La chro­nique d’Éric Zem­mour

Un plai­doyer an­ti­ra­ciste et mul­ti­cul­tu­ra­liste qui vient d’Ita­lie. Et qui res­semble comme un frère ju­meau au dis­cours de la bien-pen­sance fran­çaise des an­nées 1980.

Le Figaro - - LA UNE - Éric Zem­mour ezem­mour@le­fi­ga­ro.fr

Les Ita­liens nous ont tout ap­pris. Le droit, la po­li­tique, l’art. Les plus grands ana­lystes fran­çais ont pris l’ha­bi­tude au XXe siècle de re­gar­der l’Ita­lie comme un la­bo­ra­toire des nou­veaux phé­no­mènes po­li­tiques qui se ré­pandent en­suite dans toute l’Eu­rope: le fas­cisme dans les an­nées 1920, le ter­ro­risme rouge dans les an­nées 1970, l’eu­ro­com­mu­nisme dé­sta­li­ni­sé à la même époque; ou en­core le po­pu­lisme dès les an­nées 1990. Alors, quand un in­tel­lec­tuel ita­lien ré­pu­té nous en­voie un bref opus­cule in­ti­tu­lé Contre les ra­cines, nous ima­gi­nons une nou­velle et dé­ci­sive contri­bu­tion au dis­cours uni­ver­sa­liste et an­ti­ra­ciste à bout de souffle en France. Mau­ri­zio Bet­ti­ni a at­ti­ré l’at­ten­tion il y a quelque temps en pu­bliant un Éloge du po­ly­théisme éru­dit et brillant. Avec sa nou­velle li­vrai­son, on com­prend ce que l’on avait pres­sen­ti : le po­ly­théisme n’était que le pa­ravent an­tique d’un mul­ti­cul­tu­ra­lisme plus mo­derne. Et der­rière les dieux de l’Olympe se ca­chait Al­lah. Mais notre pro­fes­sore n’a pas la dé­mons­tra­tion in­ven­tive. Il re­prend presque mot à mot les ma­nières et les ar­gu­ments des théo­ri­ciens fran­çais de l’an­ti­ra­cisme dans les an­nées 1980. C’est le monde à l’en­vers. C’est «back to the fu­ture » ver­sion fran­co-ita­lienne. On croit sou­vent re­lire une page dans le Li­bé­ra­tion de Serge Ju­ly au temps de « Touche pas à mon pote ». On fi­nit les phrases de notre pro­fes­sore. Tout y passe. La même iro­nie grin­çante pour les pauvres at­tar­dés qui croient dé­fendre leurs «ra­cines». Le même éloge vi­brant – bien que contra­dic­toire - de la dif­fé­rence et du mé­tis­sage. La même «dé­cons­truc­tion» d’une his­toire na­tio­nale dont on se com­plaît à ré­vé­ler les omis­sions et les ré­in­ven­tions. Même dé­tes­ta­tion du pas­sé et de l’iden­ti­té. On connaît la li­ta­nie : ra­cines, iden­ti­té, tra­di­tion, terre… On écrit la suite: races, pu­re­té, Hit­ler, guerre…

Mêmes sar­casmes éli­tistes pour la « nos­tal­gie in­di­vi­duelle ». Même le­çon docte : «La culture, c’est ce qui mute.» Mêmes ré­fé­rences à Mon­taigne et Vol­taire. Même évo­ca­tion go­gue­narde de la to­mate, élé­ment ma­jeur de la piz­za, plat iden­ti­taire des Ita­liens, et qui vient d’Amé­rique ! Même uti­li­sa­tion sa­vante de l’His­toire pour re­tour­ner et dé­truire le sen­ti­ment de dé­pos­ses­sion pro­duit par l’im­mi­gra­tion mas­sive: la Grèce n’a pas in­ven­té la dé­mo­cra­tie, seule­ment le mot ; il y avait des Maures, il y a plu­sieurs siècles sur la place de Li­vourne; il est donc nor­mal qu’ils soient re­ve­nus, avec leurs femmes voi­lées, leurs ke­babs et leur mu­sique à tue-tête. Ne nous lais­sons pas al­ler à une nos­tal­gie im­bé­cile : « Les lieux et les cultures de ceux qui les ha­bitent ont tou­jours chan­gé.» Rien n’existe, tout est in­ven­té et ré­in­ven­té. Il n’y a pas de tra­di­tions, il n’y a que des tra­di­tions for­gées dans un «pro­ces­sus de re­cons­truc­tion ar­ti­fi­ciel ». La consigne est simple et connue, mise en oeuvre par l’Édu­ca­tion na­tio­nale fran­çaise de­puis des an­nées : «Il faut in­ven­ter des tra­di­tions du­rables, des tra­di­tions to­lé­rantes, ou­vertes. »

Nos an­ti­ra­cistes hexa­go­naux res­sor­taient à foi­son l’exemple des « im­mi­grés qui avaient fait la France» : Pla­ti­ni, Mon­tand, Ad­ja­ni, Reg­gia­ni, etc.; alors que c’était la France qui les avait faits. Notre Ita­lien tire de la Rome an­tique l’exemple même de la ville-monde : « Si le mé­lange entre peuples a réus­si à don­ner vie à un lieu au­jourd’hui my­tho­lo­gi­sé – Rome une de nos ca­pi­tales - pour­quoi le même prin­cipe ne pour­rait-il pas conti­nuer à va­loir aus­si pour nous ? »

Notre pro­fes­sore ne se re­ven­dique du chris­tia­nisme que lors­qu’il tend l’autre joue. Mau­ri­zio Bet­ti­ni se ré­jouit que l’Eu­rope ait re­non­cé à se ré­fé­rer dans son pré­am­bule consti­tu­tion­nel aux ra­cines chré­tiennes de l’Eu­rope. « À quoi au­rions-nous pu les as­si­mi­ler en ef­fet ? » se plaint-il en fai­sant al­lu­sion aux im­mi­grants mu­sul­mans. Notre pro­fes­seur ne sait pas qu’ils ne s’as­si­mi­le­ront pas. Qu’on re­non­ce­ra à l’as­si­mi­la­tion et même à l’in­té­gra­tion. Qu’à Rome, on ne fait plus comme les Ro­mains. Qu’on in­ven­te­ra « le vivre-en­semble» pour mieux dis­si­mu­ler qu’on ne vit plus en­semble. Mais notre pro­fes­sore ne le sait pas – ou plu­tôt fait sem­blant de ne pas le sa­voir - car en Ita­lie, jus­qu’à ces der­nières an­nées, les im­mi­grants ne res­taient pas : pas de re­grou­pe­ment fa­mi­lial, pas de droit du sol, pas d’al­lo­ca­tions. Et sur­tout, un État trop faible pour em­pê­cher les ci­toyens de se dé­fendre.

Pour une fois, on peut ra­con­ter la suite de l’his­toire. Pour une fois, nous avons qua­rante ans d’avance sur les Ita­liens. Pour une fois, la France est le la­bo­ra­toire. Une dia­spo­ra étran­gère de plus en plus im­por­tante qui at­tire tou­jours plus de mi­grants; des quar­tiers en­tiers qui voient fuir leurs ha­bi­tants in­di­gènes; des mos­quées, des bou­tiques ha­lal, des ke­babs, la rue qui se trans­forme, les voiles pour les femmes et les djel­la­bas blanches pour les hommes ; les ca­fés in­ter­dits aux femmes et les ci­tés in­ter­dites aux «Gau­lois» (en l’oc­cur­rence, aux Ro­mains !) ; l’es­pace pu­blic qui s’is­la­mise et les lois li­ber­ti­cides au nom de la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions. Sans ou­blier, bien sûr, les vio­lences qui se mul­ti­plient, de plus en plus san­glantes.

Notre pro­fes­sore ver­ra son rêve se réa­li­ser. Mais le rêve se­ra cau­che­mar.

Aux ra­cines hon­nies, il pré­fère l’image du fleuve avec ses in­nom­brables af­fluents qui se mêlent har­mo­nieu­se­ment. Mais dans quelle mer ce fleuve se jet­te­ra-t-il? Quel est le mys­tère de cette haute in­tel­li­gence eu­ro­péenne qui dé­ploie des tré­sors de fi­nesse et d’éru­di­tion pour mieux ac­cep­ter la désa­gré­ga­tion et l’as­ser­vis­se­ment d’une ci­vi­li­sa­tion millé­naire? Quel est cet in­di­vi­dua­lisme, cet exis­ten­tia­lisme, ce li­bé­ra­lisme qui, au nom des droits de l’homme et de la li­ber­té ab­so­lue d’un in­di­vi­du-roi, fait le lit d’une culture qui nie les droits de l’homme et en­ré­gi­mente l’in­di­vi­du dans une struc­ture ho­liste de fer? Puisque notre pro­fes­sore fran­co­phile aime les in­tel­lec­tuels fran­çais, nous lui li­vrons ce­ci, d’un de nos plus grands pen­seurs li­bé­raux, qu’il af­fec­tionne sû­re­ment, Ben­ja­min Constant: «Tout est mo­ral dans les in­di­vi­dus, mais tout est phy­sique dans les masses. Cha­cun est libre in­di­vi­duel­le­ment, parce qu’il n’a in­di­vi­duel­le­ment af­faire qu’à lui-même, ou à des forces égales aux siennes. Mais, dès qu’il entre dans un en­semble, il cesse d’être libre. »■

« Aux ra­cines hon­nies, il pré­fère l’image du fleuve avec ses in­nom­brables af­fluents qui se mêlent har­mo­nieu­se­ment. Mais dans » quelle mer ce fleuve se jet­te­ra-t-il ?

« CONTRE LES RA­CINES »,

Mau­ri­zio Bet­ti­ni, Champs. 172 P., 8 €

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