EN­QUÊTE

LA FOR­TUNE DE LA MARQUISE DE MORATALLA AU COEUR D’UNE RO­CAM­BO­LESQUE BA­TAILLE FA­MI­LIALE

Le Figaro - - LA UNE - Sté­phane Du­rand-Souf­fland sdu­rand­souf­fland@le­fi­ga­ro.fr

Une marquise riche à mil­lions, des ha­ras où ca­ra­colent les plus beaux pur-sang, des trusts dis­crets, un conquis­ta­dor, un play-boy pi­lote de course, quelques grands d’Es­pagne, un tes­ta­ment es­ca­mo­té (ou pas), deux frères qui se dé­chirent, un avo­cat suisse… L’af­faire qui, de­puis juillet, donne des sueurs froides au tri­bu­nal de Bayonne, tient du ro­man. L’été der­nier, Fo­res­ter Labrouche, fils de So­le­dad Ca­be­za de Va­ca y Leigh­ton, marquise de Moratalla, 87 ans, porte plainte pour, entre autres, sé­ques­tra­tion, abus de fai­blesse, faux et usage. Épau­lé par son épouse, Stéphanie, il sus­pecte, « preuves à l’ap­pui », Ger­man de la Cruz, un en­fant co­lom­bien adop­té par la marquise en 1987, de cher­cher à ma­ni­pu­ler leur mère, qui ré­side au Pays basque, afin de sous­traire une par­tie de sa for­tune. Et ce, avec la com­pli­ci­té de Me Mar­kus Frey, fils du fon­da­teur d’un ca­bi­net re­nom­mé de Zu­rich en charge de­puis des lustres des avoirs co­los­saux des Ca­be­za de Va­ca. Les conseils suisses de Ger­man de la Cruz, Mes Ro­main Jor­dan et Ro­nald As­mar, contestent for­mel­le­ment ces ac­cu­sa­tions, « preuves à l’ap­pui ». Me Frey ne sou­haite pas s’ex­pri­mer per­son­nel­le­ment et ren­voie Le Fi­ga­ro sur ses confrères Jor­dan et As­mar. Ra­dio­sco­pie d’un drame fa­mi­lial en cinq actes.

Acte I : Une dy­nas­tie ex­tra­va­gante

Au com­men­ce­ment était Al­var Nu­nez Ca­be­za de Va­ca, har­di conquis­ta­dor qui, au XVIe siècle, tra­ver­sa le Mexique d’est en ouest. Voilà qui vous pose une dy­nas­tie. Celle-ci pros­père à tra­vers les âges, donne à Ma­drid un gou­ver­neur puis au roi Al­phonse XIII un ami fi­dèle en la per­sonne d’An­to­nio Ca­be­za de Va­ca y Car­va­jal, mar­quis de Moratalla et de Por­ta­go. Cham­pion de tout (golf, po­lo, voile…), ce fran­quiste convain­cu s’illustre de ma­nière moins gaie, pen­dant la guerre ci­vile, en mi­nant per­son­nel­le­ment deux sous-ma­rins ré­pu­bli­cains. Mort bê­te­ment en 1941 (une douche gla­cée après une par­tie de po­lo), il est le père de la marquise. La mère de celle-ci s’ap­pe­lait Ol­ga Leigh­ton. In­fir­mière d’ori­gine ir­lan­daise, elle épouse en pre­mières noces Frank J. Ma­ckey, fi­nan­cier amé­ri­cain et ac­ces­soi­re­ment cham­pion olym­pique de po­lo, que le Chi­ca­go Tribune sur­nomme « le roi des usu­riers ». Il est donc im­men­sé­ment riche, mais at­teint d’un mal in­cu­rable ; après son sui­cide, sa veuve hé­rite seule d’une somme es­ti­mée à 500 mil­lions d’eu­ros avant de se re­ma­rier avec le mar­quis es­pa­gnol. Ils auront deux en­fants. Leur fils, Al­fon­so, est né en 1928. Le 9e mar­quis de Por­ta­go, « Fon » pour ces dames, est un play-boy im­pé­ni­tent qui ex­celle in­dif­fé­rem­ment à la pe­lote basque, à che­val et au vo­lant de ses Fer­ra­ri. Il connaît une fin tra­gique en 1957 : son bo­lide quitte la piste lors de la course des Mille Mi­glia. Bi­lan : 11 morts - « Fon », son co­pi­lote, plus quatre adultes et cinq en­fants du pu­blic. Se­cond en­fant du couple Ca­be­za de Va­ca-Leigh­ton, née à Londres en juillet 1930 : So­le­dad, hé­ri­tière en 1980 du pac­tole ma­ter­nel gé­ré par des trusts dont elle per­çoit les co­pieux di­vi­dendes. La marquise de Moratalla s’est, de longue date, éta­blie entre Bayonne et Biar­ritz. Son frère, « Fon », lui avait of­fert une ju­ment, Cas­sandre, ce fut de bon au­gure : l’ani­mal est à l’ori­gine d’une li­gnée de cracks. Plus tard, So­le­dad épouse Maurice Labrouche, éle­veur de pre­mier plan. Le pal­ma­rès hip­pique de la marquise est éblouis­sant : un prix du Pré­sident de la Ré­pu­blique par ci, un Jo­ckey Club par là, ses che­vaux (ca­saque rouge, toque vert clair) gagnent tout. Elle ri­va­lise, ex­cu­sez du peu, avec l’Aga Khan et l’émir de Du­baï.

Acte II : Le tes­ta­ment es­ca­mo­té (ou pas)

So­le­dad Ca­be­za de Va­ca fut un être sin­gu­lier, d’un dy­na­misme ex­cep­tion­nel. Amou­reuse des che­vaux, cham­pionne de bridge, elle dé­fiait les hommes à la pe­lote basque. C’est à pré­sent une femme très âgée, dont la san­té phy­sique et psy­cho­lo­gique dé­cline. De­puis la fin des an­nées 1990, les pro­cé­dures se mul­ti­plient au­tour d’elle. Au­tour de son ar­gent, plu­tôt. L’of­fen­sive com­mence après le ma­riage de Fo­res­ter et Stéphanie Labrouche, cé­lé­bré en 1998. Lui, dé­crit comme « dis­cret, ef­fa­cé », n’a ja­mais tra­vaillé. Son épouse oc­cu­pait,

Les Frey père et fils ont pla­ni­fié mé­tho­di­que­ment la spo­lia­tion de mon ma­ri, que ses grands-pa­rents ont éle­vé ado­raient» et qu’ils MME LABROUCHE, BELLE-FILLE DE LA MARQUISE DE MORATALLA

pré­cise-t-elle, un poste « à la di­rec­tion gé­né­rale de l’Union ban­caire pri­vée » : c’est elle qui alerte le ma­ri. Au coeur de cette guerre à ou­trance : un tes­ta­ment qui au­rait été si­gné en 1991 sur son lit de mort par le der­nier ma­ri d’Ol­ga Leigh­ton, très fa­vo­rable à Fo­res­ter. Cette pièce au­rait été es­ca­mo­tée par le ca­bi­net Frey. Une gou­ver­nante jure l’avoir vue. Las, un pro­cès se solde, en Suisse, par sa condam­na­tion à six mois de pri­son avec sur­sis pour faux té­moi­gnage…

Acte III : Le man­dat de pro­tec­tion, le re­nard et le pou­lailler

Fo­res­ter et Stéphanie Labrouche se­ront-ils plus chan­ceux à Bayonne ? Dé­fen­dus par Mes Fran­çois Hour­cade, Ri­chard Mal­ka et Laurent Mer­let - les deux der­niers ont brillé dans l’af­faire Bet­ten­court -, ils ré­clament no­tam­ment l’abro­ga­tion d’un acte ca­pi­tal, si­gné en dé­cembre 2012 par la marquise : un man­dat de pro­tec­tion fu­ture qui donne tout pou­voir à Ger­man de la Cruz ou, à dé­faut, à Me Frey, pour gé­rer sa for­tune si elle n’en est plus ca­pable. Or, elle n’en est plus ca­pable, les mé­de­cins en at­testent. Certes, la jus­tice suisse a an­nu­lé l’acte. « Cette dé­ci­sion est in­fon­dée et sur­tout pro­vi­soire, sou­tiennent Mes As­mar et Jor­dan. Elle a été prise uni­que­ment dans l’ur­gence, sur la base des seules al­lé­ga­tions de M. Labrouche, in­té­gra­le­ment contes­tées. Elle n’a été ren­due qu’à titre su­per­pro­vi­soire, se­lon une pro­cé­dure qui n’existe pas en France, dans la­quelle notre client n’avait pas en­core pu s’ex­pri­mer. Nous avons fait, de­puis, par­ve­nir en fin de se­maine nos ob­ser­va­tions au tri­bu­nal, il de­vrait tran­cher as­sez vite. » Quoi qu’il en soit, l’acte a été vi­sé par le greffe du tri­bu­nal de Bayonne : M. de la Cruz s’en pré­vaut au­jourd’hui. « In­croyable ! tonne Me Mal­ka. C’est comme si le re­nard re­ven­di­quait de sur­veiller le pou­lailler. » Le 12 juillet der­nier, les Labrouche sont ap­pe­lés au se­cours par la confi­dente de la marquise : Geor­gia Pou­blan af­firme que Ger­man de la Cruz l’a chas­sée de la de­meure de celle qu’elle ap­pelle af­fec­tueu­se­ment « Sol ». Fo­res­ter et Stéphanie peuvent ren­con­trer la marquise mais le len­de­main, plus moyen d’en­trer. Le por­tail ne s’ouvre plus, le té­lé­phone sonne dans le vide. D’où la plainte dé­po­sée au­près du pro­cu­reur de la Ré­pu­blique.

Acte IV : La pro­cu­ra­tion à per­pé­tui­té

Les avo­cats des Labrouche dé­tiennent de nom­breuses pièces, dont des lettres ré­centes pa­ra­phées par la marquise. Au prin­temps der­nier, celle-ci se plaint à plu­sieurs re­prises, au­près de Me Mar­kus Frey, de n’avoir plus ac­cès à ses comptes ban­caires et de ne plus re­ce­voir as­sez d’ar­gent pour payer son train de vie. Elle s’of­fusque que « Ger­man veuille prendre en main le fonc­tion­ne­ment » de sa pro­prié­té. Mes As­mar et Jor­dan, pour leur part, s’in­ter­rogent « sur les réelles mo­ti­va­tions du rap­pro­che­ment de cir­cons­tance entre les Labrouche et Mme Pou­blan » ; celle-ci « sait que Mme Ca­be­za de Va­ca ne vou­lait rien avoir af­faire de­puis près de vingt ans avec eux ». On com­prend qu’ils concentrent leurs traits sur Mme Labrouche, à leurs yeux gé­né­rale en chef de la gué­rilla. De la même ma­nière, les Labrouche voient en Me Frey le cer­veau de l’opé­ra­tion sup­po­sé­ment frau­du­leuse dans la­quelle il au­rait en­traî­né le fils adop­tif de la marquise. Se­lon eux, l’avo­cat zu­ri­chois a pour but ul­time de faire main basse sur la for­tune fa­mi­liale. La marquise n’a-t-elle pas, outre le man­dat de 2012, si­gné à son in­ten­tion, un an au­pa­ra­vant, une pro­cu­ra­tion in­té­grale sur ses avoirs, va­lable même après son dé­cès - une pro­cu­ra­tion à per­pé­tui­té ? M. de la Cruz et Me Frey ne se sont-ils pas as­so­ciés dans di­verses opé­ra­tions fi­nan­cières, et avec quel ar­gent ? Pour mieux mettre en lu­mière la bonne foi de leurs clients, Mes Hour­cade, Mal­ka et Mer­let font va­loir que ceux-ci ne ré­clament rien : M. Labrouche veut seule­ment qu’un ges­tion­naire in­dé­pen­dant soit com­mis par le tri­bu­nal.

Acte V : Le « fils de pa­pier » contre « l’en­ne­mi »

« Les Frey père et fils ont pla­ni­fié mé­tho­di­que­ment la spo­lia­tion de mon ma­ri, que ses grands-pa­rents ont éle­vé et qu’ils ado­raient », ac­cuse MmeLa­brouche. Dans son en­tou­rage, on pré­tend que la marquise de Moratalla ap­pelle Ger­man de la Cruz son « fils de pa­pier ». Dans le camp ad­verse, on ré­torque que l’in­té­res­sée dé­si­gne­rait le couple Labrouche par un mé­pri­sant et col­lec­tif « l’en­ne­mi ». Une au­dience est fixée entre les pro­ta­go­nistes le 19 sep­tembre, au tri­bu­nal de Bayonne. Tous se­ront-ils pré­sents ? Rien n’est moins sûr. La marquise, elle, n’est plus en me­sure de com­prendre ce qui se trame. Il lui reste quelques sou­ve­nirs, le sur­nom qui lui al­lait si bien, « Sol » (so­leil), et un pré­nom qui dit l’iso­le­ment contre le­quel tout l’or du monde est im­puis­sant : So­le­dad.

So­le­dad Ca­be­za de Va­ca y Leigh­ton, marquise de Moratalla (ici à BIar­ritz), est la pro­prié­taire de pur-sang qui se dis­tinguent dans les plus pres­ti­gieux prix hip­piques.

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