Le tête à tête de Charles Jai­gu

Avo­cat in­ter­na­tio­nal et pro­fes­seur de droit à Londres, Phi­lippe Sands a réus­si à écrire un livre ro­ma­nesque sur la gé­néa­lo­gie du concept de gé­no­cide et de crime contre l’hu­ma­ni­té. Un tour de force.

Le Figaro - - LA UNE - Charles Jai­gu cjai­gu@le­fi­ga­ro.fr

De­puis le Brexit, Phi­lippe Sands ne se pré­sente plus comme un avo­cat in­ter­na­tio­nal « an­glo-fran­çais, mais fran­co-an­glais». La ten­dance iso­la­tion­niste de la Grande-Bre­tagne le « fâche beau­coup », fait-il re­mar­quer dans la langue de Mo­lière, ar­ron­die par l’ac­cent bri­tan­nique. « Le slo­gan de l’An­gle­terre aux An­glais est dan­ge­reux, et Mme May est une ca­tas­trophe.» Phi­lippe Sands, quin­qua vo­lu­bile et eu­ro­péen convain­cu, a rai­son : le Brexit est une mau­vaise chose, et Mme May est exas­pé­rante. Mais on lui rap­pelle tout de même que l’at­ta­che­ment à la na­tion et à cer­tains de ses pri­vi­lèges est non seule­ment lé­gi­time, mais sa­lu­taire. C’est l’éter­nel dia­logue de sourds : les in­ter­na­tio­na­listes jugent dan­ge­reuse toute ma­ni­fes­ta­tion in­tem­pes­tive du sen­ti­ment na­tio­nal; les na­tio­na­listes ren­voient les in­ter­na­tio­na­listes à un sup­po­sé com­plot cos­mo­po­lite d’abo­li­tion des na­tions au nom de l’uni­té du genre hu­main. Comp­ter jus­qu’à deux n’est pas in­ter­dit, voire jus­qu’à trois : 1. rien ne se fait sans la na­tion ; 2. il y a un au-de­là de la na­tion, qui sup­pose l’exis­tence d’or­ga­ni­sa­tions su­pra­na­tio­nales; 3. nous de­vons vivre avec cette dua­li­té et lui don­ner sens. Et ce n’est pas parce qu’il y a une va­riante pa­tho­lo­gique du na­tio­na­lisme qu’il est mau­vais en soi, car il y a aus­si une va­riante pa­tho­gène de l’in­ter­na­tio­na­lisme qui, avec son ton mo­ra­li­sa­teur, veut mettre sans cesse son nez dans les af­faires des autres pour des mo­tifs pas for­cé­ment plus purs, et il n’ar­range rien pour au­tant.

Re­tour à Lem­berg se dé­ploie sur cette toile de fond phi­lo­so­phique. Mais le livre, au­jourd’hui tra­duit en France, est plus riche et plus com­plexe qu’un simple dé­bat d’idées sur la su­pré­ma­tie du droit in­ter­na­tio­nal et la per­ti­nence du de­voir d’in­gé­rence. Ce ré­cit com­mence par un mys­tère. Ce­lui qui plane au­tour de son grand­père ma­ter­nel, un Juif po­lo­nais ar­ri­vé à Pa­ris en 1942. Dans cette en­quête ma­ra­thon qui a du­ré six ans, entre la Po­logne, l’Al­le­magne, la France, la Grande-Bre­tagne, et les États-Unis, Sands ex­hume une sa­ga, où se mêlent les se­crets d’une fa­mille dé­ci­mée par les na­zis et la ge­nèse de deux grandes idées qui se sont im­po­sées dans le droit in­ter­na­tio­nal après 1945 : don­ner une place aux in­di­vi­dus contre les États - c’est la no­tion de crime contre l’hu­ma­ni­té - et re­con­naître le «gé­no­cide » comme un crime.

Tout part donc de la cu­rio­si­té d’un pe­tit-fils. «Ce ne sont pas les tré­pas­sés qui viennent han­ter, mais les la­cunes lais­sées en nous par les se­crets des autres», lit-on en exergue du livre. En gé­né­ral, les vic­times ne ra­content rien, et en­core moins à leurs en­fants. Elles ont seule­ment lais­sé quelques do­cu­ments dans une boîte ca­chée au fond d’un pla­card. À charge pour leur des­cen­dance de les dé­chif­frer, si d’aven­ture l’en­vie sou­daine de creu­ser dans ces ga­le­ries condam­nées de la mé­moire fa­mi­liale les sai­sis­sait. «Ce n’est pas un livre sur la Shoah, mais sur le si­lence… le si­lence de ceux qui ont sur­vé­cu au choc d’un mas­sacre col­lec­tif», nous pré­cise Sands. « C’est presque une loi hu­maine, tant j’ai sou­vent ren­con­tré ce phé­no­mène : ce sont les en­fants ou pe­tits-en­fants qui choi­sissent par­fois de re­ve­nir sur des évé­ne­ments en­fouis », constate Sands.

Son en­quête piste les der­niers té­moins, re­cons­ti­tue les iti­né­raires, ren­contre de nou­veaux per­son­nages, amants ca­chés, sau­veurs hé­roïques. Sands est ha­bi­té par l’idée de coïn­ci­dences géo­gra­phiques, in­tel­lec­tuelles, fa­mi­liales. Ce sont elles qui guident son ré­cit. Elles le fas­cinent et fi­nissent, par conta­gion, par nous fas­ci­ner. Ain­si, l’in­ven­teur du concept de «crime contre l’hu­ma­ni­té», Her­scht Lau­ter­pacht - in­con­nu du lec­teur, bien sûr -, a gran­di à quelques ki­lo­mètres de Ra­phael Lemp­kin, in­ven­teur du terme de «gé­no­cide». Et c’est dans cette pe­tite ville de Po­logne orien­tale du nom de Lem­berg que son grand-père a aus­si gran­di. Elle a chan­gé plu­sieurs fois de nom et s’ap­pelle au­jourd’hui Lviv. Pour­quoi cette ville a-t-elle été le creu­set de cette nou­velle doc­trine du droit? C’est l’une des ques­tions que se pose l’au­teur. Peut-être parce que les deux ju­ristes juifs ont été l’un et l’autre ex­po­sés à la bru­ta­li­té des États qui les ad­mi­nis­traient. L’un en a ti­ré la conclu­sion qu’il fal­lait rendre sa­crés les droits in­di­vi­duels, l’autre qu’il fal­lait pro­té­ger les droits des mi­no­ri­tés.

En 1945, Lau­ter­pacht et Lem­kin ont par­ti­cu­liè­re­ment sui­vi le pro­cès du gou­ver­neur gé­né­ral de la Po­logne, Hans Frank, avo­cat personnel de Hit­ler et bour­reau de leurs fa­milles. Il se­ra ju­gé et condam­né à Nu­rem­berg, grâce aux nou­veaux chefs d’ac­cu­sa­tion qu’ils avaient créés. Ce ré­cit au­rait pu avoir pour sous­titre : «De Lem­berg à Nu­rem­berg». L’as­so­nance par­faite entre les noms de ces deux villes a en ef­fet de quoi fas­ci­ner un au­teur qui aime les signes du des­tin.

Des coïn­ci­dences, il y en a de toutes sortes. Ain­si, Sands nous ra­conte l’his­toire d’Henri Don­ne­dieu de Vabres, ju­riste re­con­nu, qui dé­fend dès 1935 le prin­cipe d’un tri­bu­nal in­ter­na­tio­nal pour ju­ger cer­tains crimes de guerre. Cette an­née-là, il est in­vi­té en Al­le­magne par Hans Frank, alors mi­nistre de la Jus­tice de Hit­ler après avoir été son avo­cat dans les an­nées 1920. Ils se voient lors d’un dî­ner à Ber­lin, et Hans Frank lui ex­plique qu’un tel tri­bu­nal ne ver­ra ja­mais le jour. Dix ans plus tard, c’est Hans Frank lui-même qui est tra­duit de­vant le tri­bu­nal dont il avait pré­dit qu’il n’exis­te­rait ja­mais. Et par­mi les juges se trouve Don­ne­dieu de Vabres. Le seul qui, fi­na­le­ment, ne vo­te­ra pas sa mort.

Tout converge en ef­fet vers le « mo­ment Nu­rem­berg». Dans l’après-1945, le monde connaît – au moins - deux ré­vo­lu­tions dans l’ordre in­ter­na­tio­nal : le trai­té de Bret­ton Woods, et la créa­tion des Na­tions unies, dont le pro­cès de Nu­rem­berg est le bras ar­mé et dont sor­ti­ra en 1998, après la crise de l’ex-You­go­sla­vie, le Tri­bu­nal pé­nal in­ter­na­tio­nal (TPI). La sou­ve­rai­ne­té des na­tions n’est plus ab­so­lue. De­puis vingt ans, Sands par­ti­cipe de près à tous les pro­cès du TPI. Croates, Bos­niaques, Tut­sis, et ré­cem­ment les femmes ya­zi­dies vio­lées par les sol­dats de Daech.

Il a donc un peu de re­cul. Et il nous ap­prend que le terme gé­no­cide était ré­prou­vé par Lau­ter­pacht. À contre-coeur, Sands lui donne rai­son. «Le dé­sir d’être re­con­nu vic­time d’un gé­no­cide est de­ve­nu une com­po­sante es­sen­tielle de l’iden­ti­té na­tio­nale de cer­tains pays sans contri­buer à la ré­so­lu­tion des dis­putes his­to­riques ou à la ré­duc­tion du nombre de tue­ries de masse », écrit-il dans sa conclu­sion. Les deux chefs d’ac­cu­sa­tion en­traînent les mêmes condam­na­tions - la pri­son à vie. Les plai­gnants et les vic­times n’ont de cesse d’ob­te­nir la qua­li­fi­ca­tion de gé­no­cide, qui est consi­dé­ré comme «le crime des crimes ». Sands pense au­jourd’hui que l’on de­vrait par­ve­nir «à un crime contre l’hu­ma­ni­té unique, avec l’as­pect gé­no­ci­daire comme cir­cons­tance ag­gra­vante». Mais son coeur penche pour Lem­kin. Un homme opi­niâtre qui a créé et im­po­sé in ex­tre­mis, à la sor­tie de la guerre, le nou­veau mot de gé­no­cide. Un mot qu’il convient aux his­to­riens d’em­ployer à bon es­cient, plus en­core qu’aux ju­ristes du Tri­bu­nal pé­nal in­ter­na­tio­nal. Ce livre le montre aus­si.

« C’est presque une loi hu­maine, tant j’ai sou­vent ren­con­tré ce phé­no­mène : ce sont les en­fants ou pe­tits-en­fants qui choi­sissent par­fois de re­ve­nir sur des évé­ne­ments en­fouis» PHI­LIPPE SANDS

« RE­TOUR À LEM­BERG » Phi­lippe Sands, Al­bin Mi­chel, 540 p, 23 eu­ros.

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