« Vou­loir sans cesse fa­ci­li­ter la tâche des en­fants, c’est les mé­pri­ser »

Le Figaro - - SOCIÉTÉ - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CA­RO­LINE BEYER @BeyerCa­ro­line

PRO­FES­SEUR de lettres clas­siques à Rou­baix puis Tour­coing, « simple fille d’ou­vriers », Isabelle Di­gno­court, 47 ans, est une amou­reuse des langues an­ciennes. Au­teur en 2016 d’une lettre pas­sion­née et ra­geuse à Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, mi­nistre por­teuse de la ré­forme du collège, elle vient de pu­blier un livre. Loin de la dé­plo­ra­tion, L’Édu­ca­tion na­tio­nale, une ma­chine à broyer * est avant tout une dé­cla­ra­tion d’amour à ses élèves. Elle y dé­crit un mi­nis­tère qui, de­puis ses pre­miers pas dans le mé­tier, tourne en rond, dans un bain « pé­da­go­giste ». Entre la loi Jos­pin de 1989 et la ré­forme Val­laud-Bel­ka­cem, elle au­ra chan­gé 13 fois de « pa­trons ». Ad­hé­rente au Snalc, co-ad­mi­nis­tra­trice du groupe Fa­ce­book « Dé­fen­dons sans mau­gréer les langues an­ciennes », créé en ré­ac­tion à la ré­forme du collège, la pro­fes­seur de la­tin ré­fute le qua­li­fi­ca­tif de « ré­ac­tion­naire », dont elle est ré­gu­liè­re­ment af­fu­blée sur les ré­seaux so­ciaux. De son 14e mi­nistre, Jean-Mi­chel Blan­quer, qui a pro­mis de « sou­te­nir » les langues an­ciennes, elle at­tend des « actes forts ».

LE FI­GA­RO.- Vous êtes pro­fes­seur de lettres clas­siques, mais vous vous dites avant tout « pro­fes­seur de la­tin ». D’où vous vient cette pas­sion ? Isabelle DI­GNO­COURT. - Avec le re­cul, je me dis que ma pas­sion pour la langue, les mots, l’éty­mo­lo­gie vient du fait que le la­tin était in­ac­ces­sible pour moi, is­sue de mi­lieu mo­deste. Ces ci­vi­li­sa­tions an­tiques qui me fai­saient rê­ver, je ne pou­vais les dé­cou­vrir qu’à l’école. Les en­fants sont cu­rieux. Vou­loir sans cesse leur fa­ci­li­ter la tâche, c’est les mé­pri­ser. Lorsque j’ai en­sei­gné dans des quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés de Rou­baix et Tour­coing, des pa­rents me di­saient leur fier­té à voir leurs en­fants suivre de tels en­sei­gne­ments. J’ai éga­le­ment consta­té les ver­tus du la­tin, comme ou­til de re­mé­dia­tion au fran­çais. Ce re­tour aux ra­cines de la langue fran­çaise per­met des dé­blo­cages en or­tho­graphe et en gram­maire. Dans un ar­rê­té pa­ru en juin der­nier, Jean-Mi­chel Blan­quer a as­sou­pli la ré­forme du collège de Na­jat Val­laudBel­ka­cem. Peut-on parler d’un re­tour du la­tin en cette ren­trée ? Ce texte per­met ef­fec­ti­ve­ment de re­mettre en place les heures en­le­vées au la­tin, aux classes bi­langues ou en­core aux sec­tions eu­ro­péennes. Mais les chefs d’éta­blis­se­ment de­vront faire un choix entre ces dif­fé­rentes op­tions. Et je crains que ce choix ne se fasse au dé­tri­ment du la­tin. De­puis le dé­cret de mai 2015 sur la ré­forme du collège, le la­tin n’est plus une ma­tière à part en­tière. Si M. Blan­quer veut vrai­ment sou­te­nir le la­tin, il de­vra abro­ger ce texte.

Quelles sont vos im­pres­sions sur le nou­veau mi­nistre ? Je suis sen­sible aux mots. Et j’ai en­ten­du dans sa bouche des termes qui me rendent plus op­ti­miste qu’à la ren­trée 2016. Il pré­fère le mot « pro­fes­seur » à ce­lui d’« en­sei­gnant », plus fourre-tout. Il se ré­fère au « bon sens », au « prag­ma­tisme ». Il faut main­te­nant qu’il trans­forme ses pa­roles en actes forts pour que l’on cesse de tour­ner en rond. Au­jourd’hui, l’évo­ca­tion de la mé­thode syl­la­bique par M. Blan­quer sus­cite les mêmes dé­bats qu’à l’époque de Gilles de Ro­bien en 2005, cer­tains ex­pli­quant dé­jà que la mé­thode glo­bale n’exis­tait pas. On sait bien que cette mé­thode n’est pas ex­clu­si­ve­ment uti­li­sée par cer­tains en­sei­gnants, tout comme la mé­thode syl­la­bique. Le pro­blème tient au juste do­sage.

Entre la loi Jos­pin de 1989 et la ré­forme Val­laud-Bel­ka­cem, vous dé­cri­vez une « boucle bou­clée »… C’est la rai­son pour la­quelle j’ai dé­ci­dé de m’ex­po­ser et d’écrire ce livre. J’ai l’im­pres­sion d’être ar­ri­vée au bout d’un sys­tème. La loi de 1989 en­vi­sa­geait dé­jà de faire dis­pa­raître l’en­sei­gne­ment du la­tin au collège. En 2002, Sé­go­lène Royal et Claude Al­lègre prô­naient dé­jà l’« in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té ». Cette boucle bou­clée, c’est l’ap­proche dite « construc­ti­viste », qui es­time que l’en­fant est maître de ses sa­voirs et que l’en­sei­gnant l’ac­com­pagne sim­ple­ment dans la construc­tion de ce sa­voir. De­puis la ré­forme de Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, j’ai choi­si de sor­tir de ma classe. Nous sommes nom­breux à dé­tour­ner ou contour­ner les ab­surdes di­rec­tives don­nées par le sys­tème. Mais en fai­sant ce­la, nous ne sau­vons qu’une pe­tite par­tie des élèves et nous contri­buons à ac­cen­tuer les in­éga­li­tés so­ciales.

Dans l’ap­pren­tis­sage du fran­çais, vous ex­pli­quez être ra­pi­de­ment en­trée en « clan­des­ti­ni­té ». Pour quelles rai­sons ? Les pro­grammes de 1996 ont im­po­sé le « dé­cloi­son­ne­ment » du fran­çais, au­tre­ment dit le fait de ne plus faire uni­que­ment de la gram­maire ou de l’or­tho­graphe, mais de tout re­lier, sys­té­ma­ti­que­ment, à l’étude de la langue, pour « faire sens », pour re­prendre l’ex­pres­sion consa­crée… Alors jeune en­sei­gnante, je me suis dit que les élèves al­laient s’ha­bi­tuer, avant d’ar­ri­ver à la conclu­sion que ce­la ne fonc­tion­nait pas. Les élèves ont be­soin de re­pères. L’air de rien, au bout de deux ans, j’ai donc re­pris les cours d’or­tho­graphe et de gram­maire à jour fixe et rou­vert des ca­hiers dé­diés. J’ai tri­ché. Un ins­pec­teur orien­té « pé­da­go­gies pé­da­go­gistes » peut vous ta­per sur les doigts ! Mais plus je vieillis, moins j’ai peur de l’ins­pec­teur. De­puis deux ans, je ne me cache plus. Avec la ré­forme du collège, j’ai at­teint un point de sa­tu­ra­tion. Chaque an­née, le sys­tème glisse un peu plus. Les der­niers pro­grammes ne nous ex­pliquent-ils pas que l’on doit pré­fé­rer le « pré­di­cat » aux « COD » et « COI ». On perd les élèves et les pro­fes­seurs. Ces chan­ge­ments sont moins vi­sibles qu’une ré­forme des rythmes sco­laires. Ils ont pour­tant de lourdes consé­quences sur notre sys­tème sco­laire.

Le nou­veau mi­nistre peut-il rompre avec ce­la ? La ques­tion est de sa­voir si les ins­tances qui gra­vitent au­tour de lui vont lui per­mettre d’al­ler jus­qu’au bout. À com­men­cer par le Con­seil su­pé­rieur des pro­grammes (CSP) - qui a ré­di­gé les pro­grammes de 2015 -, une usine à gaz faite de spé­cia­listes qui ont peu, voire ja­mais, mis les pieds dans une classe. De­puis des an­nées, on res­sort les mêmes conseillers, is­sus de la même caste ad­mi­nis­tra­tive.

Vous dites être « une fille de l’école d’avant ». Qu’en­ten­dez-vous par là ? Je n’ai pas la nos­tal­gie de l’école d’avant. Je ne re­grette pas les coups de règle sur les doigts pour la ba­varde que j’étais et que je suis tou­jours. Je suis une fille de l’école de l’as­cen­seur so­cial, de l’école de la Ré­pu­blique. Au­jourd’hui, j’ai­me­rais que l’on re­prenne ce qui fonc­tion­nait, à com­men­cer par les mé­thodes de lec­ture.

« Nous sommes nom­breux à dé­tour­ner ou contour­ner les ab­surdes di­rec­tives don­nées par le sys­tème. Mais en fai­sant ce­la, nous ne sau­vons qu’une pe­tite par­tie des élèves et contri­buons so­ciales» à ac­cen­tuer les in­éga­li­tés

Vous en­sei­gnez dans le pri­vé sous contrat. Pour­quoi ? En dé­but de car­rière, je ne m’ima­gi­nais pas en­sei­gner ailleurs que dans le pu­blic, où j’ai fait toute ma sco­la­ri­té. Mais j’ai eu dans le pri­vé l’en­tre­tien de mo­ti­va­tion que je n’ai pas eu dans le pu­blic. L’Édu­ca­tion na­tio­nale est une ma­chine. Nous ne sommes que des dos­siers. En 26 ans, je n’ai vu qu’une fois le mé­de­cin du travail, en dé­but de car­rière. Contrai­re­ment à la ca­po­ra­li­sa­tion à l’oeuvre dans le pu­blic, la li­ber­té pé­da­go­gique est re­la­ti­ve­ment pré­ser­vée dans le pri­vé sous contrat. Au­jourd’hui, j’ai la chance d’avoir un chef d’éta­blis­se­ment sen­sible à l’en­sei­gne­ment des langues an­ciennes qui n’a pas ré­duit mon ho­raire plus que le dé­cret ne l’y a obli­gé. Mais notre beau pro­jet d’ini­tia­tion pour les élèves de 3e au grec, l’autre jambe de notre langue, n’a pas pu être mis en oeuvre. *Édi­tions du Ro­cher, août 2017.

OLI­VIER DION

« Lorsque j’ai en­sei­gné dans des quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés de Rou­baix et Tour­coing, des pa­rents me di­saient leur fier­té à voir leurs en­fants suivre des en­sei­gne­ments comme le la­tin », se sou­vient Isabelle Di­gno­court.

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