Kai­ja Saa­ria­ho, l’opé­ra au fé­mi­nin

Avec « L’Amour de loin », la Fin­lan­daise prouve que com­po­ser pour le genre ly­rique n’est pas af­faire de sexe.

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES - THIER­RY HILLÉRITEAU @thil­le­ri­teau

L’HI­VER der­nier, son nom fit les gros titres des mé­dias amé­ri­cains. À 64 ans, la com­po­si­trice fin­lan­daise Kai­ja Saa­ria­ho, ins­tal­lée en France de­puis les an­nées 1980, fai­sait son en­trée au ré­per­toire du Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York. Une femme. Ho­no­rée dans le saint des saints du genre ly­rique ou­treAt­lan­tique. Ce­la n’était plus ar­ri­vé de­puis… 1903! À l’époque, l’in­té­res­sée n’était autre qu’Ethel Smyth. Une Bri­tan­nique haute en cou­leur. Mais in­jus­te­ment ou­bliée du pu­blic. À peine se sou­vient-on de son en­ga­ge­ment po­li­tique, aux cô­tés des suf­fra­gettes. Et de sa Marche des femmes, de­ve­nue l’hymne of­fi­ciel du mou­ve­ment.

Smyth est pour­tant l’au­teur de six opé­ras, dont Der Wald, qui en fit la toute pre­mière femme ja­mais jouée au Met de New York. D’une messe qui fe­ra dire au cri­tique et dra­ma­turge George Ber­nard Shaw qu’elle l’a gué­ri «pour tou­jours de l’idée que les femmes ne pou­vaient faire ce que fai­saient les hommes, en ma­tière ar­tis­tique comme dans bien d’autres do­maines ». D’une suite or­ches­trale, d’une sé­ré­nade, d’un con­cer­to, de six qua­tuors à cordes et de deux quin­tettes, d’une qua­ran­taine de mé­lo­dies… Ses amis ré­pon­daient aux noms de Jo­hannes Brahms, Ed­vard Grieg ou Cla­ra Schu­mann. Elle avait pour mé­cènes l’im­pé­ra­trice Eu­gé­nie ou la prin­cesse de Po­li­gnac. Peut-être, un jour, son oeuvre bé­né­fi­cie­ra-t-elle du re­gain d’in­té­rêt qu’elle mé­rite. Tout comme celle de la qua­si-to­ta­li­té de ses consoeurs, res­tées dans l’ombre d’une his­toire qui conjugue grand ré­per­toire au mas­cu­lin. Car, en de­hors d’Hil­de­garde de Bin­gen, Fan­ny Men­dels­sohn ou Cla­ra Schu­mann (dont on connaît da­van­tage le pa­tro­nyme que la mu­sique), qui se sou­vient réel­le­ment de Bar­ba­ra Stroz­zi, Hé­lène de Mont­ge­roult, Louise Far­renc, Cé­cile Cha­mi­nade, Mel Bo­nis ou Ger­maine Taille­ferre, pour­tant membre du groupe des Six ?

Notre époque se­ra-t-elle moins « sex­lec­tive ». C’est tout le mal que l’on sou­haite à des per­son­na­li­tés comme Bet­sy Jo­las, So­fia Gou­baï­du­li­na ou Kai­ja Saa­ria­ho, dont les lan­gages mu­si­caux aus­si riches que maî­tri­sés ont toute leur place au pan­théon de la mu­sique contem­po­raine. Dans le cas de Saa­ria­ho, l’af­faire semble bien par­tie. En de­ve­nant en dé­cembre der­nier la se­conde femme pro­gram­mée par le Met, qui plus est avec son pre­mier opé­ra – L’Amour de loin, créé à Salz­bourg en 2000 –, Saa­ria­ho a mar­qué les es­prits bien au-de­là des fron­tières de l’État de New York. Pour cause. Elle ne se conten­tait pas d’en­trer au ré­per­toire de la vé­né­rable institution ly­rique. Elle ac­cé­dait à la liste des hap­py few ayant l’un de leurs opé­ras re­trans­mis, de leur vi­vant, dans les salles de ci­né­ma du monde en­tier, dans le cadre du pro­gramme HD Live du Met. Une dis­tinc­tion ra­ris­sime, jusque-là ré­ser­vée à des com­po­si­teurs an­glais ou amé­ri­cains, tels John Adams, Phi­lip Glass ou Tho­mas Adès.

Une pre­mière qui, pour Kai­ja Saa­ria­ho, pour­rait ne pas être la der­nière. La com­po­si­trice a écrit quatre opé­ras. Le der­nier en date, On­ly the Sound Re­mains, connaî­tra sa créa­tion fran­çaise en jan­vier pro­chain, au Pa­lais Gar­nier, à Pa­ris. Ins­pi­ré par deux pièces de nô ja­po­nais adap­tées en an­glais par Ez­ra Pound, l’ou­vrage se­ra mis en scène par Pe­ter Sel­lars et ver­ra la par­ti­ci­pa­tion du contre­té­nor star Phi­lippe Ja­rouss­ky.

La fas­ci­na­tion de Saa­ria­ho pour les voix ir­réelles est à l’ori­gine de sa vo­ca­tion de créa­trice ly­rique. Et de son pre­mier coup de maître en la ma­tière. C’est en ef­fet en as­sis­tant au Saint Fran­çois d’As­sise de Mes­siaen, jus­te­ment dans la ver­sion de Pe­ter Sel­lars pour le Fes­ti­val de Salz­bourg en 1992, et avec l’ex­ta­tique so­pra­no Dawn Up­shaw dans le rôle de l’Ange, que la mu­si­cienne de 40 ans a l’en­vie de s’es­sayer à son tour au genre opé­ra­tique. Le dé­fi est im­mense. Elle le sait. Lors­qu’elle se lance dans l’aven­ture, c’est avec la convic­tion que L’Amour de loin res­te­ra son unique opé­ra.

Dès 1993, elle tient son su­jet. La vie d’un trou­ba­dour aqui­tain du XIIe siècle, Jau­fré Ru­del, et sa quête d’un amour dis­tan­cié idéal. Une « his­toire d’amour et de mort »… L’in­trigue idoine de tout opé­ra. Elle se tourne tout d’abord vers l’Opé­ra na­tio­nal de Fin­lande, pour le­quel elle a dé­jà com­po­sé un bal­let, Maa. Sans suc­cès. C’est fi­na­le­ment au Fes­ti­val de Salz­bourg, com­man­di­taire pour son édi­tion 1996 d’un cycle de mé­lo­dies – Le Châ­teau de l’âme –, que le pre­mier ou­vrage ly­rique de Kai­ja Saa­ria­ho est pro­gram­mé. La créa­tion est d’abord an­non­cée par le di­rec­teur de l’époque, Ge­rard Mor­tier, pour l’été 2001. Elle au­ra fi­na­le­ment lieu un an plus tôt, le 15 août 2000. Autre fait ra­ris­sime dans le monde de l’opé­ra contem­po­rain, plus fa­mi­lier des re­tards de com­po­si­tion que des avances de pro­duc­tions.

Mais L’Amour de loin a tout de l’ex­cep­tion ly­rique. Le sexe de son com­po­si­teur. La per­fec­tion de son li­vret, écrit en fran­çais et si­gné Amin Maa­louf (qui, sur les conseils de Pe­ter Sel­lars, suc­cé­da à Jacques Rou­baud, ini­tia­le­ment pré­vu). Un style en­voû­tant, oni­rique. Mé­lange sa­vant de raf­fi­ne­ment jus­qu’à l’ex­trême et de sim­pli­ci­té. À Salz­bourg en 2000, comme lors de la créa­tion fran­çaise au Théâtre du Châ­te­let, à Pa­ris, un an plus tard, le suc­cès de l’oeuvre est im­mé­diat. Au­tant par son su­jet, son at­mo­sphère, que par son im­pact émo­tion­nel, on com­pare alors la par­ti­tion au Saint Fran­çois d’As­sise de Mes­siaen, au Pel­léas et Mé­li­sande de De­bus­sy, et même au Tris­tan und Isolde de Wa­gner. Outre la pu­re­té de son lan­gage har­mo­nique et la qua­li­té de ses mé­lo­dies, on loue alors un rap­port au texte d’une fi­nesse su­per­la­tive. Sa col­la­bo­ra­tion avec l’écri­vain fran­co­li­ba­nais, d’ailleurs, se pour­sui­vra sur les deux opé­ras Adria­na Ma­ter et Émi­lie, ain­si que sur l’ora­to­rio La Pas­sion de Si­mone, dé­dié à la phi­lo­sophe Si­mone Weil.

L’Amour de loin at­tein­dra fi­na­le­ment les ri­vages de la Fin­lande na­tale de sa com­po­si­trice en 2004. Soit quatre ans après sa créa­tion eu­ro­péenne, et deux ans après sa créa­tion amé­ri­caine à San­ta Fe. Le pu­blic de Hel­sin­ki lui fe­ra un triomphe. Et l’Opé­ra na­tio­nal de Fin­lande se­ra co-com­man­di­taire de son ou­vrage sui­vant : Adria­na Ma­ter.

« L’Amour de loin » a tout de l’ex­cep­tion ly­rique. Le sexe de son com­po­si­teur. Un style en­voû­tant, la per­fec­tion de son li­vret, un mé­lange de raf­fi­ne­ment et de sim­pli­ci­té

LAURIE LE­WIS/ LEBRECHT/RUE DES AR­CHIVES, DR

En 2016, Kai­ja Saa­ria­ho a fait son en­trée dans le ré­per­toire du Met, avec L’Amour de loin. Une com­po­si­tion oni­rique, dont le li­vret est si­gné Amin Maa­louf.

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