La chro­nique de Luc Fer­ry

Le Figaro - - LA UNE - Luc Fer­ry luc.fer­ry@ya­hoo.fr www.luc­fer­ry.fr

C’est cette illu­sion, par­ti­cu­liè­re­ment fu­neste parce qu’elle ali­mente le fan­tasme de l’al­lo­ca­tion universelle, que Ni­co­las Bou­zou, l’éco­no­miste le plus brillant de sa gé­né­ra­tion, dé­nonce dans son der­nier livre, Le travail est l’ave­nir de l’homme (Édi­tions de l’Ob­ser­va­toire). Faits et ar­gu­ments à l’ap­pui, il ra­conte l’his­toire de cette er­reur se­lon la­quelle les in­no­va­tions tech­no­lo­giques dé­trui­raient les em­plois sans en re­créer d’autres. Elle pos­sède une longue his­toire qui re­monte à l’Em­pire ro­main, se pour­suit au Moyen Âge, s’am­pli­fie avec la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, la ré­volte des lud­dites de l811, celle des ca­nuts de l831 et se pro­longe au­jourd’hui avec celle des taxis ou des hô­te­liers contre Uber et Airbnb. Chaque fois, on voit les em­plois que le pro­grès dé­truit, ja­mais ceux, bien plus nom­breux et plus pro­fi­tables, qu’il re­crée se­lon une lo­gique que Schum­pe­ter avait dé­jà ana­ly­sée. Sauf que, ain­si ob­jectent les pes­si­mistes, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) et la robotique vien­draient chan­ger la donne et in­va­li­der le rai­son­ne­ment du grand éco­no­miste au­tri­chien. Dans un pas­sage par­ti­cu­liè­re­ment pas­sion­nant de son livre, Bou­zou s’at­taque à l’ob­jec­tion. Sui­vant ici les meilleurs spé­cia­listes, il pro­pose de dis­tin­guer trois phases d’évo­lu­tion de l’IA. Entre 2015 et 2025, elle rem­pla­ce­ra de nom­breuses tâches, non seule­ment rou­ti­nières (cais­sières de su­per­mar­ché), mais aus­si so­phis­ti­quées, en mé­de­cine, ana­lyse fi­nan­cière, ju­ri­dique, comp­ta­bi­li­té… Le chô­mage tech­no­lo­gique tran­si­toire, ce­lui qui est en­gen­dré par l’in­no­va­tion, se­ra re­la­ti­ve­ment violent, mais avec une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle adap­tée et un mar­ché du travail plus flexible, nous pour­rions at­teindre le plei­nem­ploi si nos po­li­tiques com­pre­naient en­fin les en­jeux. Entre 2025 et 2050, l’IA pour­ra rem­plir des tâches bien plus com­plexes, y com­pris celles qui sup­posent une bonne co­or­di­na­tion sen­so­ri­mo­trice (cui­si­nier, ser­veur, jar­di­nier, hô­tesse de l’air…), ce dont elle était en­core in­ca­pable au stade pré­cé­dent. La com­plé­men­ta­ri­té hu­main/ro­bot res­te­ra néan­moins pos­sible, pour­vu là en­core que nos po­li­tiques an­ti­cipent ces évo­lu­tions. En re­vanche, si l’on par­ve­nait en 2050 à créer une IA « forte », c’est-à-dire un hu­ma­noïde réel­le­ment in­tel­li­gent, do­té d’un cer­veau non bio­lo­gique com­pa­rable au nôtre et par consé­quent ca­pable de conscience de soi, de pen­sée (et pas sim­ple­ment de cal­cul) et d’émo­tions, alors là, oui, nous au­rions créé une post­hu­ma­ni­té qui ren­drait la notre ob­so­lète. Elle rem­pli­rait les deux condi­tions re­quises pour que la fin du travail de­vienne réa­li­té : l’IA se­rait su­pé­rieure à nous dans tous les do­maines, rien ne la dif­fé­ren­cie­rait du cer­veau hu­main, si­non qu’elle se­rait des mil­liers de fois su­pé­rieure au nôtre et connec­tée à tous les ré­seaux. Nous se­rions alors comme Nean­der­tal face à Cro-Ma­gnon, en voie de dis­pa­ri­tion, car nous au­rions créé une ma­chine dar­wi­nienne dont la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion se­rait d’éli­mi­ner ceux qui peuvent l’éli­mi­ner, c’est-à-dire nous. Mais à ce stade, di­sons le clai­re­ment, la ques­tion de la fin du travail se­rait le ca­det de nos sou­cis. Elon Musk, qui n’est pas le pre­mier ve­nu, y croit dur comme fer, ce pour­quoi il vient de créer Neu­ra­link, une en­tre­prise des­ti­née à boos­ter nos mal­heu­reux cer­veaux afin de les rendre com­pé­ti­tifs face aux pro­grès de l’IA. Du reste, il n’est pas le seul, Ste­phen Haw­king, Bill Gates, Ray Kurz­weil, Laurent Alexandre ou Yann LeCun par exemple, en sont convain­cus eux aus­si. Per­son­nel­le­ment, j’ai ten­dance à pen­ser que ce troi­sième étage de l’IA, contrai­re­ment aux deux pre­miers, re­lève plus de la science-fic­tion que de la science, mais qui peut dire où nous condui­ront les bio­tech­no­lo­gies as­so­ciées à l’IA dans cin­quante ou cent ans ? La vé­ri­té, c’est que nul n’en sait rien. Ce qui est cer­tain à tout le moins, c’est que dans quelques dé­cen­nies, il n’y au­ra plus de chauf­feurs de ca­mions, de bus, de taxis ou de trains, et ce qui est si­dé­rant, c’est que nos po­li­tiques ne s’y in­té­ressent tou­jours pas, qu’ils n’y com­prennent à peu près rien, le nez qu’ils ont dans le gui­don d’un vé­lo qui n’a qu’un seul et unique nom : la « com ».Voilà pour­quoi la lec­ture du livre de Bou­zou de­vrait être obli­ga­toire pour eux, car c’est tout sim­ple­ment l’ave­nir de nos en­fants qui se joue au­jourd’hui. Pen­dant que la Si­li­con Val­ley et l’est de la Chine se dotent des moyens de do­mi­ner le monde sans par­tage, nos élites in­tel­lec­tuelles conti­nuent de s’em­pê­trer dans des dé­bats du XIXe siècle entre nos­tal­giques de la « Troi­sième Rep », ar­chéo­marxistes et ul­tra­li­bé­raux. Cons­ter­nant !

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