L’ana­lyse de Guillaume Per­rault

Le Figaro - - LA UNE - Guillaume Per­rault £@GuilPer­rault

Ce fut comme une ap­pa­ri­tion. Le jeune homme avait croi­sé l’in­con­nue bou­le­vard de Cour­celles à Pa­ris. Sub­ju­gué, il dé­cide de la suivre. Tout en son­geant à un pré­texte pour en­ga­ger la con­ver­sa­tion, le voilà dé­jà place de l’Étoile. Il gagne en­suite le pont de l’Al­ma à la suite de l’in­con­nue, puis re­joint les In­va­lides et fi­nit - es­souf­flé d’avoir tra­ver­sé à pied la moi­tié de la ca­pi­tale - par at­teindre le bou­le­vard Mont­par­nasse. L’in­con­nue se re­tourne alors et lui lance d’un ton neutre et cour­tois : « Voilà bien long­temps que vous me sui­vez, mon­sieur ! » La con­ver­sa­tion s’en­gage.

Ce jeune homme per­sé­vé­rant et har­di, d’après les moeurs du temps, c’était, le croi­ra-t-on ? Léon Blum. Dans sa jeu­nesse, le fu­tur chef du gou­ver­ne­ment du Front po­pu­laire avait l’ha­bi­tude de suivre des in­con­nues dans la rue. Il le ra­conte sans la moindre gêne dans un livre sin­gu­lier pa­ru en 1907, Du ma­riage.

Un har­ce­leur dan­ge­reux, à ré­édu­quer, ce Léon Blum, si l’on en croit le gou­ver­ne­ment ac­tuel. Mar­lène Schiap­pa vient en ef­fet d’an­non­cer que s’adres­ser à une in­con­nue dans un lieu pu­blic et lui de­man­der son té­lé­phone avec in­sis­tance -ce qu’elle qua­li­fie à juste titre de « zone grise » entre « la sé­duc­tion, consen­tie » et « l’agres­sion sexuelle, un dé­lit » - doit être consi­dé­ré comme du « har­cè­le­ment de rue » et se­ra bien­tôt une in­frac­tion pé­nale pas­sible d’une contra­ven­tion.

On ne conteste nul­le­ment ici - faut-il le dire ? - que les femmes se trouvent ex­po­sées à des bu­tors et des mufles. Il est même plau­sible que la si­tua­tion se dé­grade en rai­son de l’ef­fon­dre­ment de la ci­vi­li­té dans les rap­ports so­ciaux, du dé­li­te­ment des usages et des codes qui ci­men­taient ja­dis le corps na­tio­nal. Rien là de sur­pre­nant. À comp­ter de Mai 68, l’idée des bien­séances, de la po­li­tesse, des égards qu’on de­vait à au­trui a été raillée comme une conven­tion sur­an­née et in­com­mode. Il faut être in­con­sé­quent pour s’éton­ner que pa­reil dis­cré­dit je­té sur toute contrainte so­ciale en­cou­rage la gros­siè­re­té.

Qu’il soit pour­tant per­mis d’être scep­tique de voir l’État lé­gi­fé­rer sur cette « zone grise » évo­quée par Mar­lène Schiap­pa. Consi­dé­rons un autre exemple. Un étu­diant se trouve au ci­né­ma au Quar­tier la­tin à Pa­ris. Il re­marque une jeune femme par­mi le pu­blic et la dé­vi­sage. Deux se­maines plus tard, bou­le­vard Saint-Mi­chel, le jeune homme la re­croise et l’aborde. Après avoir hé­si­té, elle consent à le re­voir. Ain­si Georges Pom­pi­dou - car c’est de lui qu’il s’agit - a-t-il fait la connais­sance de celle qui de­vien­dra son épouse, Claude. Le fu­tur pré­sident de la Ré­pu­blique a eu de la chance. Au­jourd’hui, en pa­reille si­tua­tion, il au­rait le choix entre le coup de foudre ou la garde à vue.

De sur­croît, la pré­ten­tion de l’État d’élar­gir sans cesse les fron­tières du droit pé­nal co­existe avec sa veu­le­rie si le pro­fil de har­ce­leurs, bien réels ceux-là, ne cor­res­pond pas à l’idée pré­con­çue qu’il s’en fai­sait. L’af­faire de La Cha­pelle-Pa­jol l’a as­sez dé­mon­tré.

La vo­lon­té de re­mo­de­ler les com­por­te­ments mas­cu­lins prend sa source aux États-Unis. Elle a par­fois été ins­pi­rée par des mo­tifs très louables. Une des causes de la pro­hi­bi­tion (1919) tient à la force du fé­mi­nisme amé­ri­cain, tein­té de pu­ri­ta­nisme, qui es­pé­rait di­mi­nuer ain­si les vio­lences conju­gales et rendre les hommes plus mo­raux. « Les lèvres qui ont tou­ché de l’al­cool ne tou­che­ront pas les nôtres »,scan­daient les ma­ni­fes­tantes. Consta­tons ce­pen­dant que la pro­hi­bi­tion a échoué et a été abo­lie en 1933.

Il reste que l’Amé­ri­caine pro­tes­tante est notre ave­nir. « Mon père me ra­con­tait que dans les rues de New York, c’était en 1930, il fal­lait faire très at­ten­tion à ne pas adres­ser une pa­role à une femme, si­non on se fai­sait em­bar­quer, si ce­la ne lui plai­sait pas, ra­conte Pau­line Réage à Ré­gine De­forges en 1975 dans O m’a dit. Comme il ai­mait beau­coup les femmes et qu’il avait en­vie d’adres­ser la pa­role aux jo­lies filles, il était très em­bê­té. »

L’étape sui­vante peut être ob­ser­vée à Mon­tréal. La jour­na­liste Gé­ral­dine Woess­ner l’a dé­crite dans Ils sont fous ces Qué­be­cois ! (2010). Dès la com­mu­nale, le gou­ver­ne­ment en­tend fa­çon­ner l’iden­ti­té mas­cu­line. Un gar­çon qui tire les che­veux d’une fille ou lui lance « t’es pas cap ! » se rend cou­pable de « har­cè­le­ment sexiste ». Il faut le ré­édu­quer, de crainte que cet en­fant, une fois adulte, ne soit pré­dis­po­sé à com­mettre des agres­sions sexuelles.

Au Qué­bec, les re­la­tions hom­mes­femmes sont asexuées. « Les hommes ont peur » d’abor­der une femme, fût-ce dans un bar ou une boîte de nuit, écrit Woess­ner. Beau­coup re­noncent « au long che­min de croix de l’ap­proche » de peur d’être ac­cu­sés de « har­cè­le­ment ». C’est le point ex­trême d’une ré­vo­lu­tion des moeurs dont Mme Vi­gée Le Brun (1755-1842) avait pres­sen­ti les pré­mices. Sous le Con­su­lat, re­ve­nue d’émi­gra­tion et conviée à un dî­ner, l’ar­tiste avait consta­té la fin de la ga­lan­te­rie d’An­cien Ré­gime. Dé­sor­mais, au sa­lon, les femmes se te­naient d’un cô­té, les hommes de l’autre : « On eût dit des en­ne­mis en pré­sence. »

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