JOANN SFAR

PIÉGÉ SUR LE WEB, LE DESSINATEUR EN FAIT UN RO­MAN DÉSOPILANT

Le Figaro - - LITTERAIRE - MO­HAM­MED AÏSSAOUI mais­saoui@le­fi­ga­ro.fr

ÇA A COM­MEN­CÉ avec une photo sur Fa­ce­book et ça s’est ter­mi­né au com­mis­sa­riat de po­lice. » Joann Sfar ré­sume ain­si sa ro­cam­bo­lesque mésa­ven­ture. Avec cet au­teur-illus­tra­teur-ci­néaste, on a beau être pré­ve­nus, on n’est ja­mais à l’abri d’une sur­prise. Son nou­veau ro­man Vous connais­sez peut-être s’ins­pire de la phrase que pro­pose le cé­lèbre ré­seau so­cial pour se faire de nou­veaux « amis ». Même s’il ne le re­con­naît pas, Joann Sfar est at­ti­ré par Li­li parce que la photo pré­sente une très jolie fille. Elle res­semble étran­ge­ment à sa mère dé­cé­dée alors qu’il était en­core un en­fant - aux psys de jouer. Est-ce parce qu’il vient de perdre son père - « c’était Alain De­caux juif » ? Il y a d’autres rai­sons plus pro­fondes et plus obs­cures qui peuvent ex­pli­quer pour­quoi l’au­teur du Chat du rab­bin est tom­bé dans le piège. C’est l’his­toire de cet en­gre­nage que Sfar va nous ra­con­ter. À sa ma­nière : avec son sens de la for­mule qui fait boom, et sa sin­cé­ri­té. Ses di­gresSuite sions sont à mou­rir de rire, no­tam­ment sa vie sexuelle avec Dra­cu­lo Vo­mi­to, « une très jolie fille », qui a la tête de son édi­teur ; une autre qui a le ventre sur le dos ; la prin­cesse qui sent les pe­tits pois (« ce n’est pas si désa­gréable une fille qui a une odeur de lé­gumes frais. Mais je ne m’y fais pas. Alors on se quitte ») ; et « Ma­de­moi­selle On-ne-fait-pas-comme-ça »...

Un soir de so­li­tude

Un soir de so­li­tude, en sur­fant sur Fa­ce­book, il s’in­té­resse donc au pro­fil de Li­li. « C’est se pro­je­ter dans une re­la­tion amou­reuse que les vrais êtres ne peuvent pas of­frir, tout sim­ple­ment parce qu’elle n’a pas eu lieu et que c’est notre dé­sir qui en comble les vides. » Le dia­logue qui s’amorce entre eux au­rait dû don­ner à l’ar­tiste l’en­vie de prendre ses jambes à son cou. Li­li parle mal, elle est agres­sive, hys­té­rique, et ne cesse de lui ré­pé­ter « Dé­gage ! ». Elle lui af­firme clai­re­ment : « Il ne faut pas être mon ami. Je suis mé­chante. » Mais contre toute rai­son Sfar s’ac­croche au piège. Elle va se ré­vé­ler être un as de la pres­ti­di­gi­ta­tion, qui a à son ac­tif quelques vic­times cé­lèbres. Quand on voit la vraie Li­li à la fin du ro­man, le choc est en­core plus rude…

à un con­seil lou­foque de sa fille, Sfar se re­trouve avec un bull­ter­rier très agi­té nom­mé Mar­vin qui a en­vie de tuer les chats de son maître ! Il a dé­ci­dé­ment l’art de se four­rer dans de sa­crées his­toires. « Li­li est une ano­ma­lie du monde ima­gi­naire. Mar­vin est un ac­croc dans le vrai monde. (…) J’ai été pri­son­nier de Li­li et de Mar­vin pen­dant des mois. En boucle », dit-il.

Le lec­teur se pose la même ques­tion que l’au­teur : pour­quoi s’est-il fait avoir comme « un pi­geon » ? Une amie a sa pe­tite idée : « C’est ce qui se passe quand un type de qua­rante ans voit une très jolie fille, ça lui éteint le cer­veau. »

Der­rière beau­coup de lé­gè­re­té, ce « Ba­loo de 103 kg » aborde un vé­ri­table pro­blème. « Le su­jet, ce n’est pas seule­ment le chien Mar­vin ou pas seule­ment Li­li. Le su­jet, c’est Fa­ce­book et la pro­messe qu’offrent les images », sou­li­gnet-il. N’écrit-il pas « Pour­quoi le réel m’en­nuie ? Pour­quoi une per­sonne im­pos­sible à connaître réel­le­ment au­ra tou­jours ma pré­fé­rence face aux vraies ren­contres ? ». Et d’ajou­ter, un peu plus loin : « C’est in­té­res­sant de consta­ter que pour quit­ter un men­songe on se pré­ci­pite dans le ter­ri­toire d’une chi­mère en­core plus in­vrai­sem­blable. » C’est tout Sfar : drôle et profond.

« Le su­jet, c’est Fa­ce­book et la pro­messe qu’offrent les images. »

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