La crise des Rohingyas bous­cule Aung Sang Suu Kyi

La Prix No­bel de la paix est ac­cu­sée de pas­si­vi­té, alors que la mi­no­ri­té mu­sul­mane bir­mane su­bit « un net­toyage eth­nique ».

Le Figaro - - LA UNE - SÉ­BAS­TIEN FALLETTI @fal­let­ti­seb SIN­GA­POUR

ASIE DU SUD-EST Les eaux boueuses du Naf char­rient des ca­davres. Sept nou­veaux corps, par­fois cri­blés de balles, ont été re­pê­chés mer­cre­di dans ce fleuve tra­çant la fron­tière du Ban­gla­desh, et que des foules de Rohingyas épui­sés tentent de tra­ver­ser, pour fuir les vio­lences en Bir­ma­nie. Ce dé­compte ma­cabre me­né par Dac­ca in­clut des en­fants et vient s’ajou­ter à la cen­taine de can­di­dats à l’exil, re­trou­vés noyés de­puis fin août et la ré­sur­gence du conflit qui op­pose boud­dhistes et mu­sul­mans dans l’État d’Ara­kan (Ra­khine), dans l’ouest de la Bir­ma­nie.

Plus de 379 000 Rohingyas, dont une ma­jo­ri­té d’en­fants, ont trou­vé re­fuge au Ban­gla­desh en quelques se­maines, se­lon l’ONU. Cette « marée hu­maine » sans pré­cé­dent de­puis le dé­but du conflit, pousse l’ONU à ti­rer la son­nette d’alarme. Mer­cre­di, les quinze membres du Con­seil de sé­cu­ri­té ont ex­pri­mé «leur pré­oc­cu­pa­tion pro­fonde de­vant la si­tua­tion», ré­cla­mant des «pas im­mé­diats » pour faire ces­ser la vio­lence. Le se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU, An­to­nio Gu­terres, a, lui, ap­pe­lé le pou­voir bir­man à sus­pendre les opé­ra­tions contre le peuple ro­hin­gya. Lun­di, Zeid Ra’ad Al Hus­sein, le haut-com­mis­saire onu­sien aux Droits de l’homme, avait dé­cla­ré qu’il s’agis­sait d’« un exemple clas­sique de net­toyage eth­nique ».

Ces ac­cu­sa­tions lourdes ac­croissent en­core la pres­sion sur Aung San Suu Kyi, mais la di­ri­geante bir­mane vient une nou­velle fois de bot­ter en touche. La Prix No­bel de la Paix a sou­dai­ne­ment an­nu­lé sa vi­site à l’As­sem­blée gé­né­rale des Na­tions unies, qui s’ouvre la se­maine pro­chaine à New York, et où la crise des Rohingyas oc­cu­pe­ra le de­vant de la scène. « Peut-être a-t-elle des af­faires plus ur­gentes à gé­rer », a dé­cla­ré l’un de ses porte-pa­role, sans pré­ci­ser les rai­sons de cette dé­ci­sion de der­nière mi­nute. Il a ce­pen­dant as­su­ré qu’elle sor­ti­rait pro­chai­ne­ment de son si­lence.

The « La­dy », comme on la sur­nomme à Ran­goun, icône de la ré­sis­tance dé­mo­cra­tique, est au­jourd’hui sous le feu des cri­tiques in­ter­na­tio­nales pour sa pru­dence, voire sa pas­si­vi­té, face au sort su­bis par cette mi­no­ri­té mu­sul­mane. Après les ÉtatsU­nis, l’ar­che­vêque sud-afri­cain Des­mond Tu­tu, lui aus­si lau­réat du prix No­bel, a ap­pe­lé Aung San Suu Kyi à l’ac­tion, alors que les États-Unis haussent le ton. Seule la Chine a vo­lé au se­cours de l’icône en pé­ril, y voyant une op­por­tu­ni­té de re­ga­gner à Nay Pyi Taw, une in­fluence amoin­drie de­puis l’ou­ver­ture dé­mo­cra­tique du pays.

Al-Qai­da me­nace de re­pré­sailles le gou­ver­ne­ment bir­man

Les ru­meurs et les fake news contra­dic­toires cir­culent de­puis plu­sieurs se­maines sur les ré­seaux so­ciaux, se­mant la confu­sion sur la si­tua­tion réelle dans l’État d’Ara­kan, étroi­te­ment contrô­lé par l’ar­mée bir­mane. De­puis l’at­taque me­née par des in­sur­gés rohingyas contre la po­lice bir­mane fin août, la ré­pres­sion et les vio­lences ont re­dou­blé, ayant fait plus de 1 000 morts, se­lon l’ONU. Des di­zaines de vil­lages mu­sul­mans ont été in­cen­diés, pous­sant leurs ha­bi­tants sur la route, se­lon de nom­breux té­moi­gnages d’ONG. « Les vil­lages sont brû­lés les uns après les autres. Je pense que les Rohingyas ont dé­jà été com­plè­te­ment chas­sés de Ra­the­daung », a dé­cla­ré Ch­ris Li­wa, de l’Ara­kan Pro­ject, évo­quant cette ré­gion où une di­zaine de vil­lages sont par­tis en fu­mée ce wee­kend. Leurs ha­bi­tants fuient la ré­pres­sion or­ches­trée par l’ar­mée bir­mane et des mi­lices boud­dhistes, af­firment des té­moi­gnages sur place. « Nous avons re­çu de mul­tiples rap­ports et des images sa­tel­lites mon­trant des forces de sé­cu­ri­té et des mi­lices lo­cales brû­lant des vil­lages rohingyas, et des in­for­ma­tions co­hé­rentes fai­sant état d’exé­cu­tions ex­tra­ju­di­ciaires, y com­pris de tirs sur des ci­vils en fuite » a ajou­té le haut-com­mis­saire de l’ONU Al Hus­sein. Des ac­cu­sa­tions ba­layées par Aung Sang Suu Kyi et im­pos­sible à étayer, alors que Nay Pyi Taw in­ter­dit l’ac­cès de la ré­gion aux jour­na­listes étran­gers et à la com­mis­sion d’en­quête dé­si­gnée par l’ONU.

Le si­lence de la di­ri­geante, éga­le­ment mi­nistre des Af­faires étran­gères, illustre les li­mites de son pou­voir face aux mi­li­taires dans un pays mo­saïque tou­jours me­na­cé par les forces cen­tri­fuges, mal­gré son triomphe élec­to­ral en 2015. Dans l’État fron­ta­lier d’Ara­kan, la fille du gé­né­ral pa­triote Aung San, doit com­po­ser avec le chef de l’ar­mée Min Aung Hlaing, pour qui les « Rohingyas ne font pas par­tie de l’his­toire du pays ». Une opi­nion par­ta­gée par beau­coup dans cette na­tion à 90 % boud­dhiste, qui n’a ja­mais ac­cor­dé la na­tio­na­li­té à ces im­mi­grés mu­sul­mans ar­ri­vés pour la plu­part de­puis le XIXe siècle et au­jourd’hui qua­li­fiés de « ter­ro­ristes ».

Une ac­cu­sa­tion qui pour­rait prendre corps alors qu’al-Qai­da me­nace de frap­per le gou­ver­ne­ment bir­man en re­pré­sailles. « Le trai­te­ment bar­bare in­fli­gé à nos frères mu­sul­mans ne res­te­ra pas im­pu­ni », af­firme un com­mu­ni­qué de l’or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste, se­lon le site SITE, spé­cia­li­sé dans la sur­veillance des ac­ti­vi­tés en ligne des groupes ex­tré­mistes. « Des ru­meurs cir­culent évo­quant des camps d’en­traî­ne­ment pour pré­pa­rer le re­tour de com­bat­tants rohingyas en Bir­ma­nie, mais rien n’a été prou­vé », confie une source onu­sienne. L’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion de la crise me­nace.

TSERING TOPGYAL/AP

Des mu­sul­mans in­diens ma­ni­fes­tant contre la ré­pres­sion des Rohingyas en Bir­ma­nie, brûlent un por­trait de Aung Sang Suu Kyi, mer­cre­di à Cal­cut­ta.

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