Kaou­ther Adi­mi : la my­thique li­brai­rie d’Alger

Le Figaro - - LITTERAIRE - SÉ­BAS­TIEN LAPAQUE sla­paque@le­fi­ga­ro.fr

L’ÉCRI­VAIN belge Si­mon Leys a fait quelque part cette re­marque étin­ce­lante : « Les gens qui réus­sissent sont ceux qui savent s’adap­ter à la réa­li­té. En re­vanche, ceux qui per­sistent à vou­loir élar­gir la réa­li­té aux di­men­sions de leurs rêves échouent. Et c’est pour­quoi tout pro­grès hu­main est dû en dé­fi­ni­tive aux gens qui échouent. »

Ces mots en­ve­loppent la vie et l’oeuvre d’Ed­mond Char­lot, aven­tu­rier de l’es­prit qui a ou­vert en 1936, dans le quar­tier des Uni­ver­si­tés à Alger, une mi­nus­cule bou­tique de li­braire édi­teur bap­ti­sée Les Vraies Ri­chesses — en hom­mage à Jean Gio­no et avec son ac­cord.

Cette ins­ti­tu­tion, où Al­bert Ca­mus a pu­blié son pre­mier livre, a mar­qué l’his­toire de la lit­té­ra­ture de part et d’autre de la Mé­di­ter­ra­née. Au prix de mille contra­rié­tés pour Ed­mond Char­lot, vain­cu ma­gni­fique sou­mis à tous les tour­ments : en­fer­mé à la pri­son de Bar­be­rousse sous Vi­chy, ac­cu­sé de fas­cisme par les com­mu­nistes après la pu­bli­ca­tion du Si­lence de la mer de Ver­cors, broyé par les vieilles mai­sons pa­ri­siennes lors d’une ten­ta­tive d’ins­tal­la­tion sur les bords de la Seine après guerre, pri­vé de ses ar­chives et de ses sou­ve­nirs en 1961 après avoir été plas­ti­qué deux fois par l’OAS, ra­pa­trié en 1962, mort presque aveugle en avril 2004 dans la pe­tite ville oc­ci­tane de Pé­ze­nas.

Des bei­gnets et des livres

Des Vraies Ri­chesses, la li­brai­rie de la rue Char­ras, au­jourd’hui rue Ha­ma­ni, il ne reste presque rien, une an­nexe de la Bi­blio­thèque na­tio­nale dans un état de de­mia­ban­don.

Ce presque rien ins­pire à Kaou­ther Adi­mi un ro­man à plu­sieurs voix cou­rant des an­nées 1930 aux nôtres. Nos ri­chesses est la re­cons­ti­tu­tion d’une épo­pée ar­tis­tique unique à la­quelle par­ti­ci­pèrent Al­bert Ca­mus, Jules Roy, Max-Pol Fou­chet, Emmanuel Ro­blès, Mou­loud Fe­raoun et Ka­teb Ya­cine. Sans ou­blier Hi­moud Bra­hi­mi, dit « Mo­mo de la Cas­bah ».

La jeune femme, qui n’a pas trente ans et pu­blie son troi­sième ro­man, a le don de faire re­vivre cette hu­ma­ni­té tou­chante en un peu plus de deux cents pages.

C’est au fil de car­nets ima­gi­naires qu’elle fait ra­con­ter sa vie à Ed­mond Char­lot, en­tre­mê­lant ses no­ta­tions in­times de sé­quences qui éclairent les bles­sures de la mé­moire al­gé­rienne et d’autres qui re­tracent l’his­toire de Ryad, un jeune homme char­gé de fer­mer dé­fi­ni­ti­ve­ment l’an­cienne li­brai­rie en 2017 pour ou­vrir un ma­ga­sin de bei­gnets. L’af­faire est moins vio­lente que dans Fah­ren­heit 451 de Ray Brad­bu­ry, mais le prin­cipe est le même : c’est aux livres qu’on s’en prend.

Nos ri­chesses s’achève sur une page bou­le­ver­sante de Jules Roy, l’au­teur des Che­vaux du so­leil, sa­luant son ami Ed­mond Char­lot : «Nous fûmes son rêve. C’est là que le sort le trom­pa, in­jus­te­ment, comme se lève une tem­pête sur une mer calme. À la bour­rasque il tint tête tant qu’il put. Je ne l’en­ten­dis ja­mais pro­tes­ter contre l’in­jus­tice ni mau­dire l’in­for­tune qui l’ac­ca­blait. »

Vou­loir élar­gir la réa­li­té aux di­men­sions de ses rêves: la vraie ri­chesse.

HERMANCETRIAY

Kaou­ther Adi­mi sur les traces du pre­mier édi­teur d’Al­bert Ca­mus.

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