Les tri­bunes de Phi­lippe Des­ser­tine et de Jérôme Four­quet

Le Figaro - - LA UNE -

La dé­cla­ra­tion d’Emmanuel Ma­cron à Athènes in­di­quant que dans le cadre de la ré­forme du travail, il ne cé­de­rait « rien ni aux fai­néants, ni aux cy­niques, ni aux ex­trêmes » a aus­si­tôt sus­ci­té la po­lé­mique. Alors que dans l’en­tou­rage pré­si­den­tiel cer­tains ex­pli­quaient que « fai­néants » ren­voyait aux pré­cé­dents gou­ver­nants n’ayant pas me­né les ré­formes né­ces­saires, ses op­po­sants y ont vu une nou­velle ex­pres­sion d’un mé­pris so­cial et Jean-Luc Mé­len­chon a im­mé­dia­te­ment ap­pe­lé les « abru­tis, cy­niques et fai­néants » à des­cendre dans la rue.

Ce n’est pas la pre­mière fois que des pro­pos as­sez crus d’Emmanuel Ma­cron sont re­pris par ses ad­ver­saires pour dé­non­cer un mé­pris de classe. Ain­si, lors d’une vi­site dans le bas­sin mi­nier du Pas-de-Ca­lais en jan­vier 2017, quand il dé­cla­ra : « l’al­coo­lisme et le ta­ba­gisme se sont peu à peu ins­tal­lés dans le bas­sin mi­nier. Tout comme l’échec sco­laire. Il faut trai­ter ce­la en ur­gence afin de rendre le quo­ti­dien de ces gens meilleurs », cette dé­cla­ra­tion pro­vo­qua une sor­tie in­di­gnée du maire PS de Noeux-les-Mines, com­mune où ces pa­roles furent pro­non­cées.

Même si ce constat abrupt s’ac­com­pa­gnait d’une vo­lon­té, sans doute sin­cère, d’amé­lio­rer le sort de la po­pu­la­tion lo­cale, il fut re­çu par toute une par­tie de la po­pu­la­tion de cette ré­gion ou­vrière comme la marque d’un ra­cisme de classe de la part du « ban­quier » Ma­cron. Il faut dire que cette sor­tie fai­sait suite à celle sur les ou­vrières illet­trées de Gad, en Bre­tagne, et à l’al­ter­ca­tion mus­clée avec deux syn­di­ca­listes cé­gé­tistes de Lu­nel, dans l’Hé­rault, au cours de la­quelle il dé­cla­ra : « Vous n’al­lez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure fa­çon de se payer un cos­tard, c’est de tra­vailler. » Ce à quoi l’un des hommes, in­di­gné, ré­pli­qua : « De­puis l’âge de 16 ans, je tra­vaille, mon­sieur. »

Ces sor­ties mal ca­li­brées furent sou­vent re­prises par ses ad­ver­saires. Steeve Briois, maire FN d’Hé­ninBeau­mont, pu­blia ain­si le com­mu­ni­qué sui­vant : « Dans le cadre de sa vi­site du Pas-de-Ca­lais ce ven­dre­di, Emmanuel Ma­cron a, une fois en­core, prou­vé son mé­pris de classe, de ma­nière par­ti­cu­liè­re­ment odieuse. (…) Emmanuel Ma­cron hu­mi­lie en­core une fois les classes po­pu­laires et les ha­bi­tants de notre ré­gion, en re­layant des cli­chés. »

De la même fa­çon, un dé­tour­ne­ment très re­gar­dé sur In­ter­net lais­sait en­tendre qu’Emmanuel Ma­cron s’es­suyait sys­té­ma­ti­que­ment les mains après avoir ser­ré celles des pauvres et des ou­vriers. Même s’il s’agis­sait d’un mon­tage réa­li­sé à par­tir d’un reportage où l’on voyait ef­fec­ti­ve­ment le lea­der d’En marche ! s’es­suyant les mains avec une lin­gette, mais après avoir at­tra­pé une an­guille lors d’un dé­pla­ce­ment, cette ru­meur nu­mé­rique se pro­pa­gea d’au­tant mieux que, se­lon l’adage ita­lien Se non è ve­ro, è ben tro­va­to (« Si ce n’est pas vrai, c’est bien trou­vé »), elle coïn­ci­dait avec une image spon­ta­né­ment ac­co­lée à Emmanuel Ma­cron dans cer­tains mi­lieux. Pour preuve, cette ou­vrière de l’usine de Whirl­pool pre­nant à par­tie le can­di­dat lors de sa vi­site mou­ve­men­tée sur ce site dans l’entre-deux-tours : « On est des ou­vriers, on a les mains propres, vous nous ser­rez la main ? », ce à quoi il ré­pon­dit du tac au tac : « J’ai tou­jours ser­ré la main de qui que ce soit. »

Tout ce­la fait écho aux pro­pos de Hilla­ry Clin­ton dé­pei­gnant ain­si 50 % de l’élec­to­rat de Do­nald Trump : « Pour gé­né­ra­li­ser, en gros, vous pou­vez pla­cer la moi­tié des par­ti­sans de Trump dans ce que j’ap­pelle le pa­nier des pi­toyables. » Ne s’ar­rê­tant pas là, elle prit le soin de dé­tailler ses pro­pos : « Les ra­cistes, sexistes, ho­mo­phobes, xé­no­phobes, is­la­mo­phobes. À vous de choi­sir. » Cette sor­tie de Hilla­ry Clin­ton sus­ci­ta im­mé­dia­te­ment de nom­breux com­men­taires sur In­ter­net, et le ha­sh­tag #Bas­ketOfDe­plo­rables (« pa­nier des pi­toyables ») de­vint le len­de­main la pre­mière « ten­dance » sur Twit­ter. Ra­pi­de­ment, dans un mé­ca­nisme de re­tour­ne­ment du stig­mate, cher au so­cio­logue Er­ving Goff­man, les élec­teurs trum­pistes s’ap­pro­prièrent le terme de De­plo­rables, se dé­fi­nis­sant comme l’Amé­rique pro­fonde, mé­pri­sée par l’élite dé­mo­crate et bien-pen­sante.

Le mé­pris de classe, ex­pri­mé de fa­çon plus ou moins ou­verte ou in­vo­lon­taire de part et d’autre de l’At­lan­tique, consti­tue un très puis­sant car­bu­rant du vote po­pu­liste, et la ré­ac­tion d’or­gueil face à ce mé­pris so­cial est un res­sort ex­trê­me­ment profond sur le­quel Ma­rine Le Pen ou Do­nald Trump ont su jouer, ser­vis en ce­la par l’at­ti­tude de leurs ad­ver­saires. Cette cri­tique adres­sée aux dé­mo­crates d’être cou­pés du peuple ne date pas de la cam­pagne de Trump. Pro­gres­si­ve­ment, la re­pré­sen­ta­tion col­lec­tive sui­vante s’est en ef­fet ins­tal­lée dans les es­prits : les dé­mo­crates, adeptes du « pro­gres­sisme de li­mou­sine », pour re­prendre l’ex­pres­sion de Tho­mas Frank, ont été as­so­ciés aux riches États de la côte Est et de la côte Ouest, et les ré­pu­bli­cains aux États ru­raux ou in­dus­triels où ré­side la classe ou­vrière blanche, qui a été pas­sée par pertes et pro­fits par l’in­tel­li­gent­sia et les di­ri­geants dé­mo­crates.

La pro­pa­gande fron­tiste a beau jeu de fus­ti­ger la même condes­cen­dance que ma­ni­fes­te­raient les élites pa­ri­siennes de gauche ou dé­sor­mais ma­cro­niennes à l’égard des Fran­çais mo­destes vo­lon­tiers per­çus comme des « pe­tits Blancs » ou des « beaufs » et qu’une fa­meuse note de Ter­ra No­va consi­dé­rait comme per­dus pour la cause. En France comme aux ÉtatsU­nis, cette grille de lec­ture ar­ti­cu­lée sur un puis­sant res­sen­ti­ment a mon­tré son ef­fi­ca­ci­té. Trump a construit sa vic­toire en fai­sant bas­cu­ler l’élec­to­rat ou­vrier de la Rust Belt quand, ici, 52 % des ca­té­go­ries po­pu­laires (et 60 % des ou­vriers) vo­tèrent Le Pen au se­cond tour de la pré­si­den­tielle.

Dans ce contexte, des an­nonces comme la di­mi­nu­tion men­suelle de 5 eu­ros des APL et les sor­ties sur les « illet­trées de Gad », « ceux qui ne sont rien » ou der­niè­re­ment les « fai­néants » sont pain bé­ni pour les tri­buns de la plèbe de gauche et de droite, qui dé­noncent le mé­pris de classe et la po­li­tique aux ser­vices des « nan­tis » que mè­ne­raient Emmanuel Ma­cron et son gou­ver­ne­ment. Et tout ce­la a contri­bué à creu­ser ra­pi­de­ment un fos­sé entre les mi­lieux po­pu­laires et le pré­sident. Se­lon le der­nier ba­ro­mètre Ifop/JDD, seuls 34 % des em­ployés et 27 % des ou­vriers se di­saient sa­tis­faits de l’ac­tion pré­si­den­tielle, contre 51 % des cadres et des pro­fes­sions li­bé­rales. *Di­rec­teur du dé­par­te­ment opi­nion et stra­té­gies d’en­tre­prise de l’Ifop.

« Le mé­pris de classe consti­tue un très puis­sant car­bu­rant du vote po­pu­liste et la ré­ac­tion d’or­gueil face à ce mé­pris so­cial est un res­sort ex­trê­me­ment profond sur le­quel Ma­rine jouer» Le Pen ou Do­nald Trump ont su

JÉRÔME FOUR­QUET « Fai­néants » : les ad­ver­saires d’Emmanuel Ma­cron vou­draient faire de cette for­mule la preuve d’une rup­ture entre élites et ca­té­go­ries po­pu­laires. Pour le po­li­to­logue*, c’est là l’un des res­sorts prin­ci­paux du suc­cès des po­pu­lismes.

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