EN ES­PAGNE, UNE RÉ­FORME QUI A DOPÉ LE MAR­CHÉ DU TRA­VAIL

Le Figaro - - ECONOMIE - MA­THIEU DE TAILLAC @mde­taillac MA­DRID

L’Es­pagne par­tait de loin avec un chô­mage culmi­nant à plus de 26 % en 2013, au plus fort de la crise, le deuxième plus éle­vé de la zone eu­ro der­rière la Grèce. La si­tua­tion s’est de­puis net­te­ment amé­lio­rée. Le pays af­fiche une crois­sance in­so­lente, à plus de 3% de­puis deux ans, il a créé sur les douze der­niers mois plus de 500000 em­plois et le taux des de­man­deurs d’em­ploi est re­des­cen­du à 17%. Une em­bel­lie qui tient à la vi­gueur éco­no­mique mais aus­si à une ré­forme d’am­pleur du mar­ché du tra­vail.

L’ob­jec­tif était sur­tout de rendre ce mar­ché plus flexible et de don­ner plus de poids à la né­go­cia­tion en en­tre­prise. Baisse des sa­laires réels, gel des gra­ti­fi­ca­tions in­di­vi­duelles et flexi­bi­li­sa­tion du temps de tra­vail contre la pré­ser­va­tion de l’ac­ti­vi­té et des em­plois. Ar­ce­lorMit­tal a ap­pli­qué conscien­cieu­se­ment la phi­lo­so­phie de la ré­forme du droit du tra­vail, adop­tée en 2012, par le gou­ver­ne­ment Ra­joy. Au coeur de la crise, lorsque le chô­mage était au plus haut, la mi­nistre du Tra­vail, Fa­ti­ma Ba­nez, ré­pé­tait l’ob­jec­tif d’une ré­forme contro­ver­sée : of­frir aux en­tre­prises une pa­lette de me­sures de flexi­bi­li­té in­terne pour que les li­cen­cie­ments, au lieu d’être la va­riable d’ajus­te­ment la plus ha­bi­tuelle, de­viennent l’op­tion de der­nier re­cours.

Fin 2012, l’ac­cord-cadre de l’en­tre­prise si­dé­rur­gique, qui éta­blit les grandes lignes des condi­tions de tra­vail et de ré­mu­né­ra­tion des 9500 em­ployés, ar­rive à son terme. La di­rec­tion dé­gaine alors une pos­si­bi­li­té ou­verte par la nou­velle loi. En cas de simples pré­vi­sions de pertes, l’en­tre­prise est au­to­ri­sée à sus­pendre les règles de ré­mu­né­ra­tion et de li­cen­cie­ment fixées par sa conven­tion col­lec­tive. En 2013, 2 500 en­tre­prises es­pa­gnoles re­pré­sen­tant 160 000 sa­la­riés ont ap­pli­qué cette me­sure connue sous le nom de « des­cuelgue » (lit­té­ra­le­ment, le « dé­lie­ment » des obli­ga­tions).

«Ils nous ont par­lé d’une ré­duc­tion de 25 % de la masse sa­la­riale, se sou­vient Jose Ma­nuel Cas­tro, se­cré­taire gé­né­ral de la sec­tion syn­di­cale de Co­mi­siones Obre­ras (CCOO) dans l’en­tre­prise. Dans un contexte éco­no­mique très dif­fi­cile, avec un haut-four­neau à l’ar­rêt, leur me­nace était très claire : ou vous ac­cep­tez une né­go­cia­tion à la baisse, ou nous dé­ro­geons aux ac­cords col­lec­tifs. » Après plu­sieurs ma­ni­fes­ta­tions, les syn­di­cats ob­tiennent l’en­ga­ge­ment de l’en­tre­prise de ne pas ap­pli­quer de me­sures uni­la­té­rales. « Mais les né­go­cia­tions étaient condi­tion­nées », re­grette Cas­tro. Dans les usines aux As­tu­ries ou au Pays basque, les ad­hé­rents de CCOO, échau­dés, votent pour les sa­cri­fices, mal­gré la consigne des dé­lé­gués de s’y op­po­ser. « Sans la pres­sion de la ré­forme du tra­vail, un tel ac­cord était tout sim­ple­ment im­pen­sable », juge le syn­di­ca­liste.

« Nous avons ap­pli­qué de ma­nière sé­lec­tive des me­sures de flexi­bi­li­té pré­vues par la loi, ana­lyse de son cô­té le di­rec­teur de com­mu­ni­ca­tion d’Ar­ce­lorMit­tal Es­pagne, Al­ber­to Car­re­ro de Roa. Ce­la nous a per­mis de sur­mon­ter les an­nées les plus dif­fi­ciles, alors que le sec­teur de la construc­tion s’était ef­fon­dré. La di­rec­tion a re­mer­cié les tra­vailleurs qui se sont ser­ré la cein­ture pour leur sens des res­pon­sa­bi­li­tés.»

Baisse des conven­tions d’en­tre­prise

« De­puis la ré­forme de 2012, les en­tre­prises ont da­van­tage de pou­voir de né­go­cia­tion, c’est très net », ana­lyse Mi­guel An­gel Ma­lo, pro­fes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­si­té de Sa­la­manque et spé­cia­liste du mar­ché du tra­vail. « En Es­pagne, comme en Ita­lie ou en France, la flexi­bi­li­té in­terne est dif­fi­cile, parce que les syn­di­cats dé­fendent les conquêtes so­ciales à tout prix, juge Sandalio Go­mez, pro­fes­seur de ma­na­ge­ment à l’IESE Bu­si­ness School, alors que les né­go­cia­tions de­vraient per­mettre de cé­der sur cer­tains points pour ob­te­nir des amé­lio­ra­tions sur d’autres. La ré­forme du tra­vail a fa­ci­li­té les choses sur deux as­pects : les des­cuelgues et la li­mi­ta­tion de la du­rée d’ap­pli­ca­tion des conven­tions col­lec­tives. »

« En Es­pagne, comme en Ita­lie ou en France, la flexi­bi­li­té in­terne est dif­fi­cile, parce que les syn­di­cats dé­fendent les conquêtes so­ciales » à tout prix SANDALIO GO­MEZ, PRO­FES­SEUR DE MA­NA­GE­MENT À L’IESE BU­SI­NESS SCHOOL

Cette der­nière dis­po­si­tion met fin à la re­con­duc­tion au­to­ma­tique des ac­cords entre les par­te­naires so­ciaux. En cas d’échec des né­go­cia­tions au sein de l’en­tre­prise, l’ac­cord de branche, sou­vent conclu à l’échelle ré­gio­nale, s’ap­plique, et, s’il n’en existe pas, le Code du tra­vail s’im­pose.

La ré­forme n’est ce­pen­dant pas par­ve­nue à mul­ti­plier, au­tant qu’es­pé­ré par le gou­ver­ne­ment Ra­joy, les conven­tions d’en­tre­prise. Le nombre de sa­la­riés concer­nés a même re­cu­lé : « En 2015, les conven­tions d’en­tre­prise re­pré­sen­taient 9 % des sa­la­riés es­pa­gnols, contre 10,8 % en 2005 », in­dique le pro­fes­seur Ma­lo. Ex­pli­ca­tion : les PME, co­lonne ver­té­brale de l’éco­no­mie es­pa­gnole, plu­tôt que de né­go­cier avec quatre ou cinq sa­la­riés, pri­vi­lé­gient tou­jours les ac­cords de branche.

Quel bi­lan dres­ser de ces ac­cords d’en­tre­prise qui per­met­taient, se­lon le gou­ver­ne­ment, d’ob­te­nir des sa­la­riés des sa­cri­fices, for­cé­ment tem­po­raires, au plus fort de la crise? Chez Ar­ce­lor, les ac­cords ont été re­né­go­ciés en 2016, dans un contexte plus fa­vo­rable : «Les car­nets de commandes re­com­mencent à se rem­plir, mais ne sont pas en­core au ni­veau d’avant la crise », in­dique pour la di­rec­tion Al­ber­to Car­re­ro. Le taux de chô­mage était re­tom­bé à 19 %. « Nous avons ré­cu­pé­ré 95 % des condi­tions que nous avions avant l’ac­cord-cadre de 2012 », cal­cule Al­ber­to Villal­ta, re­pré­sen­tant d’UGT. « Dans le même temps, la frus­tra­tion des tra­vailleurs a don­né des ailes à des syn­di­cats plus ra­di­caux, nuance Cas­tro pour CCOO. L’en­tre­prise a ga­gné en flexi­bi­li­té. Mais à un prix : les tra­vailleurs, qui se sont sen­tis trom­pés lors des né­go­cia­tions, ont dé­sor­mais un de­gré d’exi­gence bien su­pé­rieur. »

STRIN­GER

Le site d’Ar­ce­lorMit­tal, à Aviles, dans le nord de l’Es­pagne. L’en­tre­prise si­dé­rur­gique a ap­pli­qué la phi­lo­so­phie de la ré­forme du droit du tra­vail adop­tée en 2012 par le gou­ver­ne­ment Ra­joy.

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