Nous sommes presque éga­li­taires, pas ré­vo­lu­tion­naires

Les in­di­vi­dus, quels que soient leur âge et leur pays d’ori­gine, re­fusent de pro­vo­quer un in­ver­se­ment de la hié­rar­chie so­ciale.

Le Figaro - - SCIENCES - TRIS­TAN VEY @vey­tris­tan

ÉTUDE C’est une étude qui pro­met de dé­clen­cher des conver­sa­tions pas­sion­nées. Elle montre que plus de la moi­tié des gens sont ré­ti­cents à ré­duire les in­éga­li­tés entre deux per­sonnes si ce­la im­plique un bas­cu­le­ment de hié­rar­chie entre elles, contre un quart seule­ment si les rangs sont conser­vés.

Quatre cher­cheurs en éco­no­mie com­por­te­men­tale (Uni­ver­si­té de Zei­jang en Chine, Uni­ver­si­té Co­lum­bia et Vas­sar Col­lege aux États-Unis) ont ain­si mis en place une ex­pé­rience des­ti­née à tes­ter s’il existe une aver­sion «na­tu­relle » de l’homme pour les ren­ver­se­ments so­ciaux. Leurs ré­sul­tats, pu­bliés dans la re­vue Na­ture Hu­man Be­ha­viour, sont édi­fiants.

Pour bien com­prendre de quoi l’on parle, il est né­ces­saire de dé­tailler clai­re­ment le pro­to­cole mis en oeuvre. Les par­ti­ci­pants ont été pla­cés de­vant un écran sur le­quel ap­pa­rais­saient deux visages. Sous cha­cun d’entre eux, une pe­tite pile de pièces de tailles in­égales. On de­man­dait alors aux per­sonnes si elles étaient d’ac­cord pour trans­fé­rer un cer­tain nombre de pièces du plus riche vers le plus pauvre.

Bien qu’on ne leur ait pas dit quel était l’ob­jet de l’étude, les su­jets ac­cep­taient les trois quarts du temps le trans­fert qui ré­dui­sait la dif­fé­rence de ri­chesse entre les deux ava­tars. « Il existe une aver­sion très forte pour l’in­éga­li­té », ex­plique Ma­rie-Claire Villeval, éco­no­miste com­por­te­men­tale au Groupe d’ana­lyse et de théo­rie éco­no­mique (Gate) à Lyon. «Celle-ci ap­pa­raît vers l’âge de 4-5 ans. »

En re­vanche, les su­jets sont bien plus ré­ti­cents à ac­cep­ter le trans­fert si ré­duire l’in­éga­li­té s’ac­com­pagne d’un in­ver­se­ment de hié­rar­chie entre les deux ava­tars. Par exemple, si l’ava­tar A dis­pose de 4 pièces, que l’ava­tar B dis­pose d’une pièce, 55 % des su­jets re­fusent de trans­fé­rer deux pièces de A vers B (ce qui abou­ti­rait à une si­tua­tion où A ne dis­pose plus que de deux pièces et B de trois pièces).

« C’est un ef­fet mas­sif », sou­ligne Ma­rie-Claire Villeval, qui a ré­di­gé avec un confrère un com­men­taire ac­com­pa­gnant l’étude. «Et ce­la semble être as­sez uni­ver­sel. Les cher­cheurs ont ob­te­nu des ré­sul­tats iden­tiques aux États-Unis, en Inde, en Chine ou chez des ber­gers ti­bé­tains. Ils ont tes­té des âges et des ni­veaux d’édu­ca­tion très va­riés. » Les cher­cheurs ont éga­le­ment tes­té des en­fants à dif­fé­rents âges pour voir quand ap­pa­rais­sait ce phé­no­mène : vers l’âge de 6 ou 7 ans, un peu plus tard que l’hos­ti­li­té en­vers les in­éga­li­tés.

«Ce­la ex­plique en par­tie pour­quoi les in­éga­li­tés se main­tiennent», ana­lyse la cher­cheuse. «Ce n’est pas sim­ple­ment parce que les plus ai­sés cherchent à conser­ver leurs avan­tages. Nous ne sommes pas prêts à tout pour rendre le monde plus éga­li­taire. Si ce­la doit se faire au prix d’un ren­ver­se­ment des po­si­tions so­ciales, il y au­ra une forte op­po­si­tion même de la part de ceux qui ne sont pas au som­met de la hié­rar­chie pré­ci­set-elle en­core. Pré­ser­ver la hié­rar­chie consti­tue une vé­ri­table norme so­ciale. C’est aus­si pour ce­la que les ré­vo­lu­tions sont rares. C’est une ap­proche qui n’est pas du tout bour­dieu­sienne. Ce sont des tra­vaux qui sont plus ins­pi­rés de la bio­lo­gie évo­lu­tion­niste. Dans les so­cié­tés ani­males, le main­tien de la hié­rar­chie est ex­trê­me­ment im­por­tant pour évi­ter les luttes et as­su­rer la sur­vie de l’es­pèce. »

Mais d’où vient cette aver­sion hu­maine ? Et quel rôle joue-t-elle ? « C’est une ex­pé­rience très simple qui touche à des ques­tions fon­da­men­tales. Mais les mé­ca­nismes à l’oeuvre res­tent très obs­curs. On ne peut que pro­po­ser des conjec­tures. Il est pos­sible que l’on soit ef­frayé par les consé­quences so­ciales d’un tel ren­ver­se­ment. Que l’on ait peur de la vengeance d’une per­sonne dé­chue de son rang. Ou que l’on se mette à sa place et qu’on ne sup­porte pas la vio­lence de ce dé­clas­se­ment. »

Ce qui est in­tri­gant, c’est que d’autres ex­pé­riences montrent très clai­re­ment que les gens sont ob­sé­dés par l’en­vie de chan­ger de rang. «Il y a né­ces­sai­re­ment une ten­sion entre cette ob­ses­sion et l’aver­sion pour les ren­ver­se­ments hié­rar­chiques », pré­cise en­core la spé­cia­liste.

“Pré­ser­ver la hié­rar­chie consti­tue une vé­ri­table norme so­ciale. C’est aus­si pour ce­la que les ré­vo­lu­tions sont rares ” MA­RIE-CLAIRE VILLEVAL, CHER­CHEUSE

Les trois quarts des gens, se­lon l’étude, ac­ceptent l’idée de prendre aux riches pour don­ner aux pauvres. Mais pas trop quand même...

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