dé­but de la même an­née, une pé­ti­tion pour la paix, ré­cla­mant la fin des com­bats entre les forces de sé­cu­ri­té turques et les re­belles kurdes du PKK. Aux yeux du gou­ver­ne­ment is­la­mo-conser­va­teur d’Er­do­gan, ce­la en fait un dan­ge­reux sup­por­teur du « ter­ro­risme ». L’ac­cu­sa­tion est sé­vère, pas­sible de lourdes peines de pri­son. « Sou­dain, vous vous re­trou­vez sans tra­vail, au ban de la so­cié­té, cou­pé de vos étu­diants. Le théâtre nous aide à te­nir, il nous oc­cupe l’es­prit. Et puis le choix de la scène ar­tis­tique n’est pas ano­din : une fa­çon de ré­sis­ter par la culture, à l’heure où elle est en dan­ger », pour­suit-il, in­quiet des ré­centes ini­tia­tives d’is­la­mi­sa­tion des pro­grammes sco­laires.

Sur­gis­sant des cou­lisses, un chat se fau­file à tra­vers les gra­dins. Il se frotte à un spec­ta­teur, puis s’al­longe au pied d’un autre en qué­man­dant des ca­resses. En Tur­quie, les fé­lins ont tous les droits – un des nom­breux pa­ra­doxes de ce pays où la vie d’un homme peut, a contra­rio, bas­cu­ler en en­fer pour un simple tweet ou un tee-shirt frap­pé du mot « hé­ros ».

« Notre quo­ti­dien est sur­réa­liste », confirme Özdemir Ak­tan, un autre ac­teur en herbe de ce voyage en Ab­sur­die. Ce chi­rur­gien de re­nom en­sei­gnait lui aus­si à l’uni­ver­si­té Mar­ma­ra avant d’en être li­mo­gé du jour au len­de­main. Pour lui, le théâtre est une ul­time forme de ma­ni­fes­ta­tion quand l’ap­pel de la rue est ré­gu­liè­re­ment frei­né par les bar­rages de po­lice. Ou par la crainte de fi­nir der­rière les bar­reaux : deux en­sei­gnants li­mo­gés ont ré­cem­ment été écroués alors qu’ils me­naient une grève de la faim sur une place d’An­ka­ra. « Le théâtre, c’est une nou­velle ma­nière de pro­tes­ter pa­ci­fi­que­ment lors­qu’on nous traite comme des criminels », in­siste le mé­de­cin. Sa seule ex­pé­rience théâ­trale re­monte à ses an­nées es­tu­dian­tines. « Je ne pré­tends pas être un ac­teur. Mais l’exer­cice me plaît », sou­rit-il. Le met­teur en scène Orhan Al­kaya, seul pro­fes­sion­nel de l’équipe, s’est d’ailleurs adap­té à ses as­pi­rants co­mé­diens : les ré­pé­ti­tions n’ont du­ré que quinze jours ; les ti­rades sont lues au lieu d’être jouées ; le dé­cor est épu­ré. Au fond de la scène, un écran géant se contente de re­pro­duire leur image : re­flet éphé­mère de leur condi­tion kaf­kaienne…

Le spec­tacle re­prend. Sur scène, face au mi­cro, l’épouse d’Ivan Mat­veïtch, le fa­meux fonc­tion­naire dé­vo­ré par le cro­co­dile, est en émoi. Le rôle d’Ele­na Iva­nov­na, femme co­quette, est in­ter­pré­té par Seb­nem Ko­rur Fin­can­ci. Dans la vie de tous les jours, ce mé­de­cin lé­giste est à l’op­po­sé de son per­son­nage : coupe de cheveux gris à la gar­çonne, lu­nettes po­sées sur un vi­sage dé­pour­vu de ma­quillage. « J’ap­pré­cie ce dé­ca­lage. Ce­la m’ar­rache de mon quo­ti­dien. Quand je joue, je m’évade dans un monde de fic­tion, je me concentre sur mon texte. J’ou­blie les atro­ci­tés de mon pays. C’est apai­sant, comme une sorte de thérapie », su­surre-t-elle à la fin de la pièce. Seb­nem Ko­rur Fin­can­ci n’a pas été li­mo­gée de l’uni­ver­si­té, où elle conti­nue à dis­pen­ser des cours. Mais en juin 2016, elle s’est re­trou­vée dix jours en pri­son pour sa col­la­bo­ra­tion au jour­nal pro­kurde Özgür Gün­dem, ac­cu­sé de pro­pa­gande au pro­fit du PKK. Li­bé­rée sous condi­tion, elle fait en­core l’ob­jet de pour­suites ju­di­ciaires. Cette fer­vente mi­li­tante

“Le théâtre, c’est une nou­velle ma­nière de pro­tes­ter pa­ci­fi­que­ment lors­qu’on nous traite comme des criminels ” ÖZDEMIR AK­TAN, CHI­RUR­GIEN

des droits de l’homme n’est pas in­dif­fé­rente à la mé­ta­phore du texte de Dos­toïevs­ki. « Nous sommes tous, d’une cer­taine fa­çon, dans le ventre du cro­co­dile. D’ailleurs, nous ne sa­vons plus trop bien ce qui vaut mieux pour nous : être de­dans ou de­hors », gri­mace-t-elle en apar­té.

Dans la salle, les ap­plau­dis­se­ments n’en fi­nissent plus. Mal­gré l’obs­cu­ri­té, on dis­tingue les visages fi­gés d’émo­tion, les larmes de com­pas­sion, les traces de Rim­mel sur les joues des femmes. D’un geste de la main, un ac­teur in­vite le pu­blic à mon­ter sur scène. Les spec­ta­teurs s’en­tassent sous les pro­jec­teurs, at­tra­pant un bout de la ban­de­role qui se dé­roule sous leurs yeux. « L’uni­ver­si­té est par­tout. L’art est par­tout. La paix est par­tout », y lit-on en langue turque. Une voix en­chaîne en écho : « Les cro­co­diles fi­ni­ront par par­tir. Nous res­te­rons ! » Le slo­gan est aus­si­tôt re­pris en choeur. Au-des­sus des têtes, quelques doigts s’élèvent en for­mant un V vic­to­rieux. « On ne s’at­ten­dait pas à un tel suc­cès. La so­li­da­ri­té est en marche. Ça re­donne es­poir aux mi­li­tants dé­mo­crates », souffle Seb­nem. Les in­vi­ta­tions com­mencent dé­jà à pleu­voir : en pro­ve­nance d’An­ka­ra, d’Iz­mir ou en­core d’Ada­na. « C’est for­mi­dable. Une tour­née nous ai­de­rait à vé­hi­cu­ler notre mes­sage de paix », s’en­thou­siasme Özdemir Ak­tan. Mais il reste pru­dent : « Je ne se­rais pas sur­pris si la pièce fi­nis­sait par être interdite. Dans la Tur­quie d’au­jourd’hui, toute ini­tia­tive qui dé­range a va­leur de crime. »

IS­TAN­BUL MEDICAL CHAMBER

Les uni­ver­si­taires, qui jouent Le Cro­co­dile de Dos­toïevs­ki au centre cultu­rel Cad­de­bos­tan, bran­dissent à la fin de chaque spec­tacle une ban­de­role in­di­quant : « L’uni­ver­si­té est par­tout. L’art est par­tout. La paix est par­tout ».

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