Vla­di­mir Me­dins­ki : « Mans­ki ? Je pré­fère De­par­dieu ! »

Le mi­nistre russe de la Culture, qui ar­rive ven­dre­di en France pour une vi­site of­fi­cielle, ré­fute toute main­mise du ré­gime de Mos­cou sur le monde cultu­rel.

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - PIerre Avril pa­vril@le­fi­ga­ro.fr COR­RES­PON­DANT À MOS­COU

Mi­nistre russe de la Culture de­puis 2010, Vla­di­mir Me­dins­ki se­ra à par­tir de ven­dre­di pour deux jours en France et y ren­con­tre­ra son ho­mo­logue, Fran­çoise Nys­sen. Il inau­gu­re­ra no­tam­ment, dans le cadre des Jour­nées du pa­tri­moine, une ex­po­si­tion consa­crée aux ca­deaux di­plo­ma­tiques de Pierre Le Grand.

LE FI­GA­RO. - Le mi­nistre fran­çais des Af­faires étran­gères, Jean-Yves Le Drian, a dit « s’alar­mer » de l’ar­res­ta­tion du met­teur en scène russe, Ki­rill Se­re­bren­ni­kov, et s’in­quiète des consé­quences de cette af­faire sur la créa­tion ar­tis­tique dans votre pays. N’est-il pas dé­li­cat pour un mi­nistre de la Culture d’en­ta­mer dans ce contexte une vi­site à Pa­ris ? Vla­di­mir ME­DINS­KI. - La France - comme la Rus­sie - est un pays libre : les gens peuvent ex­pri­mer leurs opi­nions sur n’im­porte quel su­jet. Ce­ci n’in­fluence en rien le dé­ve­lop­pe­ment de nos re­la­tions cultu­relles. L’ar­res­ta­tion de Se­re­bren­ni­kov n’a au­cun rap­port avec la po­li­tique et concerne la ges­tion de sub­ven­tions d’État par une com­pa­gnie di­ri­gée par ce met­teur en scène.

Com­ment ex­pli­quez-vous alors l’émo­tion ma­ni­fes­tée par de nom­breux ar­tistes russes qui évoquent le re­tour des ré­pres­sions sta­li­niennes et rap­pellent que la der­nière ar­res­ta­tion d’un met­teur en scène, celle de Vse­vo­lod Meye­rhold, re­monte à 1936 ? Cer­tains ar­tistes russes ont émi­gré, comme le ci­néaste Vi­ta­ly Mans­ki en Let­to­nie, ou Pio­tr Pav­lens­ki, qui après avoir pas­sé sept mois en dé­ten­tion pour avoir mis le feu à la porte du FSB, a re­çu l’asile en France… Ces com­pa­rai­sons ne sont pas cor­rectes. Meye­rhold avait été ar­rê­té pour des rai­sons po­li­tiques et fu­sillé. Se­re­bren­ni­kov, lui, est as­si­gné à ré­si­dence pour des mo­tifs éco­no­miques. Au­jourd’hui, il y en a même qui in­voquent les per­sé­cu­tions com­mises contre Pou­ch­kine. Dé­ci­dé­ment, il n’y a pas de li­mite à la fan­tai­sie des hommes de créa­tion mais il faut bien faire preuve de com­pré­hen­sion… Par ailleurs, Vi­ta­ly Mans­ki n’a pas émi­gré. Après avoir trou­vé des fi­nan­ce­ments à l’étran­ger, il pour­suit son fes­ti­val de ci­né­ma do­cu­men­taire dans un État voi­sin. Et à l’in­verse, comme vous le sa­vez, il y a des ar­tistes fran­çais qui ont émi­gré en Rus­sie et y ont même de­man­dé la ci­toyen­ne­té : un choix fait en toute li­ber­té. Et en quoi Mans­ki, que vous ci­tez, est-il meilleur que De­par­dieu ? Per­son­nel­le­ment, je pré­fère De­par­dieu… et aus­si Luc Bes­son. J’aime éga­le­ment plus Isabelle Hup­pert que Mans­ki ou Pav­lens­ki, et ce­ci pour des tas de rai­sons…Tel est mon goût (sou­rire, NDLR).

Le film d’Alexeï Out­chi­tel, « Mathilde », qui dé­peint la liai­son entre Ni­co­las II et une bal­le­rine du Bol­choï, fait l’ob­jet d’une vio­lente cam­pagne de har­cè­le­ment en Rus­sie de la part d’une dé­pu­tée de la Dou­ma, an­cienne pro­cu­reure de Cri­mée, et d’ac­ti­vistes or­tho­doxes. Pour­tant, votre mi­nis­tère a au­to­ri­sé sa dif­fu­sion. Qu’al­lez-vous faire ? Il n’existe au­cune in­frac­tion au re­gard de la loi qui puisse jus­ti­fier l’in­ter­dic­tion du film. Cette cam­pagne d’hys­té­rie pla­ni­fiée au­tour d’un film tout à fait or­di­naire et qui n’in­sulte en rien la mé­moire du tsar m’in­digne. Les ac­tions des gens qui la pro­meuvent n’ont au­cun rap­port avec la re­li­gion or­tho­doxe et l’idée chré­tienne même. J’ai honte pour eux. J’ai dis­cu­té avec la dé­pu­tée dont vous par­lez, Na­ta­lia Pok­lons­kaya, mais ce thème, ma­ni­fes­te­ment, lui tient trop à coeur. Mes ten­ta­tives vi­sant à l’ama­douer ont échoué.

Vous al­lez inau­gu­rer en France une ex­po­si­tion consa­crée aux icônes tis­sées et une autre à Pierre le Grand dont le règne est as­so­cié à une pé­riode d’ou­ver­ture de la Rus­sie vers l’Oc­ci­dent. Au­jourd’hui, on a le sen­ti­ment que l’État russe se re­plie sur ses fon­da­men­taux cultu­rels, liés à la re­li­gion or­tho­doxe ou à l’Em­pire, et ma­ni­feste peu d’in­té­rêt pour l’art contem­po­rain. Dans le ci­né­ma, seuls les films pa­trio­tiques bé­né­fi­cient d’un réel fi­nan­ce­ment pu­blic. Est-ce que la Rus­sie ne se re­cro­que­ville pas sur elle-même ? Il est étrange d’op­po­ser les concepts « d’ou­ver­ture » et de « fon­da­men­taux cultu­rels ». Nous avons avec les Eu­ro­péens les mêmes ra­cines cultu­relles. Notre culture n’est pas chi­noise, ja­po­naise ou arabe, elle est le pro­duit de la culture gré­co-ro­maine, tout comme la culture fran­çaise. Par ailleurs, nos films sont éli­gibles au fi­nan­ce­ment pu­blic sur la base de dix thèmes au choix, dont l’un seule­ment est le pa­trio­tisme. S’agis­sant de l’art contem­po­rain, nous res­tau­rons ou construi­sons de nom­breux centres d’art mo­derne dans le pays. En­fin, je rap­pelle que l’ex­po­si­tion de la col­lec­tion Cht­chou­kine d’art mo­derne, or­ga­ni­sée à la Fon­da­tion Louis Vuit­ton sur la base de prêts de l’Er­mi­tage et du Mu­sée Pou­ch­kine, et no­tam­ment com­po­sée de ta­bleaux de Kan­dins­ky et Ma­le­vitch a at­ti­ré 1,25 mil­lion de vi­si­teurs. Il s’agit de l’ex­po­si­tion la plus po­pu­laire dans l’his­toire fran­çaise. Nous ai­me­rions d’ailleurs que nos hommes d’af­faires russes construisent des com­plexes aus­si mo­nu­men­taux que cette Fon­da­tion Louis Vuit­ton. Nous or­ga­ni­se­rons dans ce même lieu une se­conde ex­po­si­tion, en 2020, consa­crée à la col­lec­tion d’Ivan Mo­ro­zov et de sa fa­mille, grands ad­mi­ra­teurs des im­pres­sion­nistes fran­çais. Nous vou­lons qu’elle batte le re­cord de la pré­cé­dente !

« La France - comme la Rus­sie - est un pays libre : les gens peuvent ex­pri­mer leurs opi­nions sur n’im­porte quel su­jet. Ce­ci n’in­fluence en rien le dé­ve­lop­pe­ment de nos re­la­tions cultu­relles. L’ar­res­ta­tion de Se­re­bren­ni­kov n’a au­cun rap­port po­li­tique» avec la VLA­DI­MIR ME­DINS­KI (RÉAGISSANT AUX CRI­TIQUES EN FRANCE SUR L’AR­RES­TA­TION DU MET­TEUR EN SCÈNE RUSSE)

« Nous avons avec les Eu­ro­péens les mêmes ra­cines cultu­relles. Notre culture n’est pas chi­noise, ja­po­naise ou arabe, elle est le pro­duit de la culture gré­co-ro­maine, tout comme la culture fran­çaise. »

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