Jun­cker se dé­marque de Ma­cron et veut un pré­sident élu pour l’Eu­rope

Le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne a ap­pe­lé les Vingt-Sept à ap­pro­fon­dir l’in­té­gra­tion sans lais­ser des pays de cô­té.

Le Figaro - - LA UNE - JEAN-JACQUES MÉVEL @jj­me­vel EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À STRAS­BOURG

UE La re­fon­da­tion de l’Eu­rope à par­tir des 19 pays de la mon­naie com­mune n’est pas la bonne so­lu­tion et le sur­saut dé­mo­cra­tique du conti­nent passe par l’élection d’un pré­sident unique de l’UE : à l’ap­proche d’échéances dé­ci­sives, Jean-Claude Jun­cker choisit de mar­quer une vraie dis­tance avec les pro­jets d’Emmanuel Ma­cron. Pour sa der­nière an­née pleine à la tête de la Com­mis­sion, le vieux rou­tier de Bruxelles écarte en bloc le triptyque pous­sé par le jeune pré­sident fran­çais : un bud­get mas­sif pour les 19 éco­no­mies de l’eu­ro, un mi­nistre des Fi­nances unique pour la mon­naie com­mune et un Par­le­ment dis­tinct in­ves­ti du contrôle po­li­tique.

« L’eu­ro n’est pas la mon­naie de pays élus, ex­plique le chef de l’exé­cu­tif bruxel­lois. De nou­veaux trai­tés, de nou­velles ins­ti­tu­tions ne sont pas le meilleur moyen de ré­pondre aux at­tentes des Eu­ro­péens. » Il vou­drait un mi­nistre des Af­faires éco­no­miques, mais pour l’UE tout en­tière, et pas seule­ment pour l’eu­ro. La Com­mis­sion doit pré­ci­ser son pro­jet le 6 dé­cembre.

Évi­ter les cli­vages Est-Ouest

Au re­pli sur l’eu­ro et à l’Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, Jean-Claude Jun­cker op­pose un mo­dèle in­clu­sif qui évite les cli­vages Est-Ouest et pro­gresse grâce aux com­pro­mis à vingt-sept. Il s’agit non pas de di­vi­ser, mais d’unir et d’étendre à tous les États membres - sans ex­cep­tion - le bé­né­fice de la mon­naie com­mune, de l’es­pace de Schen­gen et de l’union ban­caire. Ceux qui res­tent dans le bloc mal­gré le Brexit ont droit à toutes les chances. « L’UE doit res­pi­rer avec ses deux pou­mons, à l’Est comme à l’Ouest. » Une proche ajoute : ce n’est pas le mo­ment de creu­ser des di­vi­sions ar­ti­fi­cielles…

Le chef de la Com­mis­sion s’adres­sait, à Stras­bourg, à un au­di­toire d’eu­ro­dé­pu­tés conquis et sou­vent in­quiets de l’éven­tuelle concur­rence d’une se­conde as­sem­blée, res­treinte aux élus de l’eu­ro­zone. « Le Par­le­ment de l’eu­ro, c’est le Par­le­ment eu­ro­péen », mar­tèle-t-il. À dix jours des lé­gis­la­tives al­le­mandes, il y a fort à pa­rier aus­si que Jean-Claude Jun­cker a pris le con­seil d’An­ge­la Mer­kel, elle-même cir­cons­pecte de­vant l’ac­ti­visme et les am­bi­tions du pré­sident fran­çais. Of­fi­ciel­le­ment, Jean-Claude Jun­cker cherche le ter­rain com­mun aux Fran­çais et aux Al­le­mands.

L’Ély­sée a jus­ti­fié la prio­ri­té qu’il donne à la zone eu­ro en re­gret­tant un sé­rieux dé­fi­cit dé­mo­cra­tique à Bruxelles, la lour­deur de pro­cé­dures propres à l’UE et l’ab­sence d’ou­tils ef­fi­caces de po­li­tique éco­no­mique. Jean-Claude Jun­cker botte en touche et res­sus­cite un pro­jet qui per­met­trait, à ses yeux, de re­dy­na­mi­ser po­li­ti­que­ment l’édi­fice, à vingt-sept et de haut en bas : l’élection, « à l’is­sue d’une cam­pagne pan-eu­ro­péenne », d’un pré­sident unique de l’UE.

Le fau­teuil qu’il oc­cupe lui-même jus­qu’en 2019 se re­trou­ve­rait ain­si fu­sion­né avec ce­lui du pré­sident du Con­seil eu­ro­péen, au­jourd’hui dé­te­nu par Do­nald Tusk. Un pré­sident de l’UE élu di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment ? Jean-Claude Jun­cker se garde de le­ver to­ta­le­ment le doute. Au nom de l’ef­fi­ca­ci­té, il agite une autre bombe ins­ti­tu­tion­nelle : chan­ger la règle du jeu eu­ro­péenne sur les dos­siers so­ciaux et fis­caux, en pas­sant de l’una­ni­mi­té à celle plus souple de la ma­jo­ri­té.

La pré­si­dence « unique » de l’UE est un ser­pent de mer, mais les trai­tés eu­ro­péens, en l’état, n’in­ter­disent pas cette sim­pli­fi­ca­tion. Elle don­ne­rait à son ti­tu­laire une au­to­ri­té et une vi­si­bi­li­té in­édites. Elle s’est tou­jours heur­tée à la sus­cep­ti­bi­li­té des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment, peu en­clins à se lais­ser cha­peau­ter par un « su­per-pré­sident » eu­ro­péen. L’élection au suf­frage uni­ver­sel se­rait un écueil po­li­tique en­core plus dif­fi­cile fran­chir.

Son­der le dé­sir d’Eu­rope

Jean-Claude Jun­cker, in­trai­table dans la quête de l’uni­té à vingt-sept et dans son re­jet d’une Eu­rope à « plu­sieurs for­mats », sou­tient néan­moins plu­sieurs ini­tia­tives spé­ci­fiques pous­sées par Emmanuel Ma­cron : un droit de re­gard eu­ro­péen sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers (voir-ci des­sous), une sur­veillance ser­rée du travail dé­ta­ché grâce à un « of­fice com­mun » de régulation de l’em­ploi et le lan­ce­ment, en 2018 et à tra­vers toute l’UE de « conven­tions » per­met­tant de son­der les ci­toyens sur leur dé­sir d’Eu­rope.

Le pa­tron de la Com­mis­sion sou­haite que ces pro­jets de­viennent réa­li­té d’ici au prin­temps 2019, une sai­son qui ver­ra le cré­pus­cule de son man­dat, les élec­tions eu­ro­péennes et la rup­ture ef­fec­tive avec le Royaume-Uni. Dès le 28 sep­tembre pro­chain, un som­met eu­ro­péen de­vait pré­ci­ser la feuille de route, à Tal­linn (Es­to­nie). Jean-Claude Jun­cker ne veut voir ni le Brexit, ni la mar­gi­na­li­sa­tion de l’Eu­rope orien­tale en­ta­cher son bi­lan. Quitte à gom­mer les as­pé­ri­tés, il en­tend aus­si ou­vrir une pers­pec­tive apai­sée aux Eu­ro­péens.

CH­RIS­TIAN HARTMANN/REUTERS

Jean-Claude Jun­cker pron­nonce son dis­cours sur l’état de l’Union eu­ro­péenne, mer­cre­di à Stras­bourg, de­vant les eu­ro­dé­pu­tés.

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