Jacques Fer­ran­dez : l’oeil in­tel­li­gent

Le Figaro - - LITTERAIRE - S. L.

DANS Un coeur in­tel­li­gent, re­cueil de ses at­ta­che­ments lit­té­raires, Alain Fin­kiel­kraut cé­lèbre Al­bert Ca­mus en re­li­sant Le Pre­mier Homme, le ro­man in­ache­vé re­trou­vé dans la sa­coche de cuir de l’écri­vain après l’ac­ci­dent de voi­ture sur la RN 5 qui lui a coû­té la vie, le 4 jan­vier 1960 : « Plu­tôt que d’op­po­ser sa vi­sion du monde à ceux qui lui fai­saient grief d’avoir per­du contact avec l’his­toire réelle des hommes, il avait choi­si d’ex­plo­rer, par la voie du ro­man au­to­bio­gra­phique, cette part du réel que l’in­tel­li­gence concep­tuelle manque in­évi­ta­ble­ment : “Voi­ci les miens, mes maîtres, ma li­gnée.” »

Il faut lire l’adap­ta­tion en bande des­si­née du ro­man d’Al­bert Ca­mus par Jacques Fer­ran­dez pour sa­vou­rer la mise au car­ré de cette « part du réel » à la­quelle était at­ta­ché l’au­teur de La Chute. Né à Alger en 1955 d’un père mé­de­cin dans le quar­tier po­pu­laire de Bel­court, le dessinateur a gran­di en mé­tro­pole avant de re­trou­ver le pays de ses an­cêtres. Avec ses encres et ses cou­leurs, lui aus­si a vou­lu dire : «Voi­ci les miens, mes maîtres, ma li­gnée. » Page 31, il ne ré­siste pas au plai­sir de des­si­ner en­core une fois le ma­ga­sin « Chaus­sures RoigMai­son Fer­ran­dez » que ses grands-pa­rents pa­ter­nels te­naient rue de Lyon… juste en face du pe­tit ap­par­te­ment où Ca­mus lo­geait avec sa mère, sa grand-mère et son oncle. Son livre, qui fait une large place aux grandes aqua­relles – la patte Fer­ran­dez –, res­ti­tue l’at­mo­sphère douce-amère de l’Al­gé­rie co­lo­niale, de 1913 – il s’ouvre sur la nais­sance à Mon­do­vi, une ville de la côte orien­tale du pays, de Jacques Cor­me­ry, l’al­ter ego d’Al­bert Ca­mus dans le ro­man – à la fin des an­nées 1950 – où Cor­me­ry dit au re­voir à la pa­trie tra­gique, brû­lante et dé­chi­rée de son en­fance en pou­vant bien sa­voir, avec cer­ti­tude, qu’elle est per­due pour tou­jours. C’est peu dire que ce ca­hier co­lo­rié de re­tour au pays na­tal est poi­gnant : l’adap­ta­tion de Fer­ran­dez s’achève dans la nuit afri­caine, sur une image du pa­que­bot El Man­sour glis­sant sur les eaux noires en di­rec­tion de Mar­seille, ac­com­pa­gnée de ces mots de Ca­mus : « Cette nuit en lui, ces ra­cines obs­cures et em­mê­lées le rat­ta­chaient à cette terre splen­dide et ef­frayante, à ses jours brû­lants comme à ses soirs ra­pides à ser­rer le coeur. »

Beau­coup de so­leil

Après son adap­ta­tion de L’Hôte, une nou­velle de L’Exil et le Royaume ayant pour cadre les hauts pla­teaux al­gé­riens, et celle de L’Étran­ger, c’est la troi­sième fois que Jacques Fer­ran­dez re­trouve le Ca­mus qu’il aime et ma­ni­feste ce qui le rat­tache à lui. Beau­coup de so­leil, beau­coup de mer, beau­coup d’en­fance… Et des images – la place du Gou­ver­ne­ment, la mos­quée de la Pê­che­rie, le ly­cée Bu­geaud, le grand ca­fé Tan­ton­ville, les zla­bias et les ma­krouts ache­tés dans les pâ­tis­se­ries de la rue Bab Azoun – ci­se­lées pour res­ti­tuer la pré­sence phy­sique du monde de Ca­mus… Aie ! Aie ! Aie ! Bon­jour les émo­tions… L’hom­mage ren­du à Catherine Sin­tès, l’humble mère du ro­man­cier, à tra­vers la mère de Jacques Cor­me­ry, est bou­le­ver­sant. En res­sus­ci­tant le lan­gage en­so­leillé et les gueules in­imi­tables du pe­tit pro­lé­ta­riat co­lo­nial, Fer­ran­dez est fi­dèle à l’exi­gence de Ca­mus: « Je vou­drais parler au nom de ceux dont la pa­role est re­fu­sée. »

MA­NUEL BRAUN

Jacques Fer­ran­dez re­trouve pour la troi­sième fois le monde de Ca­mus.

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