Alice Ze­ni­ter : une his­toire de har­kis or­di­naires

Le Figaro - - LITTERAIRE - ASTRID DE LARMINAT ade­lar­mi­nat@le­fi­ga­ro.fr

LE RO­MAN qu’Alice Ze­ni­ter avait pu­blié à l’âge de vingt-six ans, Sombre di­manche, ré­vé­lait un grand ta­lent d’écri­vain, tout en poé­sie et fan­tai­sie, dou­leur et dou­ceur. De son qua­trième ro­man, L’Art de perdre, 500 pages ins­pi­rées de l’his­toire de sa fa­mille pa­ter­nelle al­gé­rienne, on at­ten­dait donc beau­coup. Peut-être trop.

Le ré­cit s’ouvre par un beau pré­lude qui pré­sente le per­son­nage de Naï­ma. Cette jeune femme qui tra­vaille dans une ga­le­rie d’art contem­po­rain à Pa­ris dé­cide de s’in­té­res­ser à l’his­toire de son père, ka­byle, ar­ri­vé en France en 1962 à dix ans, avec ses pa­rents et des mil­liers d’autres har­kis. Naï­ma se de­mande ce que son grand-père a bien pu faire pour avoir été contraint de fuir l’Al­gé­rie au mo­ment de l’in­dé­pen­dance.

Cette his­toire va nous être contée du point de vue de Naï­ma mais à tra­vers le filtre d’une nar­ra­trice qui in­ter­vient ré­gu­liè­re­ment dans le ré­cit. On di­rait qu’Alice Ze­ni­ter, pour mieux te­nir à dis­tance son su­jet, s’est créé deux al­ter ego. L’une qui vit les choses, l’autre qui ob­serve, ana­lyse, écrit. Ce dis­po­si­tif au té­lé­ob­jec­tif as­sour­dit la vio­lence des pas­sions et des évé­ne­ments.

Do­cu-fic­tion

Les 150 pre­mières pages sont cen­trées sur la fi­gure im­po­sante du grand-père de Naï­ma. Né pauvre, Ali a fait for­tune, as­su­ré la pros­pé­ri­té de son clan et ne veut qu’une chose, conser­ver ce qu’il a ac­quis pour lui et les siens. C’est son de­voir. Le reste, la po­li­tique, n’est pas de sa res­pon­sa­bi­li­té. Alice Ze­ni­ter s’est do­cu­men­tée sur la culture ka­byle et la guerre d’Al­gé­rie et com­pose un ta­bleau bien cam­pé de la vie dans les mon­tagnes, ryth­mée par les épi­sodes du conflit. L’in­té­rêt de cette par­tie du ré­cit est de mettre au jour les mul­tiples rai­sons pour les­quelles ce grand-père, à dé­faut de col­la­bo­rer ac­ti­ve­ment avec les Fran­çais, n’a pas ral­lié la cause in­dé­pen­dan­tiste. Lui qui a com­bat­tu dans les rangs al­liés pour li­bé­rer l’Eu­rope est convain­cu que les re­belles ne font pas le poids face à l’ar­mée fran­çaise et il veut être du cô­té des ga­gnants. D’autres fac­teurs ont joué, par exemple sa ri­va­li­té avec un autre clan ran­gé du cô­té du FLN, et aus­si la puis­sance du « mek­toub » qui le rend fa­ta­liste.

Les 200 pages qui ra­content en­suite la vie des grands-pa­rents de Naï­ma et de leurs en­fants après leur ar­ri­vée en France res­semblent à un bon do­cu fic­tion, ins­truc­tif. Le per­son­nage d’Ali passe à l’ar­rière-plan. Son fils aî­né, Ha­mid, qui es­saie de s’éman­ci­per de sa fa­mille, oc­cupe le de­vant de la scène. Il y au­ra de belles pages sur sa ren­contre avec sa fu­ture femme, Cla­risse, si pa­tiente et dé­li­cate mais qui souffre du si­lence où il s’isole et où il a en­foui son pas­sé. Elle a be­soin qu’Ha­mid le lui ra­conte et dise ce qu’il pense. « Mais il y a des états que l’on ne peut pas dé­crire, des états qui de­man­de­raient des énon­cés si­mul­ta­nés et contra­dic­toires pour être cer­nés », dit un per­son­nage. N’estce pas le rôle de la lit­té­ra­ture d’ex­pri­mer ce noeud tra­gique et pal­pi­tant d’émo­tions ? Alice Ze­ni­ter les ana­lyse bien mais ne nous les rend pas sen­sibles. Son ré­cit est comme le ciel gris et neutre de Nor­man­die où vé­curent ses grands-pa­rents en France, il montre tout mais sans re­lief, ni éclat. On au­rait ai­mé lire un ro­man âpre, brû­lant, plein d’ombres et de lu­mière, comme le so­leil de Mé­di­ter­ra­née qui aveugle et illu­mine.

ASTRID DI CROLLALANZA/ FLAM­MA­RION

Alice Ze­ni­ter met des mots sur les non-dits de son his­toire fa­mi­liale

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