Le cou­pe­ret du po­li­ti­que­ment cor­rect s’abat chez Google

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES - Laure Man­de­ville lman­de­ville@lefigaro.fr

Il ne fait pas bon « pen­ser mal » dans la Si­li­con Val­ley. La ma­nière ex­pé­di­tive dont l’in­gé­nieur James Da­more a été li­mo­gé de son poste par son em­ployeur Google, après avoir pu­blié un mé­mo in­terne vi­sant à se­couer, se­lon ses propres termes, « la caisse de ré­so­nance idéo­lo­gique » de la cé­lèbre com­pa­gnie, consti­tue à cet égard un vé­ri­table cas d’école. Crime du mal­heu­reux, qui, pa­ral­lè­le­ment à son tra­vail, pour­sui­vait un doc­to­rat en bio­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Har­vard : avoir eu l’au­dace de par­ta­ger ses doutes sur la « po­li­tique de di­ver­si­té » dé­ployée dans les rangs de son en­tre­prise ; et faire des pro­po­si­tions pour la rendre plus ef­fi­cace. Au­tant mar­cher sur un champ de mines dans l’Amé­rique li­bé­rale et pro­gres­siste, dont Google, fleu­ron de la high-tech ca­li­for­nienne, est un bas­tion.

Dans son mé­mo de 10 pages, mia­ca­dé­mique mi-bu­si­ness dans la forme, di­rect mais plu­tôt nuan­cé, et n’ayant donc rien d’un brû­lot, Da­more ap­pe­lait no­tam­ment l’en­tre­prise à re­mettre en cause le point de vue de la gauche qui ana­lyse dans tout dés­équi­libre de re­cru­te­ment le ré­sul­tat d’une dis­cri­mi­na­tion ra­ciste ou sexiste à cor­ri­ger ab­so­lu­ment. Ci­tant des tra­vaux liés à la so­cio­lo­gie com­por­te­men­tale et à la bio­lo­gie, il rap­pe­lait que les dés­équi­libres de re­pré­sen­ta­tion du genre peuvent aus­si être liés à des dif­fé­rences bio­lo­giques contri­buant à for­mer le goût et les ap­ti­tudes des hommes et des femmes. Il ex­pli­quait no­tam­ment que, se­lon la ma­jo­ri­té des études me­nées sur ces su­jets idéo­lo­gi­que­ment sen­sibles, les femmes sont sta­tis­ti­que­ment plus at­ti­rées par « les gens que par les choses », plus sen­sibles au stress que ré­clament les po­si­tions de lea­der­ship, plus douées pour le tra­vail en groupe, plus aptes au com­pro­mis et moins pré­oc­cu­pées que les hommes par le sta­tut qu’ap­portent les po­si­tions de pou­voir. Da­more s’em­pres­sait d’ajou­ter que ces dif­fé­rences ne pré­ju­geaient nul­le­ment des cas in­di­vi­duels et donc des ca­pa­ci­tés des femmes à ex­cel­ler dans la tech­no­lo­gie ou dans les po­si­tions de lea­der­ship. Il ap­pe­lait juste à prendre en compte ces don­nées sta­tis­tiques, et à en ti­rer des le­çons en vue d’un ré­équi­li­brage qui soit plus réa­liste et moins idéo­lo­gique. Vou­loir par­ve­nir à une pa­ri­té ab­so­lue vu ces don­nées de base est une aber­ra­tion, sem­blait-il dire, ap­pe­lant à ne pas bais­ser les cri­tères de re­cru­te­ment sous pré­texte de di­ver­si­té. Il ajou­tait vou­loir ou­vrir un dé­bat et être fa­vo­rable à la di­ver­si­té, mais com­battre le soup­çon de sexisme sys­té­ma­tique qui se cache dé­sor­mais der­rière toute dis­cus­sion du « genre » en Amé­rique.

Il y a cer­tai­ne­ment ma­tière à cri­ti­quer dans son pro­pos, et aus­si à sou­rire, voire à écla­ter de rire, quant à l’idée, es­quis­sée, se­lon la­quelle les femmes se­raient peut être moins aptes au lea­der­ship, aux ma­tières théo­riques ou aux sciences exactes. Une va­riante du vieux dé­bat na­ture/culture, en quelque sorte. Mais Google n’a pas eu en­vie de rire en li­sant le mé­mo, et en­core moins de dé­battre. Alors qu’un gey­ser de pro­tes­ta­tions jaillis­sait des quatre coins de l’en­tre­prise pour dé­non­cer le sexisme des pro­pos de Da­more et l’« of­fense » faite aux femmes, le pa­tron Sun­dar Pi­chai re­ve­nait ventre à terre de va­cances pour « gé­rer la crise ». Ce que Da­more a écrit « n’est pas OK », a-t-il im­mé­dia­te­ment af­fir­mé dans un com­mu­ni­qué. Da­nielle Brown, vi­ce­pré­si­dente en charge de la po­li­tique de di­ver­si­té de la firme, tout juste nom­mée pour dé­mon­trer le dé­sir d’in­clu­si­vi­té de la boîte, ap­pa­rem­ment pas si évident, a af­fir­mé que les pro­pos de l’em­ployé n’étaient pas com­pa­tibles avec la culture de Google, car ils étaient ba­sés sur des « hy­po­thèses in­cor­rectes ». Quelques heures plus tard, l’in­gé­nieur an­non­çait qu’il avait été li­mo­gé pour avoir « per­pé­tué des sté­réo­types sur le genre ». ll pré­ci­sait qu’il en­ga­ge­rait une pro­cé­dure ju­di­ciaire contre Google pour dé­fendre ses droits.

L’em­pres­se­ment de Google, qui a cru bon – sans sem­bler voir l’ironie de son pro­pos – d’ac­com­pa­gner sa dé­ci­sion bru­tale d’une ti­rade sur son at­ta­che­ment à la li­ber­té de dé­bat dans l’en­tre­prise, est clai­re­ment lié à sa si­tua­tion plus que fra­gile en ma­tière de re­pré­sen­ta­tion des femmes et des mi­no­ri­tés. Comme d’autres en­tre­prises de la Si­li­con Val­ley, la com­pa­gnie, qui af­fiche 70 % d’hommes et 61 % de Blancs dans son staff, a été ac­cu­sée, ces der­niers mois, de dis­cri­mi­na­tion voi­lée par des as­so­cia­tions d’ac­ti­vistes. Elle fait l’ob­jet d’une en­quête du mi­nis­tère du Tra­vail sur les dis­pa­ri­tés sa­la­riales hommes-femmes.

Mais l’épi­sode Da­more ne peut être com­pris sans ré­fé­rence au contexte plus gé­né­ral qui tra­verse l’Amé­rique. Le ma­gis­tère mo­ral que les « dé­par­te­ments d’études cri­tiques » cen­trés sur les femmes et les mi­no­ri­tés des uni­ver­si­tés, et si­tués à l’ex­trême gauche, exerce dé­sor­mais sur les cam­pus a mar­gi­na­li­sé toute forme de pen­sée al­ter­na­tive et ga­gné d’autres sec­teurs comme la presse et le bu­si­ness. Ré­fu­ter leur ap­proche sur le biais sexiste ou ra­ciste de nos so­cié­tés re­vient im­mé­dia­te­ment à être re­lé­gué du cô­té des hommes blancs et hé­té­ro­sexuels « at­ta­chés à leurs pri­vi­lèges ». Ces nou­veaux sol­dats de l’ordre mo­ral pro­gres­siste exigent des « es­paces pro­té­gés » contre « les agres­sions » de ceux qui ne pensent pas comme eux, au lieu d’ac­cep­ter le dé­bat contra­dic­toire. L’ex­pul­sion de Da­more cor­res­pond à cette logique d’ex­com­mu­ni­ca­tion. En 2014, le pa­tron de Mo­zilla, Bren­dan Eich, avait dû dé­mis­sion­ner de son poste pour avoir ap­por­té, à titre pri­vé, son sou­tien au com­bat des an­ti-ma­riage gay… Le pa­tron de PayPal, Pe­ter Thiel, a lui aus­si été os­tra­ci­sé pour s’être en­ga­gé aux cô­tés de Do­nald Trump. « Plus per­sonne ne semble être d’ac­cord pour être en désac­cord et mal­gré tout vivre en­semble », s’in­quiète le pro­fes­seur de théo­rie po­li­tique Jo­shua Mit­chell.

« Le ma­gis­tère mo­ral que les « dé­par­te­ments d’études cri­tiques », si­tués à l’ex­trême gauche, exerce dé­sor­mais sur les cam­pus a mar­gi­na­li­sé al­ter­na­tive» toute forme de pen­sée

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