Jean-Fran­çois et Ma­rie-Aline Prat, chas­seurs d’art

Deux cents oeuvres des plus grands noms du XXe siècle, es­ti­mées entre 30 et 40 mil­lions d’eu­ros, se­ront dis­per­sées les 20 et 21 oc­tobre, chez Ch­ris­tie’s.

Le Figaro - - CULTURE - VA­LÉ­RIE SASPORTAS vsa­spor­tas@le­fi­ga­ro.fr

Après Yves Saint Laurent et Pierre Ber­gé en 2009, Zeï­neb et JeanPierre Mar­cie-Ri­vière en 2016, Ch­ris­tie’s va dis­per­ser, à Pa­ris, une autre illustre col­lec­tion fran­çaise « cons­truite à deux paires d’yeux réu­nies», celle de Jean-Fran­çois et Ma­rie-Aline Prat, soit deux cents oeuvres d’art contem­po­rain es­ti­mées entre 30 et 40 mil­lions d’eu­ros. Un évé­ne­ment pour le mar­ché de l’art, avec une vente or­ga­ni­sée les 20 et 21 oc­tobre, pen­dant la Fiac. Et une ex­po­si­tion ex­cep­tion­nel­le­ment longue, du 14 au 21 oc­tobre, à l’hô­tel Sa­lo­mon de Roth­schild, afin de « don­ner à voir la sin­gu­la­ri­té d’un goût, l’am­bi­tion d’une tra­jec­toire et l’af­fir­ma­tion de vé­ri­tables par­tis pris ar­tis­tiques», sou­ligne-t-on chez Ch­ris­tie’s.

Ma­rie-Aline Prat se pré­pare à cette sé­pa­ra­tion quand elle re­çoit Le Fi­ga­ro chez elle, dans le quar­tier de PortRoyal, à Pa­ris, quelques jours avant que les oeuvres ne quittent son do­mi­cile. L’ap­par­te­ment est si plein de ta­bleaux qu’il semble lui-même une oeuvre. L’at­mo­sphère est bai­gnée de l’es­prit de son ma­ri et l’on com­prend aus­si­tôt que cette vente par­ti­cipe au dou­lou­reux travail de deuil. L’avo­cat d’af­faires Jean-Fran­çois Prat s’est éteint en 2011 à 69 ans. De lui, il reste un prix d’art contem­po­rain lan­cé par ses as­so­ciés et qui réunit, de­puis 2012, la fine fleur des col­lec­tion­neurs et du monde des af­faires. Son nom, ac­co­lé à ce­lui de sa femme, res­te­ra aus­si comme le pe­di­gree de leur pro­di­gieuse col­lec­tion. «Je vends tout, sauf ce que j’ai ache­té de­puis sa mort et les des­sins, dit-elle. C’est la pho­to­gra­phie d’une vie. »

Au dé­part, le goût pour l’art pic­tu­ral vient de Ma­rie-Aline. Di­plô­mée d’his­toire de l’art, elle fut long­temps ex­perte en art mo­derne et d’après-guerre chez Ta­jan. « Quand nous nous sommes ren­con­trés, mon ma­ri n’était pas aus­si culti­vé que nous l’étions dans ma fa­mille. Il n’écou­tait que de la mu­sique ! Mais nous ai­mions, tous les deux, la poé­sie», af­firme cette des­cen­dante d’une illustre fa­mille du sud de la France, les Gra­net, « du cô­té d’Arles », pré­cise-t-elle comme pour évi­ter la confu­sion avec la branche aixoise, le peintre Fran­çoisMa­rius Gra­net ayant don­né son nom en 1939 au mu­sée d’Aix dont il était mé­cène.

Pro­ve­nance en or

Leur pas­sion au­ra du­ré un de­mi-siècle, de­puis ce jour de 1966 où le couple a ren­con­tré Jacques Ker­chache, chez des amis dans l’Oise. « Ce spé­cia­liste de l’Afrique s’in­té­res­sait à l’art pri­mi­tif. Il était en­tou­ré de col­lec­tion­neurs très connus. Le dé­to­na­teur est ar­ri­vé à ce mo­ment-là », ra­conte Ma­rie-Aline. Chas­seurs d’art chez les mar­chands de la rue de Seine à l’hô­tel des ventes Drouot, en pas­sant par les foires, les époux ont ac­quis des ta­bleaux des plus grands noms du XXe siècle ayant ex­plo­ré jus­qu’aux li­mites les pos­si­bi­li­tés de la pein­ture, sug­gé­rant plu­tôt que mon­trant, jouant avec les in­ter­stices: Lu­cio Fon­ta­na, Sig­mar Polke, Ro­bert Ry­man, Max Ernst, Ka­si­mir Ma­le­vitch, mais aus­si les Fran­çais Jean Du­buf­fet, Yves Klein, Jacques Ville­glé, Si­mon Han­taï, Mar­tin Bar­ré.

Au-des­sus du ca­na­pé, le jour de notre vi­site trône en­core un mo­nu­men­tal Jean-Mi­chel Bas­quiat sur fond de lattes blanches, Jim Crow, 1986. Il a ap­par­te­nu au peintre amé­ri­cain Frank Stel­la, les Prat l’ont ac­quis au­près du grand mar­chand En­ri­co Na­var­ra. La pro­ve­nance est en or. Jim Crow est un lot phare de la vente (es­ti­mé au­tour de 15 mil­lions d’eu­ros).

Une oeuvre puis­sante, char­gée de ré­fé­rences à l’his­toire du peuple amé­ri­cain et do­tée d’une di­men­sion au­to­bio­gra­phique. « Je me sou­viens par­fai­te­ment de ma ren­contre avec cet in­croyable ta­bleau. C’était à l’ex­po­si­tion du mu­sée­ga­le­rie de la Sei­ta, en 1993. Il était ac­cro­ché au fond, dans la pers­pec­tive de l’al­lée cen­trale. J’y suis al­lée di­rect, comme as­pi­rée. Bas­quiat n’était pas à la mode, à l’époque. La culture un­der­ground se l’était ap­pro­prié. Bas­quiat s’en est dé­ga­gé. C’est un gé­nie du XXe siècle. C’est très émou­vant pour moi de me sé­pa­rer d’une oeuvre aus­si forte », confie-t-elle.

Tis­seurs de liens

Une autre oeuvre ma­jeure de la col­lec­tion est au ca­ta­logue, Was ma­chen die Rus­sen in Mexi­co, de Sig­mar Polke, 1982, dont la va­leur es­ti­mée est com­prise entre 3 et 4 mil­lions d’eu­ros. « Cette pein­ture illustre le gé­nie créa­tif et l’ir­ré­vé­rence de l’ar­tiste al­le­mand, dont rares étaient les col­lec­tion­neurs fran­çais à connaître et à ap­pré­cier le travail jus­qu’à ré­cem­ment », com­mente-t-on chez Ch­ris­tie’s. Mais la pré­sence de cette toile chez les Prat est aus­si due à une mé­prise. «Lorsque nous l’avons ac­quise en 1989, mon ma­ri et moi étions convain­cus que Polke était aus­si im­por­tant que Rich­ter, alors beau­coup plus connu. C’est un ta­bleau que nous avons vrai­ment ar­ra­ché à l’ou­ver­ture des portes de la foire d’art de Co­logne», pour­suit la col­lec­tion­neuse.

Chez Ch­ris­tie’s, Paul Ny­zam se ré­jouit : « L’ex­po­si­tion se­ra une chance d’ob­ser­ver les liens que le couple a cher­ché à tis­ser entre les ar­tistes fran­çais et leurs pairs amé­ri­cains et eu­ro­péens. On ver­ra par exemple Bas­quiat conver­ser avec Du­buf­fet, Klein avec Stel­la, Ry­man avec La­vier, Fon­ta­na avec Han­taï ou en­core Bar­ré avec Hal­ley. » La so­cié­té d’en­chères a d’ailleurs trou­vé ce beau titre : « Re­gards croisés ». On s’in­ter­roge: un en­semble d’un tel ni­veau au­rait pu être à l’agen­da des ventes de Londres ou de New York. Ma­rie-Aline Prat af­firme qu’elle n’y a pas son­gé: « J’ai vou­lu vendre en France car je suis fran­çaise, c’est mon pays. »

Ci-des­sus, Ma­rie-Aline Prat, de­vant la toile de Sig­mar Polke Was ma­chen die Rus­sen in Mexi­co (1982), es­ti­mée entre 3 et 4 mil­lions d’eu­ros.

FRANCOIS BOU­CHON/LE FI­GA­RO

Ci-contre, le mo­nu­men­tal Jim Crow (1986). Une oeuvre de Jean-Mi­chel Bas­quiat sur fond de lattes blanches, es­ti­mée au­tour de 15 mil­lions d’eu­ros.

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