Ro­main Du­ris, le trait li­bé­ra­teur

Ar­ri­vé au ci­né­ma par ha­sard, l’ac­teur ré­vé­lé par Cé­dric Kla­pisch il y a plus de vingt ans n’a ja­mais ces­sé de des­si­ner. Il vient de pu­blier ses des­sins éro­tiques.

Le Figaro - - TÉLÉVISION MÉTÉO - Ma­rion Ga­ly-Ra­mou­not mga­ly­ra­mou­not@le­fi­ga­ro.fr

Quand il ne joue pas dans le der­nier Kla­pisch ou le pro­chain Rid­ley Scott, Ro­main Du­ris croque. Des des­sins éro­tiques. Des corps qui s’en­lacent et des seins qui res­pirent. Dans sa vie, c’est le ci­né­ma qui est ar­ri­vé par ha­sard, lors d’un cas­ting sau­vage pour Le Pé­ril jeune, en 1993. Le des­sin, lui, est une évi­dence de­puis tou­jours. « Vers mes 15 ans, c’était même une rai­son d’être », écrit-il en pré­face de son re­cueil d’illus­tra­tions, in­ti­tu­lé Pulp (Édi­tions Tex­tuel). À 43 ans, pour la pre­mière fois, Ro­main Du­ris lève le voile sur une col­lec­tion de 150 des­sins, qui pour les pre­miers datent de son ado­les­cence. « J’ai tou­jours eu quelque chose à dire avec des corps qui s’en­lacent », nous confie-t-il dans un coin de la ga­le­rie Ci­né­ma Anne-Dominique Tous­saint, où une tren­taine de ses oeuvres se­ront ex­po­sées à par­tir du 15 sep­tembre. « De voir des couples nus, dans des si­tua­tions étranges, ce­la m’a tou­jours amu­sé. Je ne crois pas que le ré­sul­tat soit por­no­gra­phique, mais plu­tôt joyeux et ri­go­lo », pré­cise-t-il en ran­geant ses boucles en ar­rière, sa main or­née de deux grosses bagues.

À l’âge où les gar­çons tra­versent l’épreuve de la pu­ber­té, Ro­main Du­ris a res­sen­ti le be­soin vi­tal de mettre de la cou­leur par­tout. « J’ai le sou­ve­nir d’être dans cette chambre d’en­fant et d’y cou­vrir les murs de des­sins pour créer mon monde. Je jouis­sais de cette li­ber­té-là. Elle re­pous­sait un peu les murs. » Sa pas­sion pour l’illus­tra­tion est nour­rie à l’époque par sa ren­contre avec ce­lui qu’il ap­pelle son « maître et guide », Alain Le Saux, cé­lèbre au­teur de livres pour en­fants dans les an­nées 1980 (connu pour sa sé­rie des Pa­pa m’a dit…). « On était avec mon meilleur ami, on l’écou­tait tou­jours avec de grandes oreilles, à ces âges où tout ce que l’on re­çoit est pré­cieux », se sou­vient-il.

À 19 ans, il en­tame des études d’arts ap­pli­qués dans la pres­ti­gieuse école Du­per­ré, à Pa­ris. « Huit heures de des­sin par jour, ce­la n’a pas long­temps fonc­tion­né pour moi. J’ai pro­po­sé à Alain qu’il me prenne sous son aile, qu’il m’en­cadre un peu pour es­sayer de pen­ser à un mé­tier dans le mi­lieu. Avec lui, j’ai ap­pris l’exi­gence et la pré­ci­sion du trait. » Sous son in­fluence, il se di­rige na­tu­rel­le­ment vers les al­bums pour la jeu­nesse. « C’était une ma­nière de ga­gner sa vie, en fai­sant ap­pel à de nom­breux for­mats et d’ou­tils dif­fé­rents, de la pein­ture, du crayon, du feutre. Je trou­vais ce­la as­sez beau de s’écla­ter avec cette contrainte que ce­la reste pour les en­fants, j’avais l’im­pres­sion de pou­voir trou­ver une li­ber­té là-de­dans. »

Une li­ber­té tem­po­rai­re­ment sus­pen­due pour le rôle de To­ma­si, hé­ros je-m’en­fou­tiste du Pé­ril jeune (ce film de Cé­dric Kla­pisch pour le­quel il est ap­pro­ché dans la rue par le di­rec­teur de cas­ting Bru­no Lé­vy). Il tourne en­suite dans une cin­quan­taine de films (Gad­jo Di­lo, L’Au­berge es­pa­gnole, Ar­sène Lu­pin, De battre mon coeur s’est ar­rê­té, L’Ar­na­coeur…), di­ri­gé par les plus grands réa­li­sa­teurs fran­çais (Jacques Au­diard, Mi­chel Gon­dry, Fran­çois Ozon…). Pen­dant vingt ans, à l’ombre du ta­pis rouge, il conti­nue à des­si­ner. Ac­cu­mule agen­das et car­nets grif­fon­nés. « Je cro­quais, comme ça, entre deux ren­dez-vous, j’avais be­soin de mettre du des­sin dans la vie de tous les jours. » Des corps nus, des vi­sages ex­ci­tés, un dé­sir spon­ta­né. « J’adore des­si­ner les seins. Sou­vent, quand je com­mence à faire un corps, ou quand il va y avoir un couple, je com­mence par les seins. Ce­la donne la force de ce qui va suivre. »

Par­mi ses in­fluences, il cite Ro­bert Crumb et Saul Stein­berg. Son uni­vers a l’hu­mour noir du pre­mier, la fi­nesse de trait du se­cond. Et l’im­pul­si­vi­té de Ro­main Du­ris. « Ce n’est pas tran­quille, quand je des­sine. Je mets la mu­sique fort, je suis sou­vent par terre, c’est sou­vent le bor­del. Je ne suis pas un peintre qui reste des jours de­vant une toile à l’huile. » On lui de­mande de dé­cryp­ter quelques-uns de ses cro­quis. « Non, je ne sais pas, il fau­drait de­man­der à un psy », hé­site-t-il en ob­ser­vant, confus, sa sé­rie de longues bouches qui touchent le sol, ou ce cro­quis d’une femme à moi­tié nue qui tient la main d’un ro­bot. « Des­si­ner des corps, c’est le dé­mar­rage d’une ma­chine en moi, j’ai du mal à l’ex­pli­quer. C’est une porte d’en­trée pour des­si­ner pen­dant dix, vingt ou trente jours. Je re­viens tou­jours au des­sin par une image éro­tique ou un dé­sir. Parce que non seule­ment c’est ra­pi­de­ment cap­ti­vant à des­si­ner, et parce qu’on veut al­ler au bout pour re­pré­sen­ter la chose. »

Vi­brant ac­com­plis­se­ment

Cet ou­vrage, Pulp, il a com­men­cé à le pro­je­ter il y a seule­ment deux ans. « Ce n’est pas que je n’avais pas le temps avant, ou que je n’as­su­mais pas, mais plu­tôt que je n’avais ja­mais pen­sé à en faire un ob­jet. Ce sont les des­sins les plus ré­cents qui m’ont fait com­prendre qu’il y avait de quoi faire un ob­jet sym­pa­thique. » Un « ob­jet » que son en­tou­rage dé­couvre en même temps que le reste du monde. « Jus­qu’ici, je ne mon­trais pas beau­coup mon travail. Je ne des­sine pas dans ma vie de tous les jours, j’ai be­soin d’al­ler moi, quelque part. Je crois que cet été, c’est la pre­mière fois que j’ai des­si­né à cô­té de mon fils. Je n’avais pas le choix, il fal­lait que j’avance pour l’ex­po. Alors par­fois, je lui de­man­dais ce qu’il pen­sait d’une cou­leur, par exemple, et j’ado­rais l’en­tendre don­ner son avis. C’était pur, c’était ma­gni­fique. Sur­tout pour un des­sin qui n’était pas du tout de son âge (Rires.) »

Bien­tôt, on le re­trou­ve­ra à l’af­fiche de Ma­dame Hyde, de Serge Bo­zon, au cô­té d’Isabelle Hup­pert, et dans All The Mo­ney In The World, de Rid­ley Scott. En at­ten­dant, il pro­fite de ce vi­brant ac­com­plis­se­ment, et de cette toute nou­velle li­ber­té. « Un ac­teur est tou­jours un peu es­clave d’un scé­na­rio, d’un au­teur ou d’un met­teur en scène. Il est au ser­vice de mots ou de si­tua­tions. Là je suis libre, to­ta­le­ment. »

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